Aller le contenu

L’Espagne et la Catalogne sont à un tournant de leur histoire

Le référendum sur l’autodétermination organisé le 1er octobre par les dirigeants de la Catalogne a plongé l’Espagne dans sa plus grave crise politique depuis le retour de la démocratie en 1977. Le gouvernement Rajoy a une lourde responsabilité dans cette crise. Il n’a pas hésité à utiliser l’article 155 de la Constitution pour suspendre l’autonomie. Il semblerait bien que le premier ministre, en hystérisant la crise catalane, soit en train de détruire l’ensemble de la société espagnole et aussi de fragiliser l’Europe. Les réactions des exécutifs européens ont été bien timides. L’économie espagnole ressent déjà le contrecoup de cette décision. Depuis quelques années, chaque demande d’autonomie ou d’avancée dans les statuts de la Generalitat de Catalunya a été rejetée par le gouvernement central. Une forme d’autisme qui a rendu le dialogue presque impossible et conduit au renforcement du sentiment d’identité catalane. Celle-ci est légitime et s’ancre dans l’histoire de cette région depuis au moins le Xe siècle. La langue n’est ni un dialecte, ni une sous-langue. C’est une langue romane qui a connu ses heures de gloire dès le Xe siècle, alors que le français balbutiait encore. Le référendum d’indépendance de la Catalogne a donné lieu à des publications « surprenantes » en France lorsqu’on connaît a minima les régionalismes et leur histoire. Je ne compte plus les publications à charge. Étonnant de voir des intellectuels accepter comme un seul homme l’argument un peu court selon lequel cette volonté d’indépendance ne serait dictée que par un égoïsme fiscal et économique. Que le référendum ne serait qu’une consultation illégale. Chez nous, la parole est donnée aux opposants au référendum mais jamais aux 600 auteurs de langue catalane qui ont signé un manifeste. En France, les Français semblent ignorer la Catalogne. Seule l’Espagne existe. Essentiellement comme lieu de villégiature pour nos vacances. Dans un pays de tradition jacobine, il est difficile de concevoir que les Corts catalanes existent depuis le XIIe siècle et qu’ils perdureront jusqu’au XVIIIe. La langue a survécu à la répression voulue par Franco. La structure régionale renaîtra plusieurs fois au XXe siècle et fonctionne normalement dans le cadre des institutions mises en place en 1980 après la fin de la dictature franquiste en 1977. L’impasse actuelle vient de l’intransigeance de Madrid depuis 2010.

 

Revenons rapidement sur les événements récents

Depuis le 27 octobre, la Catalogne a proclamé son indépendance. Carles Puigdemont est en exil à Bruxelles alors qu’une partie des dirigeants catalans sont emprisonnés. C’est la conséquence du référendum du 1er octobre (90 % de oui avec 43 % de participation). Il a été fortement perturbé par le gouvernement central et a été jugé illégal par le tribunal constitutionnel espagnol basé à Madrid, alors qu’il est légal selon la loi catalane. On a deux corpus juridiques qui se télescopent. La Constitution est l’argument central du gouvernement Rajoy contre le mouvement indépendantiste mais les commentateurs oublient de dire que celle-ci mentionne explicitement ceci : « La Constitution est fondée sur l’unité indissoluble de la nation espagnole, patrie commune et indivisible de tous les Espagnols. Elle reconnaît et garantit le droit à l’autonomie des nationalités et des régions qui la composent et la solidarité entre elles. » Ce référendum avait été décidé le 6 septembre 2017. Le roi a parlé de trahison des responsables catalans. La crise est ancienne. En 2006, les parlements catalan et espagnol réussissent à s’accorder sur un nouveau statut d’autonomie de la Catalogne pour remplacer celui de 1980. Après quarante ans de dictature franquiste, ce dernier avait permis de rétablir la Généralité – nom de l’entité politique catalane – qui avait existé de 1932 à 1939. Mais en 2010, le Tribunal constitutionnel invalide 14 des 223 articles du nouveau statut. Au nom de « l’indissoluble unité » de l’Espagne, les juges refusent que l’expression de « nation catalane » y soit inscrite et que le catalan devienne la langue de référence de l’administration. Ce fut le début de la crispation. Après cette décision, vécue par beaucoup de Catalans comme une humiliation, les revendications pour un « droit à décider » se multiplient et l’idée d’un référendum s’impose dans l’opinion publique. Nous sommes donc au bout d’un processus qui n’est pas un égoïsme des élites catalanes, comme nous le disent les médias français.

