Economie :10 plaies d’Egypte ou Apocalypse ?

cover-r4x3w1000-57e1789d8a510-plaiesJe suis surpris que des candidats osent encore se présenter avec des discours promettant la croissance. C’est pourtant le cas ici comme ailleurs. The end. Fini. Ou alors, si peu qu’il ne faudra pas compter sur elle pour tout résoudre. Ce n’est pas un problème économique, c’est un problème physique de thermodynamique. Je sais bien qu’un élu qui arriverait en disant le scénario le plus probable (je n’aime pas le terme vérité) ne ferait pas plus de 2 % des voix. La population non plus n’a pas envie de ça.

Pourtant, il sera nécessaire de recréer du sens pour nos sociétés et des solidarités pour éviter les totalitarismes religieux ou athées.

Je préviens immédiatement que je vais être un peu provocateur (car trop court) mais tout est documenté. Ceux qui ont peur d’être bousculé peuvent stopper immédiatement la lecture.

Le seul discours possible est :

Nous allons vers un effondrement. Cela va être difficile. Il y aura probablement des conflits et des morts à cause des famines et des aléas climatiques. Mais nous pouvons garder l’essentiel. Nos liens sociaux. Nos rapports humains. Nous sommes capable de nourrir les gens même sans pétrole et d’offrir un toit à tout le monde avec des technologies différentes mais pas des Iphones. Ce n’est pas grave. Danser, chanter, parler avec ses amis est beaucoup plus enrichissant que ce confort matériel qui ne crée que des frustrations. M.  Nussbaum et A. Sen ont bien montré ce qui est important avec les capabilités.

Nous aurons beau réciter comme un mantra « Le vieux monde se meurt, le nouveau monde tarde à apparaître et dans ce clair-obscur surgissent les monstres » de Gramsci, ça ne changera rien.

Nous vivons une époque où se cumulent plusieurs crises qui rendent notre situation surprenante, voire inédite et c’est difficile de l’accepter

Cet empilement de crises rend la situation complexe et instable. Un certains nombre de travaux plaident pour un effondrement civilisationnel.

Jean-Pierre Dupuy dit : « penser les catastrophes permet parfois de les éviter ». Je vais essayer d’expliquer, le plus simplement possible, sans citer trop d’auteurs mais les spécialistes les reconnaitront.

Plaie n°1 : La crise de la croissance.
Il est d’usage de dire les arbres ne montent pas au ciel. C’est un peu pareil pour la croissance. Pour faire simple et comme l’indiquent Gordon ou Cohen  ou la Deutsche Bank, il est probable que la croissance reste relativement faible dans le futur, sauf choc technologique et révolution industrielle bien improbable puisque la dernière révolution industrielle (robotique et IA) détruit beaucoup plus d’emplois qu’elle n’en crée. Enfin la mondialisation qui a ouvert les frontières, les flux de capitaux, de marchandises et de population ne semble plus créer de croissance.

Pour parler des pays développés, il s’agit d’un problème de croissance potentielle. Celle-ci est déterminée par :

la démographie (le vieillissement modifie la consommation et la réduit; Il modifie aussi la structure de la population active),

l’innovation (il n’y a pas eu d’innovation majeure mais surtout des destructions d’emploi et les mini-reprises sont des variations de conjonctures  liées aux cycles d’affaires)
le revenu disponible (l’austérité contracte les revenus et donc la demande).

Pour les pays émergents, l’évolution démographie se calme et une partie du rattrapage de niveau de vie est opérée. La suite sera moins spectaculaire.

 

Enfin la substitution du travail par le capital (les machines) s’accélère. Des pans entiers de l’économie peuvent se passer du travail humain ce qui pose des problèmes. Les nouvelles usines n’ont même pas d’ouvriers. Et la situation est aggravée car les gens se trouvent en concurrence avec des migrants, ou voient leur emplois délocalisés. Pourquoi s’étonner de leur repli identitaire.
Ces différents éléments combinés ne plaident pas en faveur de la croissance. Il faudrait une nouvelle révolution industrielle ou un partage massif du travail (par la réduction de la durée du temps de travail) pour redonner du travail à tout le monde. Ou alors il faudra verser un revenu universel comme nous l’indiquons dans un autre article.  Aucun secteur ne semble être susceptible de générer suffisamment d’emploi. La destruction est moins créatrice de nouveaux emplois qu’au temps de Schumpeter. Cependant il est impossible de stopper le progrès technique et cela va continuer. Il faut juste essayer de l’orienter vers des innovations socialement porteuses.

Or toute notre mécanique est basée sur la croissance.

