Où atterrir ? Le dernier Latour

Dans son dernier ouvrage, Bruno Latour nous propose d’étudier « Où atterrir ? ». Le programme est assez simple. Il s’agit de comprendre les phénomènes climatiques, écologiques, économiques et politiques pour trouver une façon de quitter nos représentations hors-sol de la réalité et atterrir sur la terre ferme afin de mieux envisager les voies qu’il nous reste à explorer.  Il utilise souvent des mots avec une majuscule pour indiquer qu’il les traite comme des concepts simplifiés. Il accepte l’idée d’émettre des hypothèses notamment sur le négationnisme (plutôt que du scepticisme) des élites.  

L’auteur a conscience du talon d’Achille de son entreprise. Il faut donner aux gens des réponses simples aux questions suivantes :

– Qu’est-ce qu’on en fait pratiquement et qu’est-ce que ça change pour moi ?

– Est-ce que je dois manifester, suivre les leçons de Saint-François ou me lancer dans la permaculture, ou que sais-je encore ? Il ne peut y répondre mais nous invite à changer notre regard sur l’époque, seule façon de se donner une chance de pouvoir y répondre un jour. Cependant il nous propose une carte pour se repérer dans ce nouveau paysage afin de s’y frayer un chemin.

Aujourd’hui on pourrait avoir l’impression terrifiante que la politique s’est vidée de sa substance, qu’elle n’a plus ni sens ni direction, qu’elle est devenue littéralement imbécile autant qu’impuissante. Pour Bruno Latour la raison principale est liée au fait que ni le global ni le local n’ont d’existence matérielle et durable. Ils sont des représentations issues de notre conception de la modernité qui imaginait une sorte de flèche du progrès du local vers le global et de l’amélioration du sort des individus et de leur émancipation des préoccupations naturelles. Toute la désorientation actuelle vient du surgissement de l’anthropocène, avec une Terre qui réagit désormais aux actions des hommes et interdit aux « modernes » de savoir où ils se trouvent, dans quelle époque, et surtout quel rôle ils doivent dorénavant y jouer. Toute la sagesse accumulée dans les siècles passés réglait les problèmes de quelques millions d’êtres humains dans une arène stable. Aucune société humaine, aussi sage et prudente fut-elle, n’a eu à comprendre les réactions du système-Terre à l’action de huit milliards d’humains, et c’est notre problème.

Pour dérouler son explication, l’auteur va développer 6 petits schémas autour des modifications que nous vivons. Je les ai simplifiés pour en garder 4.

Avec le premier schéma, le philosophe nous représente l’arène des luttes telles qu’elles se déroulent depuis des décennies. Un clivage gauche / droite parcourt la société. Être moderne, c’est finalement aller vers l’universel et le global et émanciper le plus possible l’individu du poids de la société dans laquelle il est inséré. Si l’on parlait d’économie, par exemple, il y avait une droite qui voulait toujours plus de global alors qu’il y avait une gauche qui voulait le limiter celui-ci, protéger les plus faibles contre les forces du marché. Inversement, si l’on parlait de « libération des mœurs » et, plus précisément, de questions sexuelles, on trouvait une gauche qui voulait aller toujours plus loin en avant vers le global, alors qu’il y avait une droite qui refusait fortement de se laisser entraîner sur cette « pente glissante ». Oui mais voilà que ce front de la modernité explose littéralement sous nos yeux et que le clivage droite/ gauche ou libéraux/conservateurs perd de sa pertinence. Mais ces clivages sont profondément ancrés dans nos représentations. C’était difficile à percevoir auparavant. Même Karl Polanyi, dans le superbe ouvrage La Grande Transformation, s’est trompé sur les ravages du libéralisme, qu’il pensait voir derrière lui, à cause de la grande immobilité des repères politiques.