La situation est préoccupante de manière générale en Espagne

Elpido Silva, ancien juge de la 9ème chambre d’instruction de Madrid, dénonce le « coup d’État » de Madrid et appelle à rien de moins qu’à la dissolution du Partido Popular (PP) et à l’incarcération de ses dirigeants. Il explique que la dérive du pouvoir espagnol est telle que ce n’est pas la Catalogne, mais toute l’Espagne qui s’effrite, non pas sous les coups de boutoir des indépendantismes, mais du fait de la corruption. Le système ne tiendrait désormais plus que par le retour d’un autoritarisme d’un autre temps. Désormais avocat, puisqu’il dit avoir été forcé à renoncer à ses fonctions, il affirme que c’est le gouvernement de Mariano Rajoy qui est sorti de la légalité. Il précise que les élus catalans emprisonnés le sont sur des bases non motivées. Si Elpidio Silva a raison, l’Espagne est aux portes de la dictature. C’est pourquoi je m’étonne de l’unanimité de la presse. Il me revient à l’esprit une réflexion. L’unanimité invalide la sentence. Elle est le procédé des totalitarismes les plus fous. En France, le régionalisme a le tort de poser la question de l’identité. Débat difficile depuis que Nicolas Sarkozy a instrumentalisé cette thématique de la culture et des racines. La question est mal posée en France. Le problème n’est donc pas de savoir si la Catalogne est un pays, question qui ne peut agiter que ceux qui pensent l’Espagne avec seulement le modèle français en tête, mais – et c’est là une question ouverte – s’il est pertinent que ce pays s’incarne dans un État. Le problème présent est que, si on peut estimer de bon droit que la solution étatique n’est pas pertinente, il s’avère que l’assimilation permanente du nationalisme catalan à des régionalismes d’extrême-droite est une contre-vérité absolue.

 

L’économie catalane

Avec 16 % de la population, la Catalogne représente 20 % du PIB espagnol, au même niveau que Madrid. Elle est la quatrième région la plus riche d’Espagne derrière Madrid, le Pays basque et la Navarre, mais largement au-dessus de la moyenne espagnole (28 600 € de PIB par habitant contre 24 000 € en moyenne en Espagne). Le taux de chômage est de 4 points inférieur à la moyenne nationale (13 % contre 17 %). C’est de très loin la région qui exporte le plus, avec un tiers des ventes de marchandises à l’étranger et 50 % de l’activité à forte valeur ajoutée. Elle draine aussi 14 % des investissements étrangers, loin derrière Madrid (64 %), mais très loin devant toutes les autres régions. De nombreux grands groupes ont leur siège à Barcelone et la région bénéficie de grands pôles logistiques. La région est très dynamique. Des hôpitaux de pointe et des universités réputées (3 des 5 universités les mieux classées au classement de Shanghai sont catalanes) irriguent l’économie. La recherche y est forte (pharmacie, biosciences, etc.). La Catalogne est la première destination touristique avec 18 millions de visiteurs (un quart des étrangers). Barcelone et les plages de la Costa Brava expliquent ce succès. Son aéroport est le deuxième du pays (44 millions de passagers). Les Catalans considèrent que chaque année 8 % de leur PIB disparaît (16 milliards d’euros, alors que d’autres méthodologies donnent 10 milliards, soit 5 %). C’est un chiffre, systématiquement brandi par les séparatistes (mais contesté par certains économistes), qui correspond au « déficit fiscal » c’est-à-dire la différence entre ce que la Catalogne apporte au budget de l’État et ce qu’elle reçoit en échange. Un regard rapide sur le fonctionnement de notre voisin ibérique permet de voir que l’État ne joue pas son rôle. Il confond les intérêts de l’État avec ceux de Madrid et a une vision radiale et centraliste du pays. On peut citer pêle-mêle les millions d’euros engloutis dans des lignes de TGV vides qui relient Madrid à toutes les villes de Castille, les aéroports déserts et les autoroutes en faillite autour de la capitale espagnole. Les autoroutes sont gratuites, sauf en Catalogne, pourtant premier contributeur du pays. Ces infrastructures ne répondent à aucune logique économique et, dans le même temps, le couloir méditerranéen n’est pas achevé (une ligne ferroviaire de voyageurs et de marchandises entre le sud de l’Espagne et Barcelone, qui rejoindra ensuite le réseau français et européen via Perpignan).

Les Catalans vivent mal que leur dynamisme économique soit freiné par des infrastructures obsolètes quand dans le même temps des infrastructures sont construites en pure perte.

Les conséquences si le processus est conduit à son terme

Le débat fait rage entre les pro et anti-indépendance, qui basent souvent leurs chiffres sur des méthodologies et des hypothèses différentes. Selon le ministre espagnol de l’Économie, une Catalogne indépendante sortirait de l’Union européenne, son PIB chuterait de 25 à 30 % et le chômage doublerait. D’autres économistes, estimant au contraire que le nouvel État se maintiendrait dans l’UE, calculent que son PIB resterait à peu près stable à court terme et augmenterait de 7 % à long terme.

Cependant c’est toute l’Espagne qui est touchée puisque les autorités tablent sur une baisse de 60 % de la croissance prévue à cause de la crise. Le débat reste ouvert mais ce qui est sûr, c’est que la gestion de la crise et l’intransigeance de Madrid laisseront des traces profondes dans la société espagnole et notamment en Catalogne.