La croissance permet un jeu gagnant-gagnant alors que la stagnation génère des gagnants et des perdants.
•    Tout d’abord, la croissance permet de résorber les déficits.
Examinons, la dynamique de la dette publique. Chaque année le montant des titres émis par un État correspond à ceux arrivant à échéance (qu’il faut renouveler) auxquels on ajoute les intérêts versés et les déficits de l’année en cours. Si on simplifie, l’équation, pour réduire la dette, il faut soit un excédant budgétaire soit une croissance supérieure aux taux d’intérêts. Comme l’excédant est difficile aujourd’hui à cause des dépenses structurelles (15 % est réellement variable) il faut de la croissance.

•    Ensuite, la croissance permet de lutter contre le chômage.
C’est la fameuse loi d’Okun qui établie une relation empirique entre croissance et résorption du chômage. En dessous d’un certain de taux de croissance, le chômage se creuse (problème de gain de productivité entre autre). En dessus, il se réduit. Dans une économie stationnaire les gains de productivité rendent le travail plus rare.
•    Par ailleurs, la croissance s’entretient elle-même (endogène).
L’accumulation du capital humain (formation des individus), l’accroissement des dépenses de recherche-développement peuvent être ensuite des facteurs de croissance, notamment pour une économie verte mais il faut dégager des excédents pour le financer ! De plus au bout d’un moment les performances éducatives plafonnent.
•    Enfin, la croissance permet aussi de faciliter le consensus social grâce à une répartition de la valeur ajoutée plus sereine.
Elle permet aussi d’avoir plus de rentrée fiscale, etc.
Le système a été pensé pour la croissance. Sans croissance, le système ne fonctionne plus et on comprend donc les difficultés actuelles liées à sa faiblesse et le discours incantatoire des politiques.
Tim Jackson a bien essayé de décrire une « prospérité sans croissance » mais si le diagnostic est partagé, les solutions le sont moins. Il y a aura des gagnants et des perdants et une lutte pour les places. Paradoxalement, il faut aussi promouvoir la création d’activité et récompenser les initiatives porteuses de bien être collectif pour permettre les conditions d’un changement positif.

plaie n°2 : La crise des matières premières
image1La période des ressources bon marché est finie. Le pic d’Hubbert est franchi pour le pétrole par exemple. Depuis les travaux de Gaël Giraud et Zeynep Kahraman, on sait que la production de richesse est fortement dépendante de l’énergie (de l’ordre de 60 %). En effet pour chauffer, refroidir, déplacer, conformer une pièce d’industrie, modifier une composition chimique, ou produire des aliments, il faut de l’énergie. Elle a permis le formidable essors de nos sociétés depuis deux siècles.
Il va en manquer et le peu qui reste devrait rester dans le sol, si on veut éviter les problèmes climatiques.

Il va y avoir des problèmes sur de nombreux secteurs et notamment sur les terres rares qui sont indispensables aux produits technologiques ou aux énergies renouvelables qui sont censées remplacer les énergies fossiles. Le développement des économies mondiales risque de produire des effets déstabilisateurs récurrents sur ces secteurs. Des auteurs comme Benoit Thévard, Philippe Bihouix ou Jean-Marc Jancovici documentent parfaitement ce problème. Il est connu mais personne ne semble en prendre la mesure. Il va donc y avoir des renchérissements de l’accès aux ressources et des arbitrages encore plus difficiles.

plaie n°3 Une crise écologique liée au réchauffement climatique
Il est urgent de se poser la question d’un contrat social avec la nature. Nous l’avons évoqué dans un autre article.
Le rapport du Giec vient d’être rendu et il est alarmant. Chaque rapport est pire que les précédents et les mauvaises nouvelles s’amoncellent.  Certains contestent encore celui-ci, mais le coût des catastrophes et  leur caractère hiératique va provoquer des problèmes agricoles et un renchérissement du coût des assurances nécessaires pour y faire face. Par ailleurs utiliser du charbon ou du pétrole pour produire aggrave le problème.  L’équation de Kaya est redoutable. C’est l’effort qu’il serait nécessaire d’opérer pour limiter le réchauffement climatique. On sait qu’un réchauffement de 4 ° c (nous y sommes déjà en projection) a des conséquences délétères sur la biodiversité, les réfugiés climatiques, les catastrophes naturelles, l’agriculture et tout le reste.  Pour schématiser au risque de la caricature, il faudrait  soit réduire drastiquement le CO2 contenu dans l’énergie nécessaire à la production d’un point de PIB c’est-à-dire de richesse  (on ne sait pas faire), soit réduire d’un tier la richesse mondiale par habitant (et encore on ne résout pas le problème des inégalités incroyables entre le Nord et le Sud), soit supprimer un tier de la population mondiale (ça s’appelle un génocide, une extermination de masse). On le voit qu’on le veuille ou non, il faudra s’attaquer à ce problème du CO2.

