Tirole : Économie du bien commun

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juil 182016
 

tiroleUne premier livre grand public pour Tirole.

Jean Tirole  publie «économie du bien commun» un premier ouvrage destiné à un large public. Dans celui-ci le « Nobel d’économie » livre sa vision de l’économie, science qui fait le pont entre le théorie et les faits et sa conception de la recherche au service du terrain et au service du bien commun. Sur près de 600 pages, nous y découvrons un panorama de thématiques qui affectent notre quotidien : économie numérique, innovation, chômage changement climatique, Europe, État, éthique, finance…

Ce livre est presque une surprise tant l’homme s’est tenu éloigné des débats publics. Ses seules publications accessibles à un non spécialiste étaient des contributions au Conseil d’Analyse Économique.

 

La vision d’un homme sur l’économie

Jean Tirole a étudier de nombreuses thématiques durant sa carrière avec une prédilection pour les problèmes d’asymétries d’information, les imperfections de la concurrence et l’analyse de la règlementation publique. Cet ensemble de travaux constitue la clef de voute de l’ouvrage. L’auteur développe une  démarche pédagogique plaisante. Il gagne a être lu et concerne aussi bien les étudiants de licence d’économie ou gestion que le grand public On y découvre à chaque chapitre, de nombreuses références bibliographiques classiques ou récentes et toujours bien choisies. C’est un aspect très plaisant du livre pour qui veut avoir un panorama de l’état de l’art.  Dans chaque chapitre, l’exposé a pour but de montrer comment de ces travaux, des politiques publiques avisées peuvent être initiées ou améliorées. Aux yeux des économistes, le marché est un puissant mécanisme d’allocation des ressources. Cependant, bénéficier de ses vertus requiert souvent de s’écarter du laisser-faire. De fait, les économistes ont consacré beaucoup de recherches à l’identification de ses défaillances et à leur correction par la politique publique qui doit aussi être évaluée. Ce texte du fondateur de la Toulouse School of Economics permet aussi de comprendre ce que fait un économiste et à quoi il sert. Cette partie est agréable car très vivante et permet de découvrir la vision personnelle de l’auteur sur des faits connus et la façon dont il les traite et il se les approprie. Il serait injuste de ne pas souligner l’effort d’ouverture à des théories alternatives. Il montre d’abord comment souvent nous croyons ce que nous croire et nous voyons ce que nous voulons voir.  Il ne s’exempte pas du reproche. C’est appréciable car il assume aussi sa vision libérale mainstream. Bien sûr, il pense que l’analyse économique se construit autour d’un ensemble d’idées « orthodoxes », dont la validité repose sur sa capacité à intégrer des travaux novateurs qui soient en mesure de répondre à des interrogations encore mal comprises par la discipline. À titre d’exemple, il écrit clairement dans la première partie de son ouvrage que l’analyse économique s’est déjà ouverte à d’autres disciplines, telles que la psychologie, la science politique ou la sociologie et qu’elle devra continuer à le faire.  Il me semble difficile de faire d’Économie du bien commun un ouvrage de propagande truffé d’arguments d’autorité à la gloire du marché. Tirole passe son temps à soulever les insuffisances du marché. Certes, ses solutions, ses convictions de chercheur, le poussent à ne pas considérer que si le marché est un système souvent faillible, l’État est forcément une alternative parfaite… Cependant il insiste sur la nécessité d’un État fort et structuré qui soit capable de répondre aux défaillances des marchés. Cela va à l’encontre de l’image habituelle que l’on a de l’auteur.  On y découvre un auteur très sensible aux questions environnementales et aux autorités indépendantes contre poids aux dérives du marchés et des institutions politiques. Pour lui l’économie est une science qui n’est ni lugubre ni exacte, mais résolument humaine qui se nourrit de formalisation mathématique et de sciences humaines. Il considère que l’économie a vocation à faire des diagnostics et des préconisations qui doivent nourrir le débat public. Le marché a ses défaillances, l’Etat aussi.

Les limites morales du marché

Ce développement qui avait été présenté à l’institut de France sous la forme d’une conférence, est l’occasion de reprendre un des débats important qui secoue la science économique. Sa présentation des critiques adressées à l’économie et sa défense peut être discutée mais elle permet de comprendre que l’économie n’est pas imperméable aux préoccupations éthiques. Il est peut être regrettable que la question des inégalités ne soient traitées que dans cette partie et ne fasse pas l’objet d’un développement plus important. L’aspect éthique est repris plus loin pour montrer comment l’économie est en mouvement et Jean Tirole montre que l’économie peut favoriser les comportements prosociaux. On peut cependant reprocher à cette partie de ne pas faire assez de place aux théories de Sandel ou d’autres auteurs qui insistent sur la nécessité de penser l’économie comme une science morale.  Les développement sur l’homo socialis (homme social) et la confiance, sur les incitations (homo incitatus) sur la nécessité des normes juridiques (homo juridicus) et sur l’économie évolutionniste (homo darwinus) mérite l’attention. Il développe les notions de  motivations extrinsèques qui sont les mieux connues l’analyse économique traditionnelle – les rémunérations ou autres formes de récompenses qui incitent un agent à effectuer une action qui a un coût mais aussi les  motivations intrinsèques qui  ils relèvent d’un comportement altruiste lié aux valeurs, à la culture de l’agent économique. Enfin, nos actions sont aussi guidées par une troisième catégorie de motivation qui est celle de l’image de soi que l’on veut renvoyer ou simplement avoir de soi-même. C’est ce que Tirole appelle la motivation réputationnelle. On sait, en effet, que nos comportements sont influencés par le fait que l’on est observé ou non. Il rend hommage aux travaux novateurs de Kahneman. Cependant là aussi on peut déplorer l’absence de références à l’économie écologique (ou physique) qui insiste sur la nécessité de prendre en compte les ressources limitées de la planète. Ces limites auront (notamment le pétrole, les minéraux et les terres rares auront un impact important dans les années à venir.

Critique finale

Sur la notion de bien commun, on peut regretter qu’il se range sur la vision de Harding qui fait sur marché la meilleur solution et qu’il n’étudie pas assez les arrangements institutionnels développés par E. Ostrom qui montrent que les motivations réputationnelles et intrinsèques sont un puissant levier pour créer du commun. Ostrom indique que les hommes ont su créer des institutions capables de gérer des ressources rares sans passer par le marché. Il n’insiste sur l’éthique que pour montrer que la science économique essaie de l’intégrer mais il élude une partie des recherches très novatrices sur la nécessité de résoudre les dilemmes moraux. Cependant la richesse des thèmes traités permettra aux non-spécialistes de mettre à jour leur connaissance et de voir que l’économie n’est plus structurée uniquement autour des libéraux des keynésiens et des marxistes comme on le présente trop souvent dans les manuels d’économie. Elle est bien plus riche, modeste et complexe que ce que l’on présente habituellement.

 

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Comment se retrouver piégé, colère et complicité au moment des limites

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juin 102016
 

Un interview complet avec David Korowicz par Alexander Ac


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Traduction Loïc STEFFAN
Ceci est document de travail (draft) que je mets à disposition pour les francophones. Il ne s’agit pas d’une traduction de professionnel.

 

 

 


 

Interview initialement enregistré à Brno, République Tchèque en janvier 2014 pendant la tournée de cours de David en Slovaquie et République Tchèque. Il a ensuite été réédité les mois suivants. Cet interview comprend deux parties : Comment être piégé et colère et implication au moment des limites.

David Korowicz est un physicien et un écologiste des systèmes humains qui travaille sur la stabilité et l’effondrement des systèmes socio-économiques complexes. Il est particulièrement attentif à la gestion des risques à grande échelle et à la résilience. Il travaille comme consultant indépendant à David Korowicz Human Systems Consulting. Son site internet est www.davidkorowicz.com.

 Alexander Ac travaille comme chercheur en post-doctorat au Global Change Research Centre (Académie des Sciences de la République Tchèque) dans le domaine de la physiologie des plantes et sur le nettoyage appliqué par les plantes. Ses intérets de  recherche portent aussi sur les impacts du changement climatique et les systèmes socio-économiques naturels, sur le pic pétrolier et les systèmes énergétiques en général et sur l’économie de la raréfaction des ressources. L’auteur administre aussi le blog « Limits to Growth » et publie régulièrement dans des journaux.

Partie I: Comment être piégé

 

AA: Comment avez-vous commencé à vous intéresser à l’adaptation des systèmes complexes et pourquoi?

DK: J’ai toujours eu un intérêt pour les relations dynamiques qui unissent les choses, en étant attiré par la pensée post structuraliste et métaphysique de la pensée bouddhiste, par exemple. Ces perspectives mettent l’accent à la fois sur la conditionnalité et l’interdépendance de l’univers, de la vie, des mots et concepts. Mon parcours universitaire se fit en physique et on n’a jamais eu cours sur les systèmes complexes.  J’ai accompli un travail universitaire sur l’origine de l’entropie et du temps dans l’univers, ce qui amène à la naissance de la complexité.

Mais un basculement dans ma vie, m’a conduit à faire ce que je fais maintenant. Il  survint de manière toute à fait inattendue. Je vivais en Asie Centrale et j’avais l’habitude de passer du temps dans un petit village du Kirghizistan, pour aller voir un ami ethnobiologiste qui faisait des recherches sur les pommes et les jardins familiaux.  Cette région est le berceau des pommes et il y a encore énormément de biodiversité. Le village voisin comptait 49 variétés. Les jardins familiaux fournissent de la nourriture et donnent un revenu complémentaire qui peut représenter un tiers des liquidités disponibles soit quelques centaines de dollars

Pour rompre avec cette longue histoire un projet de développement fut proposé pour augmenter l’efficacité de ces jardins et par la même assurer une augmentation des revenus des familles. La vie peut être dure et au minimum cela assurerait un petit matelas pécunier en cas de crise ou pourrait permettre l’installation de sanitaires. Cela fut promis en l’intégrant dans un discours global qui parlait d’augmentation des richesses, d’opportunités, de droits sociaux et politiques. Il justifiait aussi le vision sociale et économique progressiste du monde des agences de développement occidentales qui étaient vertueuses aventureuses et bien sûr à droite.

La proposition était de fournir de nouvelles variétés d’arbres –ceux qui produisent des pommes sucrées et parfaites qui peuvent être vendues pour un bon prix plutôt que l’assortiment hétéroclite des pommes existantes qui étaient trop amères, trop sujettes aux maladies, trop laides et ainsi de suite. En outre, ils fourniraient les pesticides, des engrais et de meilleures variétés de graines pour augmenter la production domestique et les revenus. Cela pourrait être pris en charge par des microcrédits qui n’était pas si modiques en termes relatifs.

C’était une de ces situations où vous ne voyez que l’évidence car c’est vu hors des contextes familiers. J’avais lu des choses sur le changement climatique et le pic pétrolier et je me demandais quelles seraient les implications de leurs propositions.

Je pensais que les villages n’iraient pas loin avec ça. La productivité des sols augmenterait et  la dette serait remboursée . Les besoins seraient satisfaits et avec le temps les désirs deviendraient des besoins. Des niveaux de dépendance nouveaux et plus complexes  apparaitraient à mesure que les revenus supplémentaires faciliteraient les emprunts souhaités.  Le coût de cette intégration (une voiture, des études universitaires) augmenterait. Ils seraient toujours pauvres au regard des standards européens mais aussi plus vulnérables aux augmentations de coût des intrants nécessaires.

Ensuite, si le prix des carburants fossiles augmentaient significativement les villageois seraient contraints de réduire les intrants agricoles. La production chuterait significativement et le fardeau de la dette par rapport au revenu augmenterait. Si en plus, dans ce contexte le réchauffement climatique commençait à affecter leur pommiers « parfait », ils n’auraient rien pour revenir en arrière car la biodiversité inefficace mais résiliente de leurs graines, de leurs sols et de pommiers bigarrés auraient été perdus.

Si la croissance était une douce et positive progression, le retournement pourrait être une défaillance relativement abrupte multi-systèmes qui laisserait les gens dans une situation pire qu’avant le début du projet. En outre, une fois qu’on a entrepris un tel chemin, il est plus difficile de faire le chemin inverse. Cela me donna une démonstration claire de la façon dont on se fait piéger. Mais il s’agissait du récit pour une société relativement simple. Qu’est-ce que cela pouvait signifier pour la société beaucoup plus complexe de laquelle je venais et à quel point étions nous pris au piège ?  l’augmentation de la connectivité et l’intégration mondiale a été dans une grande mesure très bonne pour le bienêtre humain et la réduction des risques mais il semblait que la balance des risques se retournait. Avec beaucoup de curiosité et une certaine inquiétude je repartis en Irlande avec l’intention de m’engager dans ce genre de réflexion, quoi qu’en soit le résultat !

A cette époque, on me présenta enfin Richard Douthwaite et Feasta. Richard avait cette merveilleuse capacité d’encouragement d’une intelligence puissante et critique. Crucialement  pour moi, il s’intéressait à l’argent et au crédit, comment ils naissaient et comment il façonnaient le monde. Donc, je commençais à essayer de comprendre l’économie globalisée, non comme un économiste le ferait, mais plutôt comme un naturaliste, mais dans un sens j’étais un observateur avec des œillères et avec des biais de perception. Le domaine des systèmes complexe adaptatif avait déjà développé des concepts et des outils d’analyse qui pouvaient être appliqués à l’économie mondialisée qui convenait à mes inclinaisons naturelles. Il me parut évident qui si on voulait comprendre l’évolution, la stabilité et l’effondrement des sociétés complexes, l’économie universitaire disposait d’un pouvoir explicatif et que malheureusement elle était structurellement aveugle face à des transformations simples  à mesure de l’augmentation de la complexité et des transitions catastrophiques.

Heureusement le projet du village n’obtint jamais de feu vert.