 

Le deuxième temps est la mise en place d’une réponse vers un système hors-sol, véritable fuite en avant, qui atteint son paroxysme dans l’élection de Trump. On observe deux directions essentielles dans cette fuite en avant. L’originalité du Président américain, c’est de conjoindre dans un même geste le profit maximal en abandonnant le reste du monde à son sort et le retour en arrière de tout un peuple vers les catégories nationales et ethniques (« Make America Great Again » derrière un mur !). Cette marche en avant toute vers la globalisation économique et financière des élites et la marche arrière toute sur les solidarités internationales, les frontières est une mythification d’un passé, de valeurs ancestrales et de racines qu’il faudrait conserver. Elles ne sont pourtant que des constructions récentes. Le sociologue considère et reprend l’image du Titanic. Les dirigeants savent au tournant des années 80 que le naufrage est assuré et qu’il n’y aura pas de place pour 8 milliards d’habitants sur Terre. Ils se jettent sur les canots de sauvetage durant la nuit et demandent à l’orchestre de continuer à jouer suffisamment longtemps pour assurer leur fuite, avant la collision irrémédiable qui alertera l’ensemble de la population. Conclusion : le peuple a été froidement trahi par ses élites.

 

La COP 21 est un nouveau tournant. Il faudrait plusieurs planètes. Nous n’en avons qu’une et l’espoir du développement pensé par les modernes s’évanouit. Il faut donc arriver à changer d’angle de réflexion et basculer les mobilisations de l’ancienne frontière du progrès vers une réflexion qui prenne en compte les contraintes terrestres. Pour nos catégories habituelles, c’est un tournant à 90°. C’est aussi la direction opposée vis-à-vis de l’imaginaire hors-sol.

Du coup il faut redéfinir ou redécouvrir ce qu’est un terrain de vie. C’est lister ce dont l’homme a besoin pour sa subsistance et, par conséquent, ce qu’il est prêt à défendre, au besoin par sa propre vie. Ce qu’il faut documenter, ce sont les propriétés du « terrestre » — dans tous les sens du mot propriété — par quoi il est possédé et ce dont il dépend. Au point, s’il en était privé, de disparaître. La difficulté, évidemment, n’est pas uniquement de dresser une telle liste. Il faut aussi engendrer les conditions de la mise en place des protections nécessaires. Pour notre survie.

C’est maintenant que nous pouvons présenter le dernier schéma. Pour modifier le front de la modernité devenue caduque et comprendre la délimitation des nouveaux conflits, il faut substituer au combat « moderne » une réflexion sur le « terrestre ».

Pour prétendre s’opposer à la « rationalité scientifique » qui justifie le système actuel, on ne peut pas inventer une manière plus intime, plus subjective et plus enracinée. L’évocation des grands anciens précurseurs comme Thoreau ou d’autres est bien insuffisante. Il faut savoir lier le problème de la nature avec celui de la pauvreté comme l’a si bien fait le pape François dans l’encyclique Laudato Si. Il regrette dans ses interviews qu’un écologiste n’ait pas su l’écrire.

Il faut savoir utiliser les résultats positifs (au sens d’Auguste Comte) pour redonner un sens positif aux mots « réalisme », « objectif », « efficace » ou « rationnel ». Il faut les tourner non plus vers le global, où ils ont si clairement failli, mais vers le « terrestre ».

Il faut comprendre que ces combats vont réunir des gens opposés dans les anciens combats. Des libéraux pourront se retrouver côte à côte avec des conservateurs. La notion-même de sol est en train de changer de nature. Il le dit dans ses entretiens : « Avez-vous remarqué que les émotions mises en jeu ne sont pas les mêmes selon que l’on vous demande de défendre la nature — vous bâillez d’ennui — ou de défendre votre territoire — vous voilà tout de suite mobilisé ? »