plaies n°4 et 5  Déficit,  devises :Une crise financière potentiellement monumentale.
Je ne voudrai pas rentrer dans trop de détail. Avec quelques mots clés vous trouverez de nombreux liens qui vous montrerons les problèmes monétaires que nous vivons.  On peut citer la folie des banques centrales de Artus et Virard. Les Etats-Unis, le Japon, la Chine et les autres émergents et l’Europe connaissent tous des problèmes de spéculations et de crises monétaires et bancaires qui ont généré des situations intenables et des déficits publics problématiques. Le trading à haute fréquence aggrave les problèmes.  Les États-Unis avec le quantitative Easing, la chine avec le shadow banking, le Japon avec les Abénomics et l’Europe avec une zone monétaire qui n’est pas optimale au sens de Mundell peuvent connaître des crises systémiques (c’est-à-dire une crise qui fait tout basculer comme des dominos qui tombent).  Cela générera  soit la déflation, soit de l’hyperinflation et ces maux peuvent subvenir au moindre choc. Paul Jorion ou d’autres ont montré la folie de la spéculation (en plus il y a beaucoup de scandales liés à des manipulations frauduleuses, des devises, métaux précieux ou autres produits échangeables ou à l’évasion fiscale). Sans lien avec les fondamentaux, les bourses sont à un plus haut historique, dopées par les masses monétaires. Celles-ci ont été injectées par les banques centrales pour éviter un effondrement en 2008. J’ai bien peur que nous n’ayons fait que retarder l’échéance.

plaies n°6 et 7 : Une organisation non résiliente et des problèmes agricoles potentiels.
Les territoires sont très dépendants des échanges et des transports et notre urbanisme découle d’une époque ou les transports individuels en automobile étaient la norme. Ivan Illich avait montré l’ineptie de la civilisation de la voiture (je suis comme vous je l’utilise). Nous avons mité le territoire et éloigné la production de denrées des lieux où vivent les populations.  A la moindre crise, il sera très difficile de nourrir les populations et de se déplacer comme le montrent Servigne et Stevens dans « comment tout peut s’effondrer« . L’agriculture permettrait pour l’instant de nourrir à peu près la planète (s’il y avait moins de gaspillage) et il faut savoir que notre confort de vie se fait au détriment des pays en développement. De plus notre agriculture est très dépendante de la mécanisation et des intrants phytosanitaires qui sont liés au pétrole. Il n’ y a pas de substitut possible sauf à changer radicalement et se diriger vers l’agro écologie ou des agricultures moins mécanisées comme la permaculture qui peut être rentable. Nassim Taleb nous dit que les systèmes en apparence robustes peuvent être très fragiles car au dessus d’un certain niveau de choc, ils cassent. Il est préférable de construire des modèles « antifragiles » ou résilients (au choix).

Pourquoi ne faisons nous rien ? Le problème vient du fait que les coûts pour solutionner les problèmes sont immédiats et les bénéfices hypothétiques et futurs. Si nous ne faisons rien les bénéfices apparents sont immédiats et les coûts ultérieurs mais beaucoup plus importants à terme. De plus, à cause du principe d’actualisation (technique financière pour calculer la valeur future d’un bien) les sommes que nous acceptons de dépenser aujourd’hui sont faibles au regard des enjeux. Et les économistes de réchauffer la planète comme nous le dit Antonin Pottier.

plaie n°8 : Une crise des inégalités
taux-marginal-superieur-irppCertes la pauvreté a reculé dans le monde ces dernières années. Cependant, Piketty a montré que lorsque la croissance est plus faible que la rentabilité du capital (g<r) les richesses ont tendance à se concentrer très vite et il est très difficile d’inverser le mouvement à moins de taxer le capital. Cela peut paraître injuste au plus nantis mais il est préférable de gérer les problèmes plutôt que d’accélérer l’effondrement et le chaos. Le problème majeur de la proposition de Piketty vient du fait que cela ne fonctionne qu’avec une coopération internationale car les grandes fortunes sont mobiles. C’est fort improbable. Ensuite, elles sont suffisamment puissantes pour œuvrer à une réduction de leur propre imposition. Les taux marginaux d’imposition ont fortement chuté par rapport à d’autres périodes (91 % après la grande crise) et Landais, Saez et Piketty,  ont montré  que notre système d’imposition était globalement peu progressif voire régressif pour les plus hauts revenus.  Graeber dans un autre livre (5000 ans de dettes) montre que la dette « rend esclave » les plus pauvres.  Il faut songer à des jubilés, c’est-à-dire à des restructurations pour ne pas les asphyxier.  Les grecs sont dans ce cas et il est irresponsable de ne pas les aider. On sait qu’un trop haut niveau d’inégalité est inefficace économiquement et potentiellement déstabilisateur.
 