 

AA: si vous regardez aujourd’hui les médias dominants et les discours politiques, tout le monde veut relancer la croissance. Est-ce une bonne idée ?

DK: C’est une bonne idée en quelque sorte. Cela fait partie de notre vision du monde, des méthodologies, de nos structures institutionnelles. Notre société est prévu pour la croissance. La croissance n’est pas seulement un indicateur, elle représente et parfois cache des dépendances structurelles complexes. Si nous n’en avons pas, il y a de fortes répercussions sociales économiques et politiques.   Si nous voulons conserver tout ce que nous prenons comme acquis, oui, bien sûr, nous devons redémarrer la croissance.

Le problème est que poursuivre la croissance économique n’est pas nécessaire notre choix possible. Je pense que nous sommes aux limites de la croissance (je ne discute pas si c’est fait ou si il reste quelques années). Notre système financier et monétaire dont  des liens de confiance et d’attente animent le monde dans un véritable acte de foi est de plus en plus instable car il a promit beaucoup plus que ce qu’il pouvait fournir. Le flux de pétrole (et donc de nourriture) qui maintien l’organisation socio-économique global est à un pic, et de plus en plus, les effets du changement climatique et des pénuries d’eau nous rattrapent. De plus, notre dépendance à l’égard d’une économie mondialisée complexe, sa structure et sa dynamique, nous rendent extrêmement vulnérables à de telles contraintes.

Nous sommes probablement en train d’entrer dans une spirale déflationniste chaotique qui va déstabiliser le monde. Un cycle de baisse de confiance, d’abondance de liquidités  et de crédit qui conduit à un chômage en hausse, des salaires et des recettes des gouvernements en baisse, des hausses de mauvaises créances, des faillites bancaires et une augmentation du coût réel de la dette. Il y aura aussi conjointement un risque grandissant de chocs catastrophiques monétaires et financiers avec des conséquences sévères de toutes sortes. Une bulle mondiale de crédit s’est gonflée au moment du pic pétrolier, et une spirale déflationniste amènera un krach. Cela dit, nous pourrions ne pas voir au départ les contraintes de pétroles (le prix de l’énergie risque de baisser alors qu’elle est moins disponible) car une dépression et même un choc financier potentiellement catastrophique auront brisé la capacité de l’économie mondiale à utiliser l’énergie et les ressources. Et si cela arrive, il n’y aura pas de retour en arrière, nous serons entrée dans une nouvelle phase de localisation forcée et nous aurions des défis immenses à relever.

Il est assez facile d’indiquer les problèmes liés avec notre dépendance au pétrole ou à l’égard de notre système monétaire, ou à l’absence de redondance dans les infrastructures essentielles. Il y a beaucoup d’ardents promoteurs par exemple de la monnaie non basée sur la dette et dépensée en circulation. Pour utiliser le « quantitative easing » (assouplissement monétaire) pour réduire la dette privée. Ou un plan de « Chicago » pour venir à notre secours. Mais pour croire à ces idées comme solution, il faut avoir une mauvaise représentation de la situation car c’est au mieux un management du risque. Ce dont on entend beaucoup parler, ceux sont les risques implicites et les incertitudes pour de telle propositions. Cela ne veut pas dire qu’elles ne devraient pas faire partie de la gestion dynamique des risques mais dans le contexte actuel, elles ne peuvent pas écarter tout risque ou avoir un résultat certain. Un aspect, juste à titre d’exemple. Les mesures préventives peuvent provoquer un changement de comportement en réponse à ces actions  –pour prévenir le dit risque– qui finirait par provoquer la crise.

De plus, pour prendre de telles décision de gestion des risques, il est nécessaire de comprendre ou de deviner intuitivement la nature du risque– ce qui pourrait être perdu et à quelle vitesse cela pourrait arriver si les choses tournent mal– et très peu de membres, des politiciens ou des décideurs publics le comprennent réellement. Pour le dire plus directement, si vous voulez faire une cure radicale sur le système monétaire à quoi ressemble votre planification de la sécurité alimentaire ? Cela est particulièrement vrai pour tous ceux qui essaient de faire face à un risque systémique à grande échelle –quoique l’on fasse, il y a plus de risques d’effets négatifs que de bénéfices potentiels et cela rend les responsables monétaires prudents. Il y a une grande différence entre donner son avis en n’étant pas en responsabilité et le risque de gérer un processus intrinsèquement incertain et dangereux ou l’on pourrait être tenu pour responsable d’une catastrophe. Même si nous pouvions « résoudre » nos problèmes financiers et monétaires, nous marcherions directement vers des crises  pétrolières et des crises alimentaires qui sont systématiquement déstabilisatrices de manière systémiques.

Notre situation et la tragédie des tentatives de changement est la suivante : étant donné le temps disponible et les contraintes de ressources,et la réalité du fait que nous sommes dépendants d’un système réseau délocalisé sans contrôle central, comment pouvons-nous changer le système tout en veillant à ne pas détruire ses fonctions essentielles. La diminution de la résilience et la complexité croissante, l’interdépendance, le couplage important et la vitesse des processus dont nous dépendons rendent cela fondamentalement incertain, complexe,  décourageant ce cycle de défis dangereux. Donc nous creusons parce que nous ne pouvons pas arrêter de creuser. Nous réclamons de la croissance, nous achetons du temps, nous avançons et en cela nous devenons plus vulnérables à chaque pas.

Donc, l’idée que la croissance est une bonne ou une mauvaise idée est un peu à côté de la plaque –on ne va pas continuer à en avoir bien longtemps encore, et il n’y a pas grand-chose que nous puissions faire à ce sujet.

 

AA: Vous ne croyez pas à une sorte d’état stationnaire d’une économie sans croissance ?

L’état stationnaire au niveau où nous sommes est, selon de nombreux indicateurs écologiques, en dépassement. Donc s’il y avait une économie stationnaire soutenable, elle serait en terme de consommation de ressources bien en dessous de ce que nous utilisons aujourd’hui. Très très en dessous. Et comment pouvons nous y arriver?

Pour toute sorte de raisons, la possibilité d’une décroissance contrôlée et orchestrée vers un état stationnaire viable est probablement extrêmement trompeur. Je voudrais juste signaler un point. Un tel point de vue entretien la confusion sur le fait que parce que l’économie mondialisée est une construction humaine, elle est par la même créée, compréhensible et contrôlable –les être humains peuvent le faire localement, mais la structure qui émerge de nombreux territoires locaux qui interagissent sur de nombreuses échelles au fil du temps ne l’est pas. Cela reflète le genre d’arguments rendus célèbre par William Paley dans sa théologie naturelle qui disait que l’existence d’organisme vivant prouve l’existence d’un dieu créateur/concepteur par analogie avec la façon dont une montre nécessite de croire en l’existence d’un horloger intelligent. Un demi siècle plus tard, Darwin et ses disciples ont montré que la sélection naturelle pourrait parvenir à une création émergente sans « contrôleur » –l’horloger aveugle selon les mots de Dawkins. Mais en tant que croyant dans le progrès de l’homme, nous semblons avoir pris le rôle que Paley attribuait à dieu – comme nous sommes les créateurs de l’économie complexe globalisée, il est donc concevable de la contrôler et qu’elle est potentiellement perfectible si seulement les bonnes personnes et les bonnes idées sont au poste de pilotage. Nous trouvons toute sorte de confusions qui découlent de cette idée fausse,  lorsqu’on tente d’appréhender linguistiquement  l’économie, en confondant émergence complexe interdépendante et  création intentionnelle (en économie c’est le capitalisme/le néolibéralisme/le socialisme dont nous avons besoin pour changer l’architecture monétaire).   Donc même sans entrer dans les détails au sujet de l’irréversibilité des systèmes complexes, ou de la myriade de problèmes liés à une décroissance contrôlable, la puissance de la croyance en cette possibilité, relève pour moi, d’une hybris (démesure) digne du Titanic.

 

Cela dit, un effondrement ou une décroissance désordonnée nous amènerait vers une nouvelle ère où nous nous retrouverions avec une capacité réduite pour accéder aux ressources et éliminer les déchets. Mais nous aurions encore à répondre à d’autres problèmes et cela nécessiterait cependant d’utiliser toutes les ressources et l’énergie que nous aurions à portée de main. Par exemple, les émissions de gaz à effet de serre d’origine anthropique diminueraient probablement drastiquement –une bonne chose– mais les effets néfastes du changement climatique continueraient à se faire sentir en raison des inerties dans le système climatique alors que notre capacité d’adaptation par rapport à aujourd’hui serait brisée. Ainsi le coût réel du changement climatique dépasserait notre capacité à payer  et plus rapidement que ce que les modèles économico-climatiques le suggèrent. Le danger ici est que, dans un état de pauvreté et d’ancrage territorial forcé nos tentatives pour répondre à un tel stress et aux crises ne consiste pas à saper les bases de nos environnements locaux et leur capacité à nous soutenir à terme. Ainsi toute forme d’économie à l’état stationnaire dans un avenir prévisible est problématique en soi.

Mais dans un temps,  où certains d’entre nous pourraient être en mesure de maintenir une économie simple, l’état-stationnaire par  acculturation à cette nouvelle réalité pourrait exister, au moins pendant un certain temps. Peut-être un monde où les poètes parcimonieux et les conteurs en guenilles  sont aimés et admirés,  tandis qu’une affliction pour des objets rendrait plaintif et sans perspective. Je suis relativement sûr qu’il aura des gens qui vivront de bonnes vies utiles, écologiquement responsables longtemps dans le futur.

AA: Si c’est le cas, ne pouvons-nous pas basculer vers la croissance verte ?

DK: Tout d’abord, s’il y a de la croissance, nous consommerons toujours de l’énergie et des ressources. D’autre part, la trajectoire sera toujours dépendante de ces contraintes. Troisièmement la technologie ne peut pas inventer de l’énergie, mais uniquement aider à trouver traiter et distribuer ce qui est déjà là. Et ce qui reste potentiellement, renouvelable ou pas est moins adapté à nos économies, car cette énergie est de moins bonne qualité et avec un retour sur énergie moins favorable que celle qu’elle remplace. Donc il n’y a pas de solution magique pour ce problème central. Quoi qu’il en soit, à quoi pensons nous quand nous parlons de « basculer »? Cela suggère un niveau de compréhension et de contrôle de l’économie mondiale que nous n’avons pas. Cela implique une transformation rapide qui dans la réalité est intrinsèquement limitée (les révolutions de l’énergie ont eu lieu sur plusieurs décennies), et dépend de la cohérence et de l’intégrité continue de l’économie mondialisée et de ce qui constitue ses systèmes essentiels.

En outre la résolution de problèmes dans une société complexe souffre de la baisse des rendements marginaux. Les nouvelles solutions demandent de plus en plus d’efforts scientifiques, économiques et sociaux et des économies d’échelles et plus de ressources. Elles ne vivent pas dans le vide. Elles vivent dans le système interdépendant de l’économie mondialisée. Par exemple la plus petite particule, l’électron, a été découverte dans les années 1890 par Thompson dans son laboratoire; aujourd’hui il a fallu 10 000 doctorats, un accélérateur de particule de 27 km et la cohérence de notre économie mondialisée pour révéler la nouvelle particule, le boson de Higgs. La découverte de la pénicilline dans les années 1920, ne couta presque rien en valeur actualisée mais eu un impact révolutionnaire; maintenant nous dépensons des centaines de millions pour faire des progrès mineurs pour des médicaments marginaux. La résolution du problème de la croissance par la croissance verte requiert toujours le coût croissant de la résolution de problèmes complexes –et cela demande plus de flux d’énergie et de ressources qui sont eux-même dépendants de la baisse des rendements marginaux (énergie produite par rapport à l’énergie investie EROI).

En fin de compte, nous manquons de temps. Les implications de ce franchissement de la croissance, sont que les systèmes complexes mondialisés (finance, monnaie, comportements sociaux qui s’adaptent, chaines logistiques, infrastructures critiques, usines, accès aux ressources et traitement de celles-ci, R&d, etc.) qui sont nécessaires à inventer et à déployer à large échelle pour cette croissance verte  connaissent des stress et ils perdent leur résilience et finalement se brisent.  Dans ce cas là, notre aspiration à une croissance verte sera hors d’atteinte au fur et mesure que le système socio-économique s’effondrera sous nous pieds.

AA: Mais il est préférable d’avoir une croissance verte que de continuer dans le Business as usual ?

Si nous l’avions bien fait,  certains investissements de la croissance verte nous aurait aidés à être résilients dans le futur mais de manière marginale. La plupart du temps cependant, la croissance verte est conçue et adaptée à l’hypothèse d’une croissance économique soutenue et la persistance de l’intégration du système dans l’économie mondiale.

Par exemple si nous mettons l’énergie renouvelable dans un réseau intelligent  à grande échelle et que nous sommes touchés par une crise parce que notre système financier déraille, par exemple, et que la demande chute de 80 %, alors une grande partie de cet approvisionnement renouvelable variable finira par être totalement inutile. L’une des raisons  est qu’une production de charge minimale est nécessaire aux réseaux intelligents pour absorber cette alimentation renouvelable, et une autre vient du fait que le réseau perd des économies d’échelle. Dans un tel scénario cela peut devenir un investissement gaspillé pour rien. Il serait plus résilient si nous mettions l’énergie produite dans des réseaux localisés conçus pour s’adapter à la variabilité, qui sont résistants aux ruptures d’approvisionnement et utiles pour protéger les installations critiques pour le bien être comme l’assainissement. Un tel investissement n’est pas logique économiquement  à l’heure actuelle, il est totalement inefficace.

 

A nouveau, je pense que nous manquons de temps pour n’importe quel type de croissance.

 

AA: De toute évidence nos sociétés sont « accro » à la croissance. Quelle est votre explication de cet état de fait ?

DK: eh Bien, il y a de nombreux points de vue.