Ni la souveraineté des États, ni l’étanchéité des frontières ne peuvent plus tenir lieu de politique. La question politique est de rassurer et d’abriter toutes les personnes obligées de se mettre en route, tout en les détournant de la fausse protection des identités et des frontières étanches. Mais il faut aussi rassurer ceux qui sont enracinés sur ces territoires. Il faudra réussir deux mouvements complémentaires, s’attacher à un sol d’une part, se mondialiser de l’autre. Cela signifie qu’il faut savoir multiplier les points de vue et accepter la variété des réponses. Que l’on prenne en compte un plus grand nombre d’êtres, de cultures, de phénomènes, d’organismes et de gens, alors que la modernité était le triomphe de la pensée occidentale. Le goût du local, l’attachement au sol, le maintien d’une appartenance aux traditions, l’attention à la Terre doivent être compris aussi comme un ensemble de sentiments légitimes et non pas comme des positions « archaïques » et « obscurantistes », sauf dans le cas d’un repli malsain.

Notre anthropologue pense que les « réacs » se trompent sur les mondialisations, mais les « progressistes » se trompent tout aussi sûrement sur ce qui tient les « réacs » attachés à leurs us et coutumes.

Et, du coup, personne n’a la réponse à la question : comment trouver un sol habitable ? Ni les tenants de la mondialisation, ni les tenants du local.

La question n’est pas de savoir comment réparer les défauts de la pensée, mais comment partager la même culture, faire face aux nouveaux enjeux, devant un paysage que l’on va devoir explorer de concert.

Pour s’orienter en politique, il faut des choses simples. Il faut savoir assurer la continuité entre les luttes passées et les luttes à venir. Pour cela il ne faut pas des choses compliquées, ne pas chercher plus compliqué que cette opposition entre deux termes. Celle que propose l’auteur, c’est de juger les prises de positions à l’aune de la compatibilité de celles-ci avec les capacités de nos écosystèmes. Il faut accepter de chercher des alliés chez des gens qui, selon l’ancienne gradation, étaient conservateurs ou progressistes. La priorité, c’est de savoir comment s’adresser à ceux qui, avec raison, se sentant abandonnés par la trahison historique des classes dirigeantes, demandent à cor et à cri qu’on leur offre la sécurité d’un espace protégé. Pour lui, les ZAD sont des mouvements de repolitisation de l’appartenance au sol. Il faut les prendre comme tels. Je préfère la logique des Communs.

Bruno Latour admet que le combat va être dur. Le temps perdu à continuer à arpenter l’ancien vecteur droite/gauche a retardé les mobilisations et les négociations nécessaires. Il revient à Polanyi et nous dit que si celui-ci a surestimé les capacités de résistance de la société face à la marchandisation, il a néanmoins esquissé l’idée que l’addition des forces de résistance imbriquées les unes aux autres pouvait porter des fruits pouvait porter des fruits pour peu qu’on leur laisse le soin de combattre et de se mobiliser ensemble

Le point politique essentiel est de comprendre que la réaction de la Terre à l’action des humains apparaît comme une aberration aux yeux de ceux qui croient en un monde terrestre fait d’objets galiléens, alors qu’elle est comme une évidence à ceux qui la considèrent comme une concaténation d’agents lovelockiens.

En basculant d’un système de production des luttes à un système d’engendrement des luttes (la différence entre l’engendrement et la production, selon moi peu claire), on va pouvoir multiplier les sources de révolte contre l’injustice et, par conséquent, accroître considérablement la gamme des alliés potentiels dans les luttes à mener pour le “terrestre”. Désormais, nous bénéficions, si l’on peut dire, du secours des agents déchaînés qui obligent à reprendre la définition de ce que c’est qu’un Humain, un Territoire, une Politique, une Civilisation.

Je le redis, il sera nécessaire de ne pas traiter de noms d’oiseaux les gens qui ont des points de départ différents. Je l’ai même écrit en inventant le néologisme « crispassion« .

J’avais déjà écrit pas mal de chose sur ces questions :

la démocratie est un processus inachevé 
Peut-on parler de virage à droite de la société 
Réflexion sur les communs 
Qui vivra, qui mourra 

J’avais exploré des livres qui donnent des solutions comme ceux de Pablo & Isabelle ou celui de Basu.