plaies n°9 et 10 : Un crise géopolitique et une crise de la représentation.
Le contexte géopolitique est instable et devrait l’être encore plus à cause de la lutte pour l’accès aux ressources. De plus, les crises ont tendance à exacerber les nationalismes et les replis identitaires. Il existe pléthore de livres sur le sujet. J’aime beaucoup le livre d’Alexandre Devecchio « les nouveaux enfants du siècle »  qui montre bien la désespérance des jeunes gens qui choisissent des voies parfois radicales pour exprimer leur mal être et aussi leur soif d’idéal. les gens voient leur situation stagner et ils ne l’acceptent pas. Si leur situation se dégrade, c’est pire.  Et ainsi de créer les conditions d’un rejet du système par les oubliées comme le montrent Christophe Guilluy dans « le crépuscule de la France d’en Haut » ou Laurent Bouvet dans « l’insécurité culturelle« . Ce n’est pas nouveau. Tajfel et Turner montraient déjà ce phénomène dans les années 70.  Ce contexte est complété par les problèmes de représentation démocratique. Nous savons que la démocratie est un processus inachevé mais les contestations s’amplifient. La propagande médiatique (consciente ou non) ne suffit plus à guider les choix électoraux.  Des productions académiques (Blondiaux par exemple) pointent ces problèmes de représentativité, des initiatives émergent sur la toile (RIP façon votation Suisse,  etc.) mais la manipulation fait rage et toute discussion arrive très rapidement à un point Godwin. « Dans comprendre le pouvoir » Noam Chomsky montre bien ces entreprises de propagande.

En guise de conclusion

Ce qui est inédit aujourd’hui, c’est que toutes ces crises se cumulent à un degré assez élevé en même temps. Paul Jorion utilise l’image du soliton, ces ondes solitaires dont les plus célèbres sont les vagues scélérates des mers du Sud qui peuvent dévaster tout ce qu’elles croisent.

Je ne suis pas le premier à faire ce type de diagnostic. De Georgescu-Roegen à Ellul en passant par Illich , certains ont déjà émis des critiques sérieuses. D’autres comme Fourier, Lanza del Vasto  (ils sont nombreux) ont même tenté des expériences alternatives qui ont souvent fait long feu.

Il ne s’agit pas de sauver la planète mais de sauver notre peau et peut être même nos civilisations. Nous vivons un phénomène d’hystérèse. En gros nous payons les choix du passé.   Ce problème est connu en économie. En fait, les solutions dépendent du chemin initialement parcouru. Les solutions pour régler un chômage de 3 % ne sont pas les même que lorsqu’on est rendu à 20 % (la réalité française si on cumule toute les catégories de chômeurs). Cela est  vrai pour tous les problèmes évoqués ici. Plus la situation se dégrade et plus il est coûteux de régler les problèmes.
Bien sûr tous mes propos sont contestables car trop courts et trop simplistes. La controverse est la seule façon d’avancer (au sens universitaire).

Mes propos sont justes là pour tenter de nous faire réfléchir collectivement. De nombreux auteurs fourmillent d’idée pour améliorer la démocratie, l’agriculture (permaculture agroforesterie) , l’écologie, la finance (Ivenstissement socialement responsable) ou l’économie ( circulaire, de la fonctionnalité). La production intellectuelle est foisonnante mais passionnante. Des initiatives autour de forum en ligne comme la collapso heureuse ou de la revue Limite sont passionnantes car elles prouvent que la prise de conscience s’opère. Le rythme est certes insuffisant mais cela avance. Cette solidarité est nécessaire. Nous allons devoir apprendre à partager à vivre différemment. J’imagine qu’il n’est pas facile pour un élu d’arriver en disant, je ne vous promets que du sang et des larmes, cela va être dur et nous devons être solidaires et gérer les biens communs. C’est pourtant le cas et la condition d’un effondrement moins violent passe  par la promotion de plus d’équité.

Je n’ai aucune solution à proposer car je ne suis ni gourou ni prophète et les choix ne peuvent être que collectifs. 
Dans un ouvrage récent Bruno Latour esquisse des solutions pour modifier les imaginaires. Les solutions ne peuvent venir qu’après un processus démocratique et un dialogue conscient des enjeux qui sont les nôtres.  Il nous faut donc inventer un futur qui reste à écrire. A nous de l’ inventer et de le réaliser en acceptant la réalité.

Rappelons nous qu’Apocalypse ne veut pas dire catastrophe mais révélation ou dévoilement.  C’est ce qui permet de comprendre et de prendre conscience.