Nous sommes bloqués dans des processus et comportement socio-économiques de plus en plus complexes et dépendants à la croissance.  Ces processus permettent que nous soyons nourris, que les lumières puissent s’allumer, que notre eau soit potable et que les hôpitaux soient ouverts. Ils assurent que les biens et les services circulent dans le monde donnant ainsi de l’emploi et du pouvoir d’achat. Alors que la situation économique mondiale se détériore et que notre capacité d’adaptation (épargne, crédit pour l’investissement, recettes fiscales du gouvernement, stocks) deviennent tendues,  nous  (les individus, les entreprise, et les pays) devons rester dans le jeu pour éviter de tout perdre et de souffrir beaucoup plus des conséquences immédiates.  Nous avons besoins de croissance pour maintenir les systèmes dont dépend notre travail et pour éviter d’énormes risques socio-économiques. A nouveau nous creusons car nous ne pouvons pas sortir du trou, en dégradant la résilience du système.

 

Avec tout cela, les sous-système critiques comme notre système financier et monétaire sont dépendants à la croissance. D’autres systèmes critiques et réseaux sont à échelle adaptative, par exemple les infrastructures et les revenus discrétionnaire. Tous sont instables et en contraction économique sévère ou prolongée. Il ne faut pas oublier que les mythes et les histoires, les visions du monde, les réseaux de confiance attendent tous de la croissance.

À un niveau plus large l’économie mondialisée est un système qui s’auto-entretien, et par la même crée les conditions de sa propre expansion. C’est un processus auto-organisé, sans créateur ou contrôle central, comme les écosystèmes qui évoluent, c’est la main invisible d’Adam Smith. Par exemple, les niveaux croissant de complexité encouragent à persister  (économiquement et socialement) dans la complexité  avec un environnement dynamique qui comprend une compétition pour les ressources, les positions sociales, l’efficacité, la bande passante, etc. Un système d’une plus grande complexité relative dans sa dimension et sa résilience signifie en moyenne une plus grande probabilité de persistance  mais cela nécessite plus d’énergie et plus de ressources en moyenne. Autrement dit, il y a un avantage à maximiser la puissance (énergie par unité de temps). C’est la connexion établie par Howard Odum entre l’économie et l’écologie sur ces trente dernières années. Sur le plan sociétal, cela fait partie de la façon la plupart d’entre nous finissent par se joindre d’une manière ou d’une autre à la complexité / croissance (utiliser internet, les supermarchés, les avions). La croissance est en ce sens naturelle –à condition que vous puissiez accéder à des flux d’énergie.

Laissez moi donner un exemple. Imaginez quelques amis qui s’organisent pour imaginer une organisation basée sur la décroissance, la première chose qu’ils devraient faire cela serait de monter un site internet, une page Facebook, organiser des conférences publiques, se renseigner chez un spécialiste de la sonorisation pour des haut-parleurs, organiser une collecte de fonds, c’est à dire payer le coût de la complexité et des ressources nécessaires pour coopérer avec  un système socioéconomique complexe où il seront obligés de rivaliser pour attirer l’attention afin de diffuser leur message. En faisant cela, ils ajoutent de la complexité au système d’ensemble. Ils incrémentent la complexité du système, soutenant ainsi leur investissement continu dans la complexité. Ils ajoutent une autre source de déchets dans l’écosystème global. Une échelle croissante entrainerait une augmentation croissante des coûts fixes d’exploitation et la nécessité d’un financement plus important. Ils façonneraient leur petite échelle mais le monde les intégrerait sous la forme des nouvelles dépendances et interdépendances qu’ils requièrent.

Mais l’origine de la croissance est plus fondamentale que nos déboires économiques. La vie évolue mais les grands traits persistent et se reproduisent dans la lutte à long terme pour les ressources. Si vous regardez n’importe quelle espèce, elle se développe jusqu’à atteindre les limites environnementales  posées par les autres espèces et l’environnement. Si vous regardez un bâtiment abandonné depuis des années vous trouverez de l’herbe, des arbres qui sortent des fissures, et des espèces rampantes dans tous les recoins disponibles. Ou alors une espèce invasive peut détruire un écosystème si elle n’a pas de prédateur naturel. Ce qui se passe dans un écosystème quasi-stable est que les espèces se côtoient et interagissent avec l’environnement et les autres espèces dans un sorte de régulation mutuelle qu’on observe dans les modèles « prédateurs-proies » même les plus simples.

Nous évoluons  dans la rareté et des environnements difficiles et nos instincts naturels (comme le désir/aversion, statuts, endogroupe/exogroupe, réponse aux stimuli, adaptation et actualisation) sont adaptés à cela (Voir Nate Hagens dans « Fuyant le Vésuve » pour une bonne introduction). Mais il y a quelques 80 000 à 50 000 ans années, nous avons développé la capacité à utiliser le langage qui a permis la pensée abstraite, l’apprentissage  et le partage, les organisations sociales sophistiqués et la capacité rapide d’adaptation par rapport aux changements génétiques. Notre capacité à résoudre les problèmes d’environnement ou de contrainte des espèces a été fortement amplifiée, mais cette habileté est encore au service de nos instincts archaïques.  Donc nous dépassons les contraintes et nous sommes plus nombreux à survivre et à vivre mieux. Mais la première limitation de contrainte, celle de l’énergie primaire, a été surmonté quand nous avons appris comment exploiter les énergies fossiles. Cela a initié deux cents ans d’un cycle auto-entretenu de désirs et d’innovation, de croissance supplémentaire, de stratification sociale, d’émergence de la complexité  de sorte que même les avertissements de Malthus ont rejoint les souvenirs et l’histoire et la poubelle des prédictions erronées.

Nous désirons et  voulons atteindre de nouveaux niveaux de confort et de sécurité, nous nous y habituons et nous ressentons l’angoisse de la situation ou prenons conscience  d’un nouveau manque qui nous mine puis recommençons un nouveau cycle de désir. Epicure disait il y a 2400 ans :

 

« Tant que l’objet de notre désir est inatteignable il nous semble plus précieux que tout. Dès qu’il est notre, nous désirons autre chose. Donc une soif inextinguible pour la vie nous maintient prisonnier. « 

Une telle observation est contenue dans les Quatre Nobles Vérités du Bouddhisme qui furent rédigées à la même époque en Asie.  Cela fait partie de notre patrimoine évolutif,  nos instincts aiguisés par le risque et la rareté  existaient bien avant que la publicité n’apprenne à l’exploiter. Cependant, une fois que nous nous sommes habitués à quelque chose, sa perte est difficile. L’accès à une douche chaude, à un lave-linge, la chirurgie, même la télévision sont maintenant considérés  comme une nécessité dans les pays développés. Nous remarquons à peine ce que nous prenons pour acquis. Presque tous les écologistes que je connais (mea culpa) qui parlent de la nécessité de moins consommer, vivent en réalité des vies plus ou moins comparables à celle de leurs voisins non-écologistes.

Il y a une perspective encore plus large. La croissance des organisations complexes (étoile, planète, vie, organisation humaine) peut spontanément émerger dans des lieux ou les niveaux d’énergie sont contraints. L’existence de tels gradients d’énergie, en réalité le temps qui s’écoule, dépendent des conditions thermodynamiques au début de l’univers. L’augmentation de la complexité est la manière optimale qu’utilise l’univers pour tendre vers l’équilibre. De ce point de vue, l’émergence de notre civilisation mondiale complexe et son effondrement inévitable est juste une manifestation des lois de la physique qui nous concerne.

Le point important est que la croissance et l’effondrement est un processus beaucoup plus fondamental que le capitalisme, le système monétaire basé sur la dette ou le changement technologique, comme nous le montre l’histoire des civilisations disparues ou les extinctions d’espèces. C’est une partie de nous et une part de la vie.

Les gens peuvent être mal à l’aise avec de telles explications sur l’évolution. Il ne s’agit pas de mécanismes déterministes mais statistiques. Les petits groupes etles individus seront toujours plus surprenant que les grands groupes. Après tout, se balader dans un couvent de célibataires ne signifie pas que le sexe est mort ! Pas plus que de tels arguments ne définissent de manière rigide les comportements. Par exemple, Stephen Pinker rassemble quelques évidences (dans the better angels of our nature) pour montrer qu’il y a eu une baisse remarquable du risque de violence  qu’il a associé à la hausse des richesses, à la mondialisation, aux États et aux systèmes juridiques indépendants, aux changement de culture et à l’expansion de notre empathie. Bien sûr, nous restons sensible au risque de violence, il n’y pas de raison que la situation ne puisse pas s’inverser mais il démontre que nous sommes devenus plus sociables et attentifs aux autres de bien des manières!


Mais reconnaitre que nos comportements sont façonnés par ces processus à grande échelle, c’est accepter notre place dans la grande trame de la vie, de l’univers et notre place dans l’histoire. C’est ce que nous partageons avec les autres animaux et qui nous permet de nous reconnaitre en eux. Cela suggère aussi que comme espèce nous devrions nous pardonner à nous-mêmes. En tant qu’espèce, en tant que civilisation nous ne sommes pas mauvais ou le malfaisants.

Partie II: Colère  et complicité au moment des limites

AA: Et nous avons aussi un autre type de croissance. En fait quels sont selon vous les facteurs explicatifs derrières l’augmentation du nombre de gens en colère ?

DK: La colère est une partie naturelle de l’être humain et elle peut se produire car gens sentent qu’ils ont été mal traités, une limite personnelle a été franchie ou si ils se voient refuser quelque chose. Il fait aussi partie du comportement collectif qui peut réguler le stress ou l’augmenter.

Nous faisons partie d’une société intégrée et globalisée qui heurte les limites financières et écologiques, et cela commence à remettre en question les attentes des peuples. Il y a une apparition claire de tensions et la colère se diffuse dans de nombreuses régions du monde depuis le début de la crise financière. Les effets de la crise et les réponses données à celle-ci ont mis les gens en colère contre le secteur financier, les gouvernements, les « un pourcent », les institutions financières ou le capitalisme lui-même. Les contraintes écologiques apparaissent dans les records des prix alimentaires et pétroliers. Les prix de l’alimentation ont toujours été un facteur déclencheur de troubles sociaux, en France en 1789 et l’année des révolutions de 1848. Plus récemment Yaneer Bar-Yam et ses collègues ont montré une forte corrélation entre la flambée des index alimentaires de la FAO (food and agricultural organization) et les troubles sociaux. C’était un frémissement mais cela a fait remonter à la surface les antagonismes comme dans le printemps arabe.

Nous devons être clairs. La situation difficile à grande échelle et les contraintes socioéconomiques dont nous commençons à faire l’expérience n’ont que peu à voir avec la fraude, la corruption et l’avidité d’un petit nombre. C’est en grande partie lié au fait que notre civilisation humaine arrive à ses limites. Comme le stress socioéconomique augmente et que l’incertitude s’accroit, nous pouvons nous attendre à ce que la colère se répande de manière plus sévère et à plus grande échelle dans les années à venir. Rage incompréhensible tournée contre nos sociétés et les étrangers, fantasmes cathartiques de révolution, extrémisme et autoritarisme,  accumulation agressive de pouvoir ou de production et boucs-émissaires sont justes quelques exemples de comportements destructeurs que nous sommes susceptibles de voir.

Les enjeux de ces transitions signifient qu’il est important d’interroger notre colère et de questionner son origine. Voilà pourquoi je dirais que dans la partie riche du monde, il y a pléthore de biens pensants qui pointent du doigt des comportements ce qui non seulement illusoire mais peut-être aussi préjudiciable pour la façon dont nous traitons les défis collectifs à venir. Rien de tout cela ne signifie, par exemple, que l’équité et les inégalités (surtout en groupe) se sont pas naturellement importantes pour les gens, et les sociétés qui échouent à s’engager pour les corriger dans les années difficiles à venir ajoutent des risques de fractures sociales catastrophiques qui ne donneront rien de bon pour personne.

En tant qu’espèce nous sommes très sensibles aux drames entre humain, en dans cette période de crise croissante, nous essayons de créer des récits sur ceux qui sont avec nous et ceux qui sont contre nous. Nous revendiquons notre propre introspection sur la vertu, la sagesse, la victimisation et la compréhension et nous supposons trop facilement que ceux avec qui nous sommes en désaccord sont plus stupides, plus vénaux et qu’ils nous en veulent .

Le stress socioéconomique grandissant est systémique, très complexe, et bien au delà de la capacité de compréhension de la plupart des gens. Les décisions peuvent être prises avec de bonnes intentions, mais elles peuvent générer des résultats désagréables et des compromis. La tentation est de simplifier et de personnifier les effets néfastes en accusant des personnes ou des institutions. Uniquement si « notre idée » a été mise en œuvre, si le gouvernement a changé, ou si la banque centrale européenne était gouvernée avec des visées vertes,  de manière astucieuse et éclairée comme nous même tout irait bien ou tout du moins beaucoup mieux. Cela pourrait être le cas, ou non ou cela peut signifier que nous sommes en train de nous illusionner.

Les gouvernements ne font pas de «l’austérité» ou ne renflouent pas les banques parce qu’ils aiment faire souffrir et qu’ils sont attirés par les gigantesques bonus des banquiers. La politique est mise en œuvre dans l’incertitude et la complexité, dans des secteurs sur lesquels il a peu de prise et où les conséquences potentielles sont beaucoup plus catastrophiques que celle qui sont survenues en Grèce. Les choix sont limités et comportent des risques, des incertitudes et des compromis. La plupart du temps les décideurs agissent de bonne foi. Rien de tout cela ne signifie que nous devrions faire preuve de complaisance envers les gouvernements ou que nous ne devions pas être franc dans les comptes qu’on leur demande de rendre.

Mais il bon de remettre les choses en perspective et même d’être reconnaissant alors que nous voulons nous plaindre. Nous, simples citoyens européens voyons ce que nous n’avons pas et regardons ce qui ont plus que nous, mais comparaison faite avec le reste du monde et la plupart des peuples dans l’histoire nous sommes bien lotis. Nous sommes tellement habitué à cela que la moindre perte de ce que nous prenons comme acquis peut mettre les gens en colère. D’un côté nous sommes sensible à l’équité, particulièrement à l’intérieur de notre propre groupe. Nous sommes en colère à propos des « un pourcent » (71 millions de personnes, mais nous, parmi les 15 % (1,14 milliard de personnes) mais nous sommes peu attentif au fait que 85 % de la population au dessous de nous, et la moitié de la population de ce groupe n’a pas accès aux conditions sanitaires de base. Rappelez vous qu’en terme de revenu, lorsque vous gagnez 40 000 € vous faites partie des « un pourcent » –combien d’activistes radicaux et globetrotteurs gagnent moins que cela ?  Et si vous obtenez les prestations chômage en Irlande, vous êtes dans les 15 % avec les avantages supplémentaires d’avoir accès à des soins de santé performants et des niveaux élevés de sécurité et de liberté (en terme relatif aujourd’hui ou dans l’histoire). Donc, ici nous parlons de quelque chose de très humain voire animal et relatif en terme d’habitude et de statut relatif entre groupes.

Alors que les sociétés font face un nombre croissant de défis dans les années à venir, et que les gouvernements et les institutions internationales ne parviennent pas à tenir l’ensemble de nos attentes, nous pouvons anticiper beaucoup plus de colère et plus de gens pour alimenter celle-ci. Une sorte de contraction économique désordonnée est presque certaine et rien ne changera cela. Comme l’a souligné l’économiste Colm McCarthy, la colère n’est pas une politique. En fait, nous ne savons pas grand chose sur la façon dont une société pourrait en pratique fournir à une population nombreuse et déboussolée la nourriture de base, les soins de santé, les services essentiels, la sécurité et la gouvernance souhaitée dans le contexte d’une société qui se désagrège.

La colère peut être une force positive pour du changement, une motivation et un levier pour satisfaire de vastes intérêts et pour assurer un niveau satisfaisant d’équité au sein d’une société. Mais elle peut aussi être une dépendance et être une forme narcissique d’un lien social qui se nourrit de lui-même; rétrécissant la portée de l’empathie, réduisant la gamme des options, encourageant des simplismes désastreux, transformant les gens et groupes en chiffres, le tout en offrant le confort facile de la certitude et de la justice. Au pire, surtout en période de bouleversement, il peut se transformer en quelque chose de violent, tout en invitant à celle-ci et en la justifiant; privant d’oxygène les classes moyennes, minant la confiance de la société, absorbant les ressources rares, et semant les graines d’antagonismes prolongés et créant des fractures psycho-sociales.

Généralement nous pouvons remarquer ces traits chez les autres et même éprouver une fierté en les faisant remarquer; le défi moral est d’abord en nous-mêmes. Et l’histoire de l’Europe fournit assez d’alertes sur cette bête immonde que nous nourrissons à nos risques et périls.

 

AA: Donc nous sommes comme ces 15 % car nous nous plaignions en ignorant ce qui sont en dessous de nous.

 DK: Laissez moi utiliser une expression anachronique. Nous sommes la haute-bourgeoisie qui dénonce l’aristocratie tout en réclamant le manteau du prolétariat. Cela nous permet de nous sentir juste tout en évitant les questions qui nous rendent complices.

 

AA: Donc nous n’avons aucun droit moral d’être en colère ?

DK: Nous allons être en colère ou non c’est selon quelle que soit la face morale ou intellectuelle que nous donnons au phénomène.

Quoi qu’il en soit, quel est l’objet de notre colère ? Les « un pourcent » ou une fraction de cette catégorie ? la plus grande part de leur richesse est basée sur des promesses abstraites et futures qui ne pourront pas être transformées en biens et services sauf à la marge. Une grande partie de cette richesse est financière, et la richesse financière globale équivaut à 350 % du PIB mondial. –si les riches essaient de convertir cette part en argent la valeur se volatilisera  (qui achèterait ces actifs ?) Et que dire des 50 millions de £du manoir Belgravia et d’une collection de vieux maîtres ? Ils sont parfois appelés biens Veblen. Ils sont des biens désirables car leur prix est élevé, et qu’ils sont généralement uniques et fait avec des ressources produites il y a longtemps. Une fois de plus si les riches essaient de les vendre à grande échelle, les prix chuteront. Mais imaginons que les super-riches, par désir ou parce qu’ils y sont contraints, vendent leur richesses que l’on évalue à 3 fois le PIB mondial pour obtenir des liquidités pour aider les pauvres. Il n’y aurait pas plus de circulation de biens et de services produits dans le monde sauf marginalement (en supposant que l’inflation qui en résulterait n’entraine pas l’économie dans une chute vertigineuse) – faire cela requiert de l’énergie, des ressources et la coordination d’un système sociotechnique complexe qui a déjà atteint ses limites.

De plus, si toutes les ressources et la consommation d’énergie personnelle des super-riches étaient partagées entre les habitants du monde entier, on ne le verrait qu’à peine. Ils sont trop peu nombreux et de toute façon, à part un super yatch, quelques voitures de collection, le fait de courir entre quelques maisons, plus d’énergie et de consommation de ressources, ne prend pas grand chose. Par exemple, il y a 60 000 navires de plus de 10 000 tonnes dans le monde et un peu de temps sur Google doit suffire à convaincre qu’il n’y a qu’un tout petit nombre de super-yatch de cette taille – c’est un simple soubresaut statistique sur le total. La plus grand part de la richesse des super-riches  ne nécessite presque pas de ressources sur le plan mondial. Il s’agit de considérations abstraites.

C’est pour cela que lorsque Oxfam dit que les 100 personnes les plus riches ont assez de richesse pour mettre fin quatre fois à la pauvreté dans le monde c’est profondément trompeur. Ils confondent la richesse réelle avec les revendications virtuelles sur la richesse. Mettre fin à la pauvreté nécessiterait des investissements massifs dans des infrastructures gourmandes en ressources (énergie, eau, déchets, routes, télécommunications); en nourriture (plus de pesticides issus des énergies fossiles, des engrais, du drainage, de l’irrigation, du stockage, de la logistique); logement; soins de santé (hôpitaux, cliniques, médicaments, équipement, formation) et éducation. Cela ajouterait une exigence énorme pour l’énergie et des ressources au delà de ce qui nous utilisons déjà alors que nous sommes à la limite.

La seule chose possible, que nous puissions faire au niveau mondial pour fournir de l’énergie et les ressources d’investissement nécessaires aux pauvres et de prendre dans le monde le plus riche, les ressources réelles, et non pas des piles de papier et de promesses électroniques. Et ses ressources sont utilisées pour notre nourriture, nos vêtements, notre santé, notre assainissement, nos voitures et nos vacances, nos appareils électroniques, nos livres, notre lumière et notre chauffage. Derrière ces biens personnels et ses services, il y a des infrastructures complexes, des usines et d’autres usines, de l’expédition et des aéroports, des écoles et l’administration civile, etc, partout à travers le monde. Pour réduire significativement la pauvreté réelle par trois, il faudrait prélever au moins 25 % des ressources ce qui signifierait une chute importante de la consommation et cela affecterait aussi la protection sociale à travers l’Europe et cela dans notre monde interdépendant causerait des perturbations fortes qui affecterait aussi les pauvres. Comme je l’ai mentionné, notre système socio-économique complexe vit de la croissance et des adaptation d’échelle. Cela signifie que la réduction de la consommation d’une telle ampleur provoquerait un effondrement largement incontrôlable et systémique de l’économie mondialisée. L’énergie et l’utilisation des ressources s’effondrerait (80, 90% ?) dans notre économie mondialisée avec ce  qui est nécessaire pour fabriquer des biens et déployer des mesures de lutte contre la pauvreté et la pauvreté concernerait tout le monde!

Bien sûr que les statuts sociaux  comptent. cela donne du pouvoir, comme le fait l’équité par exemple. Et l’inégalité à des conséquences négatives. Mais je pense que le attentes des super-riches sont plus vulnérables que ce que pense les gens – Il y a peu de chance que les latifundia (propriétés foncières) résistent comme pour les protections dans l’empire romain qui se mourrait.

Les compagnies de l’énergie ? Bien, si nous ne voulons pas de ces compagnies (ou le grandes firmes en général), et les déchets produits par l’énergie, les ressources et la production associée aux énergies renouvelables  et avec le système de combustibles fossiles alors tout ce que nous avons à faire est d’arrêter de consommer. Comme consommateur nous avons plein de possibilités ( ce que l’Irlande dépense pour l’alcool correspond au PID du Kirghizistan qui a la même population; ce que les femmes anglaise dépensent pour les cosmétiques est équivalent au PIB de la république centre africaine). En effet, si le groupe relativement restreint des écologistes du monde développé, anti fracturation hydraulique, partisan d’Occupy Wall street, réduisent leur consommation, cesse d’avoir des enfants, et détruisent leur épargne, il y a une bonne chance d’amener l’économie mondiale déjà vulnérable vers une énorme dépression. Cela serait l’effondrement de la consommation d’énergie, des acteurs de l’énergie, des émissions des gaz à effet de serre et tout cela se traduirait par une souffrance catastrophique.  Une argumentation similaire a été développée récemment  par David Holmgren dans son article « crash on demand ».

Qu’en est-il de tout ces efforts qui entravent la lutte contre le changement climatique ? Tout d’abord, si on veut réduire les émissions, arrêtons de consommer et alors, il n’y aura pas besoin de convaincre les gouvernements ou les sociétés –uniquement certains de vos concitoyens.  Si vous êtes inquiets au sujet du financement du changement climatique, cesser de les nourrir de l’attention dont ils dépendent, et de toute façon, depuis quand les gouvernements ont-ils besoins d’un consensus total pour faire quelque chose ? Il y a un large consensus à la fois politique et dans le monde de l’entreprise pour dire que le changement climatique est un risque réel. La question est le coût et les entreprises et les gouvernements ne veulent pas payer les coûts de la réduction des émissions si elle compromet leur compétitivité ou si cela entrave la croissance économique. Quelles entreprises se mettrait volontairement hors jeu, elle et ses employés en n’ayant plus de travail. Cela est particulièrement important lorsque les gouvernements tentent de faire grimper le PIB pour contenir la pression sociale et pour empêcher que dans sa chute le système financier tombe sur la tête de tout le monde.

On a  estimé que le coût de la réduction des émissions de CO²eq à 550 ppm serait d’environ 2 pour cent du PIB par an (Stern, estimation révisée). D’autres disent que cela ne coût presque rien. Un problème essentiel est que les économistes ne savent pas comment modéliser l’énergie, ni ne comprennent la dynamique des systèmes complexes (un exception notable est l’ancien groupe de  Michael Kumhof au FMI qui a mis au point un modèle plus réaliste pour appréhender le pic pétrolier mais comme ils le disent, ils ne savent pas décrire les effets à grande échelle). Si vous voulez réduire les émissions mondiales de 3 % par an par exemple tout en assurant que les pays pauvres puissent avoir accès à l’énergie (en supposant que vous puissiez obtenir un accord), alors vous pouvez utiliser un système comme le « Feasta-developed Cap & Share ». Cependant je pense que cela ne marchera jamais. Amener la quantité de carbone à ce taux dans notre économie mondialisé revient créer un pic puis déclin de l’énergie dans l’économie qui conduit à un renchérissement des prix alimentaires mondiaux. Cela provoquerait une contraction de l’économie. A nouveau cette contraction est instable et cela causerait probablement un effondrement global de l’économie en quelques années et cela détruirait le système des permis d’émission. Quelles sont les chances qu’un État démocratique accepte une pareille calamité ? La plupart des questions que nous discutons sur les politiques du changement climatique sont à côté des vrais problèmes et conviennent à tout le monde : militants, financeurs, grands public, gouvernements, CCNUCC, et ainsi de suite. Comme je l’ai indiqué dans la première partie de l’entrevue, les émissions sont susceptibles de chuter très sensiblement, en raison des effets de la crise de la dette, du la crise financière et monétaire et du pic pétrolier.

Dans la même veine, un des nombreux privilèges que nous, européens avons eu est de ne pas avoir à subir les conséquences massives et inéluctables (à cause des lois de la thermodynamique)  des déchets, des danger et de la destruction environnementale qui vient de notre consommation de premier ordre. Cela a impacté des gens beaucoup plus pauvres que nous et avec beaucoup moins de liberté d’adaptation. Ainsi si nous protestons contre les éoliennes ou la fracturation hyraulique (la dernière étincelle de l’âge des combustibles fossiles et avec un temps restant très court), nous ne réduisons pas notre consommation et nous ne reconnaissons pas notre complicité. Nous ne protégeons pas l’environnement mais nous protégeons notre part de l’environnement, les privilèges auxquels notre groupe des pays développés sont habitués. Il n’y a pas de quoi être moralisateur ou jouer au sainte-nitouche.

Les politiciens ? Il sont humains, imparfaits et parfois délirant, élus par les même. Qu’attendez-vous pour le devenir ? Un peu commander de la morale en disant que nous voulons de la durabilité et nous voulons préserver nos standards de vie européens et que nous voulons un équité globale mais non seulement c’est impossible selon un point de vue d »économie biophysique et douteux sur la façon dont les gens vont réellement se comporter; c’est persister dans l’évitement et l’illusion. Si vous souhaitez des politiques qui sauvegardent votre niveau de vie, qui réduisent l’incertitude et qui vous propose une main secourable toujours disponible, alors tous les politiques vous tromperont.

Tout cela ressemble à de l’hypocrisie, mais nous devrions être plus tendre avec nous-mêmes. Comme les psychologues évolutionnistes –tels que Robert Trives et Robert Kurzban– l’ont étudié, les interactions sociales sont des exercices de gestion de l’impression. Dans de telles situations, être considéré comme altruiste et empathique envers les autres est un avantage; nous sommes considérés comme faisant partie des personnes qui valent dans la peine dans une période de besoin; et nous arrivons à partager les bénéfices de la coopération. Mais nous ne sommes jamais parfaitement altruiste. Les comportement qui encouragerait à traiter son propre bien être et celui de ses enfants et de sa propre communauté comme celui d’un étranger  total disparaitraient de nos existence à cause de la sélection naturelle. Au contraire dans les situations sociales nous pratiquons l’hypocrisie qui est la solution de « passager clandestin » qui permet de passer pour quelqu’un d’altruiste en se comportant égoïstement.  La meilleure façon de convaincre les autres de notre vertu et d’y croire nous même. La dissonance cognitive est le prix à payer occasionnellement de cette séparation mentale entre nos croyance et nos actes.  Cependant dans nos propres groupes d’intérêt vous trouverez des membres qui ne parlent pas de cette complicité car elle est à leur avantage.

Reconnaitre ces vérités quelque peu inconfortables est très important. Comme nous faisons face à des défis à venir, une acceptation de notre complicité et le degré d’humilité nécessaire permettront d’adoucir la vaste conversation dont nous avons désespérément besoin.  Juste concentrer les attaques sur de petits groupes quoique influents indique au grand public que la situation pourrait être résolue si seulement les cibles des attaques étaient aussi vertueuses et sages que ceux qui les critiques. C’est des balivernes ! Quels que soient les arguments sur les, les sociétés de l’énergie, et les climatosceptiques, ils sont marginaux et ne représentent que l’écume des choses par rapport aux responsabilités collectives auxquelles nous sommes confrontés. Nous sommes une civilisation complexe qui dépasse les limites de la planète et nous devrions être reconnaissant d’avoir eu à peu prêt le meilleur de ça.

Les limites de la croissance vont probablement s’exprimer par une crise financière et économique, ce qui signifie que les contraintes écologiques qui sont le noyau dur des limites seront occultées. Si on en arrive à ce que les gens finissent par blâmer les banquiers et les politiciens nous aurons perdu les idées les plus cruciales que nous devons poursuivre; le sens de la dépendance et de l’interdépendance et l’idée que nous devons préserver l’environnement qui nous permet d’exister. Nous pourrions aussi dans notre rage et notre rigidité morale remplacer nos institutions politiques imparfaites par d’autres plus pourries dont la récente et excellent série de John Michel Greer sur le fascisme donne un aperçu du processus à l’œuvre.

Notre meilleur espoir pour aller de l’avant est d’apprendre à lâcher prise et laisser de côté ce qui provoque notre colère et nos illusions. Une grande partie des dénonciations courantes est fondamentalement de nature conservatrice car ces dénonciations cherchent à maintenir un statu quo impossible, même si cela fait vaciller les drapeaux des plus radicaux. Cependant, la grande conversation que nous devons avoir se situe les uns avec les autres. Et pour cela, nous avons plus besoin d’avoir des guérisseurs fragiles (reconnaissant, hésitant, compatissant, complice) plutôt que des prophètes de malheur qui expriment leur rage.

AA: Mais si nous perdons notre travail, nos revenus…

DK: En fait, c’est la vie ! Nous sommes une espèce en dépassement. Nous sommes les 10 % qui ont la meilleure part du gâteau. C’est injuste, uniquement si vous pensez que vos attentes sont un droit ou qu’elles sont due à votre action. Mais qui le produit ? Tout est conditionné par la viabilité d’une économie historiquement contingente et auto-organisée et par le flux des ressources nécessaires. Ces conditions vont disparaître et aucun groupe de riches, aucune entreprise, aucune banque centrale, aucun politicien, aucun effort de la communauté ne peut rien y changer.

Alors oui, les emplois, les revenus et les visions du monde seront détruites. Bien sûr que c’est triste. Mais nous devons juste apprendre à l’accepter et lâcher prise. La partie la plus passionnante et nécessaire du débat est de savoir comment nous répondrons à ces changements. Peut-on apprendre à vivre dans l’incertitude et la perte ? Peut-on s’adapter de façon créative et façonner de nouvelles attentes qui exhalent les meilleures aspirations humaines ? Pouvons-nous nous soutenir mutuellement pour œuvrer au bien commun ? On peut donc se demander si les chômeurs sont les nouvelles victimes, ou si il leur a été donné l’occasion d’être des défricheurs et des guides pour les nombreuses personnes qui les suivront. Comment peuvent-ils être pris en charge pour faire cela ?

AA: Quelles sont selon vous les conditions clés nécessaire pour un futur durable ?

DK: Nous avons besoin de nourriture de base, d’eau, d’un toit, de sécurité et de communauté où nos voix sont entendues et respectées. Si cela peut être fait sans impacter le bien-être ultérieur, c’est que nous sommes la bonne voie. Une fois que les besoins de base sont pris en charge, et si nous sommes si sages et brillants que nous le pensons, alors nous n’aurons pas besoin de plus pour rester heureux et nous divertir. Notre besoin de statut social, par exemple, peut être trouvé dans des activités beaucoup plus écologiques et sociales.

AA : Si vous avez un estimation, quand aura lieu le pic de population mondiale ?

DK: Je m’attends à un pic de population, mais comme les scénarii des Nations Unies le prévoient. Notre économie mondialisée et complexe a massivement augmenté la capacité de portage de la planète, alors que dans le même temps elle a réduit la possibilité pour cette économie mondialisée de nous  soutenir. Si nous connaissons un krach majeur –et c’est probable dans les décennies à venir –  un gouffre va se creuser entre nos besoins réels et ce que nous seront capables de produire, ce qui sera accessible et abordable. Les défis de la mortalité sont récurrents dans l’histoire humaine : la faim, les maladies, sont des risques très réels. Je pense que dans les sociétés complexes les risques de la faim et de la maladie sont grandement minimisés, alors que les risques de violence sont probablement surestimés par les commentateurs.

Mais cela fait partie de nos défis : la façon dont nous définissons les conditions à remplir pour améliorer les résultats. Au final, nos dépendances seront très largement localisée et cela dessinera une gamme large de conditions écologiques et environnementales pour les différentes communautés et les régions qui doivent composer avec ça.   Après cela, il vaudra choisir qui nous sommes, comment nous nous préparons et comment nous avançons à bon escient.

AA: Pensez-vous que l’on puisse réduire la consommation d’énergie fossile disons de 80-90 % d’ici au milieu de ce siècle ?

DK: eh bien, je e peux voir comment cela peut se produire (une baisse de 80 %, ce qui nous ramène au niveau de la consommation mondiale d’énergie au milieu du XXème  siècle). Mais ce n’est pas parce que nous l’aurons décidé collectivement, plutôt  parce que les circonstances nous y aurons ramené. Et  nous ne pouvons pas attendre jusqu’au milieu du XXIème pour voir si cela sera ce scénario.

AA: Pensez-vous que des changements de comportement à grande échelle vers la soutenabilité sont possible?

DK: Ce sont les circonstances qui dictent les comportements. Et la façon dont les comportements s’adaptent aux circonstances peuvent être très différents.  C’est pourquoi il existe plein de possibilités différentes.

AA: Quelle est votre empreinte carbone ?

DK: Je dirais qu’elle est un peu inférieure à la moyenne pour l’Irlande mais qu’elle est bien au-dessus de la moyenne mondiale.

AA: Qu’elle fut votre plus grosse erreur professionnelle ?

DK: Au début de ce travail de conférences, je sentais un besoin important d’avertir le public, les politiciens et les décideurs; donc je l’ai fait en Irlande et ailleurs mais cela pouvait être abrutissant. Je pense que cela n’en valait pas la peine pour diverses raisons –bien que ce ne soit pas une critique des gens. Maintenant, je préfère travailler avec ceux qui ont commencé à faire une partie du voyage et qui sont déjà intéressés et concernés.

Ce qui me fait grincer des dents et l’incapacité à modifier mon propre travail. Trop souvent, j’ai publié des textes uniquement pour remplir ma boîte de réception de ma messagerie de textes furieux sur mon orthographe, les mots manquants, les mots inversés, la grammaire calamiteuse , qui mélangeaient la droite et la gauche, le positif et le négatif. Je suis dyslexique et peu de compétences stylistiques. Ca va mieux maintenant et j’ai eu des textes édités par d’autres … mais parfois des choses m’échappent.

 

AA: Dans quel genre de monde vivons-nous ?

DK: L’immanent se révèle lui-même. En fin compte, c’est ni bon, ni mauvais. Mais je pense que ce sera beau, profond et improbable… On ne peu pas être pessimiste sur l’univers et sur notre place en sein. Je vais marcher dans la ville maintenant, le long du canal sous les ramages des arbres, la où les familles nourrissent les cygnes –je me complet dans l’habituel et le banal– comme le poète Patrick Kavanagh l’a écrit pour se genre de marche. Nous vivons la journée, à chaque pas, avec la brise sur notre peau et avec les gens que nous rencontrons. Il n’y a pas besoin de s’inquiéter du futur, le monde dans lequel nous vivons est bien suffisant.

 

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L’effondrement global est-il imminent ?

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juin 072016
 

Une comparaison actualisée des “Limites de la Croissance” avec les données historiques

Article en anglais
Turner, G. (2014) ‘Is Global Collapse Imminent?’, MSSI Research Paper No. 4, Melbourne Sustainable Society Institute, The University of Melbourne.

ISBN: 978 0 7340 4940 7

Traduction Patrick Soulignac

 

 


 

Résumé

 

Le scénario « modèle standard » (business-as-usual ou BAU) des « Limites de la croissance » (« Limits To Growth », LTG), produit il a environ quarante ans, correspond bien avec les données historiques qui ont été mises à jour pour cet article. Le scénario BAU produit un effondrement de l’économie mondiale et de l’environnement (avec des niveaux de vie qui chutent dramatiquement plus vite que ce qu’ils progressèrent historiquement car les fonctions économiques normales cessent de fonctionner), entrainant une chute importante de la population mondiale. Bien que la baisse de la population modélisée survienne après environ 2030 —avec une augmentation des taux de mortalité à partir de 2020, inversant les tendances contemporaines— le début généralisé de l’effondrement apparait vers 2015 quand la production industrielle per capita commence un déclin rapide. Compte tenu de cette synchronisation imminente, une autre question que pose cet article est de savoir si les difficultés économiques de la crise financière mondiale sont potentiellement liées aux mécanismes de disruption mis en avant par le scénario BAU des « Limites de la croissance ». En particulier, les problèmes contemporains sur le pic pétrolier et l’analyse de l’énergie nette, ou rapport entre l’énergie produite et l’énergie investie, vont dans le sens de la modélisation des contraintes de ressources qui sous-tendent l’effondrement dans les « Limites de la croissance ».

 

Vérification des « limites de la croissance »

Avec plus de quarante ans de recul disponible depuis la publication des limites de la croissance (LTG ; Meadows et al., 1972, Meadows et al., 1974), il est opportun d’examiner la façon dont la société a suivi le chemin dessiné par cette modélisation révolutionnaire de divers scénarii, et d’examiner si l’économie mondiale et la population sont sur le chemin de l’effondrement ou de la soutenabilité.  Sur une période identique, des efforts internationaux de recherche basés sur une série de conférences des Nations Unies (ONU) ont produit au mieux des résultats mitigés (Linner et Selin, 2013, Meadowcroft, 2013). En plus des contraintes et problèmes environnementaux critiques non résolus et des contraintes de ressources tels que le changement climatique d’origine anthropique et le pic pétrolier, l’économie mondiale doit faire face aux défis posés par la crise financière mondiale (Global financial crisis, GFC), dont le niveau colossal de dette persistante n’est pas le moindre. Le remède politique classique de sortie de la dette par la croissance de l’économie a des conséquences potentielles pour la stabilité de l’environnement, avec des rétroactions négatives évidentes sur l’économie. Les interdépendances économie-environnement contenues dans le modèle LTG original des années soixante-dix offrent l’occasion d’examiner comment la situation mondiale s’est déployée dans le temps et ce que cela pourrait signifier pour l’avenir.

Grâce à une douzaine de scénarii simulés dans un modèle global (appelé World3) entrelaçant économie et environnement, Meadows et al. (1972, p. 125) ont montré que le « dépassement et effondrement » n’était évitable qu’à condition qu’un changement drastique de comportement social et des progrès technologiques ne soient obtenus bien avant les problèmes environnementaux ou de ressources. Si cela n’était pas atteint dans les scénarii simulés, l’effondrement de l’économie et de la population humaine (c’est à dire une chute relativement rapide) survient au 21ème siècle, détériorant les conditions de vie pour revenir à niveau similaire à celui observé au début du 20ème siècle, selon les conditions mondiales moyennes modélisées. La façon exacte dont cela pourrait survenir dans le monde réel reste ouvert à la conjecture, comme nous le notons ci-dessous.

En dépit du fait que LTG devint un best-seller dès sa publication, le travail fut ensuite largement relégué dans la « poubelle de l’histoire » par de nombreuses critiques (par exemple, Lomborg et Rubin, 2002). Ces critiques ont perpétué le mythe public selon lequel LTG s’était trompé, et disaient que LTG avait prévu que l’effondrement surviendrait bien avant les années 2000, alors que tel n’était absolument pas le cas. Ugo Bardi, dans « Les limites de la croissance revisitées » (2011), détaille de façon exhaustive les divers efforts qui furent entrepris pour discréditer l’étude LTG.

Il établit des parallèles avec les cas documentés des campagnes contre la science du changement climatique, ou celles sur l’impact du tabac sur la santé. Trois économistes – Peter Passel, Marc Roberts, et Leonard Ross – initièrent les critiques dans un article de recension dominicale du New York Times en 1972. Ils firent de fausses affirmations (par exemple « tous les scénarii du modèle mondial Meadows mènent invariablement à l’effondrement »), et affirmèrent de façon inexacte que le livre prédisait un épuisement de nombreuses ressources autour de 1990. L’économiste américain William Nordhaus fit des jugements techniquement erronés (en 1992) en se focalisant sur des équations isolées dans World3 sans tenir compte de l’influence produite par les rétroactions dans le reste du modèle.

En 1973, une critique de LTG, éditée par le physicien Sam Cole et ses collègues de l’Université du Sussex, contenait un examen technique de la modélisation et des résultats de World3 en attaquant personnellement les auteurs sur une base idéologique. Selon Bardi, l’examen technique échoua car il ne pouvait pas être validé par des modélisations linéaires simples, test non probant pour un modèle non-linéaire. L’examen établit aussi que le modèle ne pouvait fonctionner rétroactivement, ce qui est une condition inutile pour que le modèle puisse fonctionner vers l’avenir.

La critique de l’étude a continué pendant environ deux décennies, y compris par des économistes de renom tel Julian Simon, sur le mode de l’incompréhension et des attaques personnelles. Pendant la dernière décennie du 20ème siècle, cependant, les critiques de LTG se centrèrent sur le mythe que les travaux de 1972 avaient prédit un épuisement des ressources et un effondrement mondial à la fin de ce siècle. Bardi identifia comme point de départ de cet opinion un article de Ronald Baley paru dans le magazine Forbes en 1989, et intitulé « Professeur Catastrophe ». Dès lors, elle fut largement diffusée, y compris par des commentateurs populaires comme le statisticien danois Bjørn Lomborg, et même dans des textes d’enseignements, des parutions à comité de lecture, et des rapports d’organisations environnementales.

Durant la dernière décennie, cependant, il y a eu une sorte d’attention et de compréhension renouvelée à l’égard de LTG. Très récemment, Randers (2012a) —un des co-auteurs de LTG— a publié une prévision de la situation mondiale en 2052, et renouvelé les enseignements de la publication originale (Randers 2012b). Un renversement dans le débat a eu lieu en 2000 quand le spécialiste de l’énergie Simmons (2000) a émis l’idée que le modèle était plus précis que la perception que l’on en avait généralement. D’autres ont émis des évaluations plus complètes des conclusions du modèle (Hall and Day, 2009, Turner, 2008) ; en effet, mon précédent travail montrait que trente ans de données historiques s’alignaient très bien avec les conclusions du « scénario standard » de LTG. Le modèle standard incarne les pratiques économiques et sociales « business-as-usual » (BAU) de la période historique qui servit de calibrage au modèle (1900 à 1970), avec le scénario modélisé à partir de 1970.

Cet article présente une actualisation de la comparaison des données de Turner (2008). Une mise à jour est particulièrement pertinente aujourd’hui en raison des questions soulevées par la manière dont la récession actuelle – couramment associée à la crise financière mondiale – peut être liée à l’apparition de l’effondrement dans le scénario BAU de LTG. Est-il possible que ce qui mène à l’effondrement dans le scénario BAU de LGT ait contribué à la crise économique liée à la crise financière mondiale ? Cette récession pourrait-elle être un signe avant-coureur de l’effondrement modélisé dans LTG ?

Pour expliciter le contexte et souligner l’importance d’appréhender les dynamiques globales, cet article résume d’abord les mécanismes en jeu dans le scénario BAU modélisé. Ensuite, la trajectoire modélisée est comparée avec une quarantaine d’années de données historiques (qui sont décrites dans l’appendice). L’appendice fournit aussi la comparaison des données avec deux autres scénarii, à savoir les scénarii « technologie étendue » et « monde stabilisé » (décrits en détail dans l’article Turner, 2012) – qui montre que la comparaison ne correspond fortement qu’au seul scénario BAU.

Sur la base de cette comparaison, nous discuterons les conséquences pour une économie mondiale soumise à des contraintes de ressources limitées. En, particulier, le document a examiné la question du pic pétrolier et le lien entre le retour en énergie de l’investissement (EROI) et le modèle LTG World3. Les résultats obtenus conduisent à une discussion sur le rôle des contraintes pétrolières dans la crise financière (GFC), et à des considérations sur le lien entre ces contraintes et l’effondrement généralisé décrit dans LTG. Cet article n’a pas pour but de répondre à la question d’importance critique, mais controversée, de la gouvernance appropriée ; d’autres recherches éclairent les difficultés qui empêchent le changement (par exemple Harich, 2010, Rickards et al., 2014). A la place, il vise à prévenir d’un effondrement mondial potentiel — peut être plus imminent qu’il n’est généralement admis — dans l’espoir que cela puisse stimuler le changement, ou tout du moins préparer les lecteurs à la survenue du pire.

Modéliser des mondes futurs

Le modèle informatique World3, développé pour l’étude LTG, simulait de nombreuses interactions au sein et entre les sous-systèmes clés de l’économie mondiale : population, capital industriel, pollution, systèmes agricoles et ressources non renouvelables. A son époque, World3 était nécessairement sommaire. Par exemple, il modélisait la population mondiale totale plutôt que des régions ou des nations distinctes. Dans l’approche des dynamiques du système, les liens de causalité ont été modélisés mathématiquement pour refléter l’influence d’une variable sur une autre (pas nécessairement de façon linéaire), à ​​la fois à l’intérieur et entre les différents secteurs du système économique mondial.

De cette façon, des liens de rétroactions positives et négatives ont été établis, où le résultat dans une partie du système aboutit par une chaîne d’influences réciproques à s’affecter lui-même. Lorsque les boucles de rétroaction positives et négatives sont finement réglées, il en résulte des résultats stables (ou des oscillations autour de la moyenne) ; cependant, quand une boucle domine, il en résulte un état instable, tel que par exemple le cas simple de la croissance exponentielle quand il y a une rétroaction positive dominante.

Un autre exemple classique est l’accélération de la croissance d’une population biologique, tels que les bactéries, pour laquelle le taux de natalité à un moment donné est proportionnel à la taille de la population à ce moment-là.

L’effet et le contrôle de ces rétroactions dépend de la présence d’effets retards dans les signaux entre une partie du système mondial et une autre. Par exemple, les effets de l’augmentation des niveaux de pollution sur l’espérance de vie humaine ou la production agricole peuvent ne pas être identifiés pendant plusieurs décennies après l’émission de la pollution.

C’est important parce qu’à moins que les effets ne soient anticipés et des mesures préventives prises à l’avance, des niveaux croissants de polluants peuvent se développer dans des proportions qui interdisent l’action corrective. Telles sont les dynamiques qui conduisent au dépassement et à l’effondrement.

Le modèle World3 simulait un stock de ressources non-renouvelables ainsi qu’un stock de ressources renouvelables. La fonction des ressources renouvelables dans World3, comme les terres agricoles ou les arbres, peut s’éroder à cause de l’activité économique, elles peuvent aussi retrouver leur niveau si des mesures délibérées sont prises ou les activités nuisibles réduites. Le taux de récupération par rapport au taux de dégradation affecte le moment où les limites sont dépassées, ainsi que l’ampleur de tout effondrement potentiel.

Pour explorer « les principaux modes de comportement du système population-capital » (Meadows et al. 1972, 91), LTG présentait une douzaine de scénarii explorant les effets de diverses améliorations technologiques et de changements sociétaux ou politiques. La série de scénarii démarrait par un « scénario standard » qui insère les valeurs usuelles (BAU) dans le modèle pour le futur. Les tendances en paramètre pour ce scénario étaient basés sur les données historiques et les comportements (établis pour reproduire approximativement la croissance et les dynamiques observées de 1900 à 1970).

 

L’effondrement imminent du scénario BAU

Comme nous le décrivons ci-dessous, les données issues des quelques quarante années depuis la parution de l’étude LTG indiquent que le monde suit de près le scénario BAU. Dans celui-ci, au cours du 20ème siècle, l’augmentation de la population et la demande de richesse matérielle conduisent à l’augmentation de la production industrielle, qui croit à un rythme supérieur à celui de la population.

La pollution issue de l’activité économique augmente, mais à partir d’un niveau très bas, et n’affecte pas sérieusement la population ou l’environnement. Cependant, l’activité industrielle accrue demande toujours plus de ressources en intrants (malgré la compensation d’un gain d’efficacité), et l’extraction des ressources nécessite un capital (machines) produit par le secteur industriel (qui produit également des biens de consommation).

Jusqu’à ce que la base de ressources non renouvelables soit réduite à environ 50% du niveau initial ou final, le modèle World3 supposait que seule une faible part du capital (5%) est allouée au secteur de l’extraction des ressources, simulant un accès à des ressources aisément extractibles ou de haute qualité, ainsi qu’à l’amélioration de l’efficacité des techniques d’investigation et d’extraction.

Cependant, lorsque les ressources tombent en dessous du niveau de 50% au début du 21ème siècle tel que simulé par le modèle, et qu’elles deviennent plus difficiles à extraire et transformer, le capital nécessaire commence à augmenter. Par exemple, à 30% du stock initial de ressource, la proportion du capital total alloué au secteur de l’extraction atteint 50%, et elle continue à augmenter au fur et à mesure que la ressource s’épuise (indiqué dans Meadows et al., 1974).

Avec une part significative du capital qui va vers l’extraction des ressources, il n’y a plus suffisamment de capital disponible pour remplacer entièrement l’obsolescence des machines et du capital dans le secteur industriel lui-même. Par conséquent, malgré une activité industrielle accrue essayant de satisfaire les multiples demandes de tous les secteurs et de la population, la production industrielle réelle (per capita) commence à chuter précipitamment à partir de 2015, alors que la pollution générée par l’activité industrielle continue de croître. La réduction des apports de l’industrie à l’agriculture, combinée aux impacts de la pollution sur les terres agricoles, conduit à une chute des rendements agricoles et de la nourriture produite par habitant.

De même, les services (par exemple, la santé et l’éducation) ne sont pas maintenus à leur niveau par manque de capital et d’intrants. La diminution de l’offre de services et de nourriture per capita induit une augmentation du taux de mortalité aux alentours de 2020 (et une hausse plus faible du taux de natalité, en raison d’un accès réduit aux possibilités de contrôle des naissances).

La population mondiale chute alors, d’environ un demi-milliard d’individus par décennie, à partir de 2030 environ. Après l’effondrement, le résultat du modèle World3 pour le BAU (fig. 1) montre que le niveau de vie moyen de la population totale (richesse matérielle, nourriture et services per capita reflétant essentiellement les conditions de type OCDE) ressemble à celui observé au début du 20ème siècle. Les implications du scénario BAU sont sévères : la fig. 1 illustre l’effondrement global du système économique et de la population. Cet effondrement est essentiellement causé par les contraintes sur les ressources (Meadows et al., 1972), suivant la dynamique et les interactions décrites ci-dessus.

La dynamique étalonnée reflète les réponses observées dans l’économie à des changements de niveau d’abondance ou de rareté (Meadows et al., 1972), rendant superflu la modélisation des prix comme canal de communication des réponses économiques.[1]

 

 

 

 

 

[1] Un point particulièrement important réside dans le fait que l’offre de pétrole, d’abord élastique à la demande, devient inélastique, ce qui produit des bouleversements économiques (Murray et King, 2012, Murray et Hansen, 2013), discutés en détail dans les dernières sections.

 

 

Le scénario « business As Usual » de LTG suit la réalité

Après quarante années écoulées depuis la modélisation initiale de LTG, il est opportun d’examiner à quel point les scénarii reflètent la réalité. Dans cette partie, nous présentons une comparaison graphique des données historiques avec le scénario BAU décrit ci-dessous (Fig. 1). Il est évident à partir de la figure 1 que les données correspondent fortement avec le scénario BAU (pour la plupart des variables); alors que les données ne correspondent pas avec les deux autres scénarii (Turner, 2012, Turner, 2008) (voir appendice 1).

Les variables démographiques fournies dans la fig. 1 indiquent les mêmes comparaisons que celles aperçues par la comparaison sur trente ans (Turner 2008), de telle sorte que la population devrait atteindre un maximum quelque peu supérieur à celui du BAU, vers 2030 ou plus tard si on extrapole à partir des différences entre les taux de natalité et de mortalité. Il est cependant encore plus manifeste aujourd’hui que le taux brut de mortalité s’est stabilisé alors que le taux de natalité continue à chuter, tendance générale observée dans les 3 scénarii, quoique à des niveaux différents. Notamment, le taux de mortalité inverse son déclin monotone et commence à s’élever dans tous les scénarios en l’espace d’une décennie ; de manière significative dans le scénario standard (et le scénario de la technologie étendue) à partir de 2020.

Les résultats du système économique (fig. 1) montrent que les principales tendances sont comparables avec le scénario BAU de LTG. Il est important de noter que le ralentissement de l’activité économique lié à la crise financière mondiale n’a pas été saisi dans les données historiques puisque celles-ci ne sont disponibles que jusqu’en 2007. Néanmoins, la production industrielle per capita illustre un ralentissement du taux de croissance qui est cohérente avec le BAU qui atteint un maximum. Dans ce scénario, la production industrielle par habitant s’inverse puis baisse substantiellement à partir de 2015. La nourriture par habitant observée est généralement conforme au scénario BAU de LTG, avec un approvisionnement alimentaire qui croit seulement marginalement plus vite que la population. Les taux d’alphabétisation montrent une tendance à la saturation, tandis que la production électrique per capita (la courbe supérieure des données) croît plus rapidement et en meilleure adéquation avec le modèle LTG (fig. 1).

La pollution mondiale mesurée par la concentration de CO2 est totalement compatible avec le scénario BAU (fig. 1), mais l’actualisation de ces 10 dernières années montre qu’elle augmente un peu moins vite que ce que nous avons modélisé. Cela peut être lié à plusieurs facteurs, qui ne peuvent pas être identifiés séparément dans cette analyse. Par exemple, en comparaison avec les résultats du modèle BAU, la production industrielle per capita inférieure est cohérente avec une moindre pollution, bien que cet effet soit compensé par l’augmentation légèrement plus rapide observée pour la population. Il est aussi possible que la dynamique de production de pollution persistante par les différentes activités économiques ou son assimilation par l’environnement ne soient pas paramétrées précisément dans le modèle World 3 en termes de dynamique réelle du CO2 (qui constitue toujours un sujet de recherche active). Dans cette éventualité, les données récentes sont cohérentes avec un taux d’assimilation légèrement plus important, ou alternativement, avec une production de pollution plus faible dans l’agriculture que dans l’industrie (puisque le taux relatif de production alimentaire est supérieur à celui de la production industrielle). Quelle que soit l’explication, le niveau de pollution mondiale est suffisamment faible (dans tous les scénarios et les données observées) pour ne pas avoir d’impact trop important sur l’environnement et l’espérance de vie (Turner 2008).

 

Image1

Figure 1. Le scénario BAU (scénario standard) de LTG, lignes en pointillés, comparé aux données historiques de 1970 à 2010 (lignes continues) — pour les variables démographiques: population, taux brut de natalité, taux brut de mortalité; pour les variables économiques: production industrielle per capita, nourriture per capita, services per capita (Courbe supérieure: électricité p.c.; courbes inférieures: taux d’alphabétisation des adultes et des jeunes [la courbe de données la plus basse]); pour les variables environnementales: pollution mondiale persistante, proportion des ressources non-renouvelables restantes (la courbe la plus haute utilise une limite supérieure de 150,000 EJ pour les ressources ultimes d’énergie; la courbe inférieure utilise une limite inférieure de 60,000 EJ [Turner 2008]).

En revanche, des deux courbes de données pour les ressources non renouvelables restantes, l’estimation basse montre un alignement plus fort avec le modèle BAU (alors que l’estimation haute correspond bien au modèle d’une technologie étendue [fig. 1]). L’estimation basse montre aussi une chute importante à partir du point où le modèle World3 intègre une dérivation croissante de capital vers le secteur de l’extraction des ressources naturelles afin d’extraire des ressources moins accessibles. (50 à 60 % de la ressource initiale ; voir Meadows et al, 1974 fig. 5-18).  Il s’agit de la cause principale de l’effondrement dans le scénario BAU, comme décrit ci-dessus. Les données observées sont basées sur les ressources énergétiques (voir la discussion dans Turner 2008, P405-407), en supposant de façon prudente un potentiel de parfaite substitution entre les différents types d’énergies primaires. Cette hypothèse peut n’être pas tout à fait exacte (par exemple, dans le cas des carburants pour le transport (principalement du pétrole), essentiels au bon fonctionnement de l’économie). Les sections suivantes traiteront ce problème plus en profondeur.

 

La confiance par l’étalonnage.

La comparaison frappante décrite ci-dessus indique que le travail initial de LTG ne devrait pas être écarté comme de nombreux critiques ont tenté de le faire, et accroit la confiance en la modélisation de scénario de LTG. Il est notable qu’aucun autre modèle économie-environnement n’ait démontré une adéquation aussi exhaustive et de long terme avec les données. Cependant, cette adéquation n’est pas une validation complète du modèle (en partie à cause de la non linéarité du modèle World3) ni du scénario BAU. Atteindre une telle validation requiert au moins que les principaux paramètres initiaux et les hypothèses de non-linéarité (les seuils) soient aussi vérifiés. Cette vérification est partiellement initiée ci-dessous avec un examen des charges imposées à l’extraction des ressources.

Malgré la non-linéarité du modèle World3, les résultats généraux des scénarii ne sont pas sensibles aux incertitudes raisonnables sur les paramètres clés (Meadows et al. 1974). Cependant, les critiques continuent de remettre en cause la valeur de la modélisation LTG en se basant sur la sensibilité perçue du modèle (Castro, 2012). De façon superficielle, les premières analyses de sensibilité du modèle World3 (De Jongh 1978; Vermeulen et De Jongh, 1976) paraissaient montrer que le modèle est sensible aux modifications des paramètres. Par exemple, en imposant un changement de 10 % à partir de 1970 à trois paramètres dans le secteur industriel, il est possible de modifier substantiellement les résultats du modèle World3. En reproduisant ce changement, j’ai observé que le résultat n’était pas un évitement du dépassement et de l’effondrement, contrairement à ce qu’affirmaient les critiques (Turner 2013). Au lieu de cela, un examen plus large des résultats indique que le dépassement et l’effondrement sont simplement retardés, et que la raison principale pour cela était que la production industrielle per capita (une approximation de la richesse matérielle) restait constante sur plusieurs décennies avant de décliner. En effet, les critiques étaient en réalité en train de créer les éléments du scénario « monde stabilisé », où la consommation matérielle était réduite, mais ils ne le reconnaissaient pas.

En outre, les critiques sur la sensibilité des paramètres sont manifestement contredites par l’adéquation sur 40 ans du modèle LTG avec des données indépendantes ; si le modèle était trop sensible, il ne pourrait prédire les résultats avec succès. Pour résoudre ce paradoxe apparent, il est crucial de reconnaître que le modèle World3 a été calibré comme un système global à partir des données et tendances de 1900 à 1970. Cet étalonnage n’infère pas simplement les valeurs des paramètres à partir des données disponibles —ce que tous, y compris les auteurs du LTG, reconnaissent incorporer des incertitudes — mais, ce qui est plus important, infère que les divers résultats du modèle (population, nourriture, ressources, etc.) doivent fournir simultanément des valeurs compatibles avec les données observées.  Un sous-système du modèle peut fonctionner comme contrôle efficace des autres sous-systèmes. L’étalonnage du système global contraint alors les valeurs recueillies que les paramètres peuvent prendre. Cela ne veut pas dire qu’aucun paramètre individuel ne soit alors connu avec plus de précision, ce qui n’est pas le cas. Au contraire, c’est le recueil des interactions qui importe.  C’est un élément essentiel que Bardi (2011) a souligné dans sa revue des premières critiques de LTG (c’est-à-dire l’importance d’appréhender le système dans son ensemble et de ne pas isoler des sous-systèmes sans référence au reste du système).

Par ailleurs, il y a des principes généraux de contrôle des systèmes qui s’appliquent malgré la sensibilité aux paramètres ou l’incertitude autour des spécificités des trajectoires futures du système. C’est une propriété générale des systèmes avec des mécanismes d’auto-renforcement ou d’autocorrection (c’est-à-dire les rétroactions positives ou négatives, les premières produisant la croissance) que de dépasser l’équilibre de long terme s’il y a des délais suffisants dans la reconnaissance ou la réponse aux signaux négatifs. Lorsque tel est le cas, il est inévitable que le système se « corrige » en chutant ou en s’effondrant en dessous de cet équilibre.

 

L’effondrement est-il probable et imminent ? Examen des mécanismes sous-jacents de l’effondrement prochain dans le scénario BAU

En se basant simplement sur la comparaison des données observées et les scénarii LTG présentés ci-dessus, et compte tenu de la correspondance significativement meilleure du scénario BAU par rapport aux deux autres scénarii, il semble que l’économie et la population mondiale soient sur le point de s’effondrer. Cela contraste avec d’autres prévisions pour l’avenir du monde (par exemple Raskin et al 2010, Randers 2012), qui indiquent un période plus longue ou indéterminée avant un effondrement mondial. Randers par exemple prévoit un effondrement après 2050, en se basant largement sur les impacts du changement climatique, qui paraissent proches du scénario « technologie étendue » du modèle LTG. Cette section examine donc plus précisément les mécanismes sous-jacents de l’effondrement à court terme du scénario BAU et explore si ces mécanismes ressemblent à certaines évolutions du monde réel.

Evolution du monde réel – pic pétrolier

Après avoir confirmé un alignement significatif de 40 ans de données avec le scénario BAU, et avoir établi que le modèle n’a pas une sensibilité problématique, cette section étudie maintenant si les principales dynamiques qui sous-tendent la répartition ci-dessus ressemblent au développement réel. Comme l’effondrement dans le scénario BAU est principalement associé à la contrainte de ressources et le transfert des capitaux vers le secteur extractif, il est important d’examiner le pic pétrolier (ou les autres pics de ressources). Le pic pétrolier se réfère au pic de production de pétrole (particulièrement celui du l’offre conventionnelle),  par opposition à la demande qui est supposée augmenter continuellement. Les publications sur le pic pétrolier ces dernières années ont accrédité la possibilité d’un pic mondial (par exemple par l’Agence Internationale de l’Énergie jugée conservatrice) (Alexander, 2014). Ces publications ont tendance à se concentrer sur la question de savoir si le pic pétrolier est bien en train de se produire et quel sera le volume d’approvisionnement en pétrole disponible. Sorrell et al (2010a, 2010b) examinent un grand nombre de ces rapports et montrent que les chercheurs indépendants attendent généralement le pic dans la décennie qui vient ou estiment qu’il s’est déjà produit (Sorrell et al., 2010a, Sorrell et al., 2010b, Murray et King, 2012). Les estimations fournies par l’industrie pétrolière se situent dans quelques décennies. Malheureusement, les productions de pétroles qu’ils estiment eux-mêmes donnent peu de conclusions sur les conséquences de la réduction du taux d’approvisionnement en pétrole sur l’économie, car une offre limitée de carburant qui est omniprésente dans le transport est susceptible d’être néfaste pour les économies mondiales et nationales (Hirsch, 2008, Friedrichs, 2010).

Il est utile de comparer la qualité passée  et future de la production de pétrole qui découle du scénario BAU de LTG (fig 2), même si il y a des incertitudes autour des productions spécifiques de pétrole. La production intégrée à LTG a été calculée en utilisant la dérivée des ressources non renouvelables.

La courbe de LTG ressemble au profil de celle d’Hubbert représentée dans la Fig 2 en utilisant une fonction logistique (normalisée à la production cumulative; en fait l’aire sous la courbe). Hubbert prend une ressource finie, avec une croissance exponentielle de la production dans le phase initiale de production (en se basant sur la tendance des données, et en reproduisant les découvertes de ressources. (en fait pic puis déclin) qui conduisent finalement à un fin de la production (Hubbert, 1956). Il conçu initialement des courbes arbitraires basées sur des présupposés de taux de production et des estimations de la ressource ultime. Par la suite, Hubbert a utilisé la fonction logistique mathématiquement plus commode (pour la production cumulée) pour appréhender les propriétés qualitatives des profils de production (Hubbert, 1982).

En comparaison, les taux de production de pétrole à partir des données actuelles et estimées n’atteignent pas le pic et ne chutent pas aussi rapidement, bien que les données indiquent un maximum inférieur en raison d’une production plus rapide ou un pic plus précoce entre 1960  et 1985. La production supplémentaire (par rapport à LTG) dans cette période correspond de très près au déficit de production (en rapport à LTG entre 1990 et 2005). En effet, la production cumulée jusqu’à 2005, ne diffère que de 1%. Les projection de la production de pétrole est basée sur un modèle empirique d’un décalage entre production et découverte des productions (Gargett and Bittre, 2009), dans lequel la production cumulée ne peut pas être supérieur aux découvertes cumulées. Par conséquent, si les découvertes passent par un maximum puis chutent, la production devra faire pareil, même si les taux peuvent évidemment varier. Il ne tient pas compte de la façon dont la production peut varier, contrairement au modèle LTG.

Ayant confirmé l’alignement significatif de 40 ans de données avec le scénario BAU, et établi que le modèle n’a pas une sensibilité inappropriée, cette section envisage maintenant si les principales dynamiques qui sous-tendent la rupture décrite ci-dessus ressemblent aux évolutions réelles. Comme l’effondrement dans le scénario BAU est principalement associé à la contrainte de ressources et le transfert de capitaux vers le secteur de l’extraction des ressources, il est pertinent d’examiner le pic pétrolier (ou les autres pics de ressources). Le pic pétrolier se réfère au pic dans la production de pétrole (particulièrement celui de sources conventionnelles), par opposition à la demande qui est généralement supposée augmenter. Les publications sur le pic pétrolier se sont multipliées ces dernières années tandis que la possibilité d’un pic mondial est devenue plus largement acceptée (par exemple par l’Agence Internationale de l’Énergie, pourtant conservatrice) (Alexander, 2014). Ces publications ont tendance à se concentrer sur la question de savoir quand le pic pétrolier va se produire, et ce que sera le volume d’approvisionnement en pétrole. Sorrell et al (2010a, 2010b) examinent un grand nombre de ces rapports et montrent que les chercheurs indépendants attendent généralement le pic dans la décennie qui vient, ou estiment qu’il s’est produit récemment (Sorrell et al., 2010a, Sorrell et al., 2010b, Murray et King, 2012) ; les estimations du pic fournies par les représentants de l’industrie pétrolière tendent à se situer dans plusieurs décennies. Malheureusement, ces profils de production pétrolière ne donnent en eux-mêmes que peu d’éléments analytiques sur les conséquences de la réduction du taux d’approvisionnement en pétrole sur l’économie, bien que qualitativement, une offre limitée du carburant omniprésent dans les transports soit susceptible d’être néfaste pour les économies mondiales et nationales (Hirsch, 2008, Friedrichs, 2010).

Il est utile de comparer la qualité passée et future de la production de pétrole qui découle du scénario BAU de LTG (fig. 2), même s’il y a d’inévitables incertitudes sur les prévisions de productions spécifiques de pétrole.  Le taux de production intégré à LTG a été calculé en prenant la dérivée des données sur les ressources non renouvelables.

La courbe de LTG ressemble au profil de celle d’Hubbert, représentée dans la Fig. 2 en utilisant une fonction logistique (normalisée pour la même production cumulative, c’est-à-dire l’aire sous la courbe). Hubbert a supposé une ressource finie, avec une croissance exponentielle de la production dans la phase initiale de production (en se basant sur la tendance des données), et une imitation des taux de découvertes (c’est-à-dire pic et déclin) conduisant finalement à une production nulle (Hubbert, 1956).  A l’origine, il a tracé des courbes arbitraires basées sur des postulats de maximum du taux de production, et des estimations de la ressource finale. Par la suite, Hubbert a utilisé la fonction logistique, mathématiquement plus commode (pour la production cumulée) pour appréhender les propriétés qualitatives des profils de production (Hubbert, 1982). En comparaison, les taux de production de pétrole des données réelles et estimées ne croissent pic et chutent pas aussi rapidement, bien que les données indiquent à première vue un maximum nettement inférieur en raison de la production « accélérée » ou pic antérieur entre 1960 et 1985. La production supplémentaire (par rapport à LTG) dans cette période correspond de très près au déficit de production (par rapport à LTG entre 1990 et 2005). De fait, la production cumulée jusqu’à 2005 ne diffère que de 1%. La prévision de la production de pétrole est basée sur un modèle empirique de découverte tardive de production (Gargett et Bittre, 2009), dans lequel la production cumulée ne peut pas être supérieure aux découvertes cumulées. Par conséquent, si les découvertes sont passées par un maximum et ont décru, la production devra faire de même, même si les taux réels peuvent évidemment différer. Elle ne tient pas compte de la façon dont la demande pourrait varier, contrairement au modèle LTG.

Image2

Figure 2. Taux de production de pétrole : réel et projeté ; dérivé de LTG ; et courbe « selon Hubbert » basée sur une fonction logistique – toutes normalisées pour correspondre à la ressource totale (c’est-à-dire l’aire sous les courbes).

Contrairement à d’autres prévisions de la production de pétrole, la courbe LTG n’est pas explicitement encodée dans le modèle, mais est le produit d’autres dynamiques. Une croissance exponentielle se produit initialement en raison de la demande de l’activité industrielle, en croissance exponentielle. La production diminue par la suite à cause de l’effondrement de la demande de l’activité industrielle (voir section suivante). La production de ressources non-renouvelables dans le modèle World3 s’ajuste avec la population en utilisant un coefficient d’utilisation des ressources per capita, lequel est une fonction croissante (approximativement linéaire) de la production industrielle per capita. Par conséquent, le taux de production suit la production industrielle. Notablement, la ressource pétrolière n’est pas épuisée lorsque l’effondrement mondial commence ; loin de là, puisque le taux d’extraction maximal se produit à la moitié des ressources totales. En outre, comme l’indiquent des commentateurs respectés (« The Economist » et « The Guardian »), il y a d’immenses réserves supplémentaires de combustibles sous forme de pétrole non conventionnel et de réserves de gaz, telles que celles accessibles par fracturation hydraulique (Maugeri, 2012). (Ces réserves additionnelles ont été incluses dans les données sur les ressources non renouvelables pour la comparaison présentée en Fig. 1).

La vision optimiste exprimée récemment est qu’il y pourrait y avoir une nouvelle surabondance de pétrole et de gaz. A première vue, cela semble contredire la contrainte de ressources qui sous-tend l’effondrement dans le scénario BAU de LTG. Mais les protagonistes de cette surabondance de pétrole et de gaz n’ont pas compris un point crucial.  Ils ont confondu un stock et un flux. Le point clé, comme le souligne le modèle LTG, est la vitesse à laquelle la ressource peut être fournie, c’est-à-dire le flux, et les besoins associés en machines, énergie et autres intrants pour pouvoir obtenir ce flux. La recherche contemporaine sur l’énergie nécessaire pour extraire et fournir une unité d’énergie à partir du pétrole montre que les intrants ont augmenté de presque un ordre de grandeur. Peu importe la taille du stock de ressources si elles ne peuvent pas être extraites assez rapidement, ou si d’autres ressources nécessaires par ailleurs dans l’économie sont consommées pendant l’extraction. Les optimistes du pétrole et du gaz notent que l’extraction de carburants non conventionnels n’est économiquement rentable qu’au voisinage de 70 US$ le baril. Ils reconnaissent par là-même que l’époque du pétrole bon marché est révolue, apparemment sans se rendre compte que les carburants chers sont un signe de contraintes sur les taux d’extraction et les intrants nécessaires. Ce sont ces contraintes qui conduisent à l’effondrement dans le scénario BAU de LTG.

 

La fin du pétrole facile et l’effondrement global ultérieur

Par conséquent, ce qui est plus pertinent que le taux d’approvisionnement en pétrole en lui-même pour notre analyse, c’est le « coût d’opportunité » associé à l’extraction de réserves de pétrole conventionnel en constante diminution, ou avec l’extraction difficile de pétroles non conventionnels (tels que sables bitumineux, extraction en eaux profondes, liquéfaction du charbon, etc.) (Mur­ray et King, 2012). Dans le modèle LTG, la proportion de capital allouée à l’obtention des ressources (FCAOR) représente ce coût d’opportunité.

Dans la littérature sur le pic pétrolier, la mesure pertinente du coût d’opportunité est le retour d’énergie par rapport à l’investissement (EROI) qui correspond à l’énergie nette disponible après avoir retranché l’énergie utilisée à extraire la ressource (Heun et de Wit, 2012, Dale et al., 2011, Heinberg, 2009, Murphy et Hall, 2011). L’EROI est défini comme le rapport entre l’énergie brute produite, TEProd, et l’énergie investie pour obtenir l’énergie produite, ERes.

EROI = Retour en énergie de l’énergie investie  form1

Le EROI peut être relié au FCAOR utilisé dans le modèle LTG. Etant donné que le capital (machines telles que pompes, véhicules) utilisé dans le secteur des ressources, CRes, est essentiellement représentatif du stock global de machines, CTtl, l’intensité d’énergie sera similaire et par conséquent, le ratio de capital peut être approximé par le rapport de l’énergie utilisée dans le secteur de l’extraction des ressources, ERes, à l’énergie totale consommée, TECons.

FCAOR = fraction du capital utilisé pour obtenir des ressources  form2

Etant donné que l’énergie totale consommée chaque année sera approximativement égale à l’énergie totale produite (parce que les réserves d’énergie stockées sont relativement faibles et ne changent pas significativement d’une année sur l’autre), TECons TEProd, et les équations 1 et 2 donnent : fcaor1

Les données recueillies et le modèle de l’EROI de Dale et al. (2011) peuvent donc être convertis en FCAOR à des valeurs correspondant à la proportion de ressources de pétrole qui reste. Ceci peut alors être comparé avec les données utilisées dans le modèle LTG (par exemple, voir Meadows et al., 1974, figure 5-18).

Si le pic du pétrole conventionnel s’est produit, ou est sur le point de survenir, alors approximativement la moitié des ressources ont été consommées, c’est-à-dire que la part de ressource non-renouvelable restante est NRFR ≈ 0,5. Les estimations actuelles de l’EROI sont dans une fourchette de 10-20 (ou 1/EROI de 0,1 à 0,05). Ceci est en accord avec les valeurs et les tendances du paramètre clé, FCAOR, utilisé dans LTG (voir fig. 3).

Par conséquent, en plus des comparaisons de données faites sur les résultats modélisés, ces informations sur les ressources pétrolières corroborent un facteur clé de la dynamique du scénario BAU de LTG. En d’autres termes, en plus du fait que les résultats du modèle correspondent aux données disponibles, le mécanisme clé qui conduit à l’effondrement dans le scénario BAU de LTG est aussi observé dans les données du monde réel.

 

Le Rôle des innovations dans les énergies alternatives.

Étant donné que le mécanisme clé qui sous-tend l’effondrement dans le scénario BAU est évidemment le détournement de capitaux vers le secteur de l’extraction de ressources qui s’épuisent, il est pertinent d’examiner la sensibilité du scénario à des modifications de ce facteur. Dans le cas des ressources de pétrole (et de gaz) en particulier, se pourrait-il que l’expansion actuelle des ressources non conventionnelles (pétrole léger de réservoirs étanches, pétrole et gaz de schiste, sables bitumineux, etc.) soit suffisante pour compenser le déclin de la production de pétrole conventionnel ?

Les critiques sur les ressources non conventionnelles portent sur la diminution de l’énergie nette due à la difficulté d’extraction. Dans la modélisation LTG, cela correspond à la proportion de capital allouée pour obtenir des ressources (FOCAR) qui augmente à mesure que le stock de ressource diminue (comme dans le cadre du modèle BAU).

Cependant, nous n’en sommes qu’aux débuts de l’ère des ressources non conventionnelles, de sorte qu’il serait raisonnable d’imaginer que l’expérience accumulée et les nouvelles technologies faciliteront l’extraction, et réduiront ainsi le ratio énergie/capital requis pour chaque baril de pétrole. Cette possibilité a été testée dans le model World3, en utilisant le paramètre (testFOCAR) montré dans la fig.3.

Image3

Figure 3. Augmentation de l’efficacité dans l’extraction des ressources non conventionnelles (courbe bleue) au fur et à mesure que la proportion de ressource décline vers zéro, comparé au scénario BAU (rouge).

 

Image4

Figure 4. L’effondrement est retardé de 20 ans, mais est pire (c’est-à-dire en « falaise de Sénèque »), du fait d’une efficacité accrue dans l’accès aux ressources non conventionnelles.

Le FOCAR alternatif (proportion de capital allouée pour obtenir des ressources) est maintenu au niveau actuel et est même légèrement diminué (à mi-chemin entre les 5 % initiaux et le niveau actuel) pour simuler l’effet des technologies permettant des réductions de coût.

Mais lorsque la ressource restante approche 10 %, l’effort d’extraction augmente et doit s’approcher d’un FOCAR de 1 quand la ressource s’épuise (la valeur de 1 empêche de fait la ressource non renouvelable d’être complètement épuisée parce que les coûts d’extraction de la ressource freinent l’extraction elle-même). Ce type de FOCAR a aussi été testé par l’équipe de LTG (voir pp398-405 Meadows et al., 1974), entre autres tests de sensibilité.

Cependant, l’effondrement n’est pas évité mais seulement retardé d’une ou deux décennies (Fig. 4), et lorsqu’il survient la vitesse de déclin est encore plus grande. Des ressources plus faciles à obtenir permettent un regain de croissance après un déclin relativement mineur autour de 2015. Par la suite, la diminution des ressources non renouvelables continue rapidement, et atteint un niveau tellement bas que le système industriel ne peut plus être soutenu et la production s’effondre vers 2030. En conséquence, la population croît un peu haut que ce que ne le prévoit le modèle BAU, mais chute à partir d’environ 2035 à une vitesse plus rapide et jusqu’à un niveau inférieur.

 

Impact contemporain des contraintes pétrolières : l’effondrement est-il en cours ?

La concordance étroite entre le scénario BAU de LTG et les développements observés au cours des 40 dernières années, tout comme la correspondance au niveau des dynamiques sous-jacentes décrites précédemment, laissent augurer d’un potentiel effondrement mondial. Bien que la plupart des commentaires sur le LTG situent l’effondrement vers le milieu du siècle (et les auteurs de LTG ont insisté pour ne pas interpréter l’échelle de temps trop précisément), le scénario BAU implique qu’un effondrement relativement rapide des conditions économiques et de la population pourrait être imminent. De fait, d’autres aspects des contraintes en approvisionnement pétrolier, explorées dans la suite de cet article, indiquent que la récession économique en cours depuis la crise financière mondiale pourrait être représentative d’un effondrement imminent du type du scénario BAU.

 

Tout d’abord, l’augmentation du prix du pétrole a correspondu à une augmentation récente du prix des denrées alimentaires (par exemple Alghalith, 2010, Chen et al., 2010).  Il y a des liens directs et indirects entre le pétrole et la nourriture (Schwartz et al., 2011, Neff et al., 2011), associés au carburant nécessaire aux machines et au transport, à la fois dans les fermes et dans la transformation et la distribution agroalimentaire, ainsi que des matières premières pour les intrants tels que les pesticides. De même, bien que les engrais azotés soient largement fabriqués à partir de gaz naturel, le prix de ces produits est également lié à celui du pétrole. Plus récemment, la production de bio-carburants comme alternative au carburant de transport, tels que l’éthanol à base de maïs, a transféré une partie de la production agricole et a été un facteur d’augmentation du prix des denrées alimentaires (par exemple, Alghalith, 2010, Chen et al., 2010). Ces évolutions ressemblent à la dynamique du scénario BAU de LTG où la production agricole est impactée négativement par des intrants réduits. Il semble aussi y avoir des preuves que la pollution mondiale commence à impacter la production alimentaire (qui est un effet secondaire dans le scénario BAU), par la récente survenue de sécheresses majeures, tempêtes et incendies (par exemple, en Russie et en Australie) qui sont potentiellement les impacts avant-coureurs du changement climatique induit par l’émission anthropique de gaz à effet de serre.

Le rôle des prix du pétrole (et des denrées) a des implications plus étendues, dans les chocs économiques et politiques plus généraux. Par exemple, d’autres modélisations agrégées du rôle de l’énergie dans l’économie (Nel et Cooper, 2009) constatent que les contraintes énergétiques provoquent un ralentissement économique à long terme, ainsi qu’une réduction des gaz à effet de serre, conclusions qui sont similaires à celles de l’effondrement dans le modèle LTG. Empiriquement, il y a des preuves claires (par exemple, Murray et King, 2012, aperçus dans Murphy and Hall, 2010, Murphy and Hall, 2011) d’une relation entre nombre d’augmentations du prix du pétrole et des récessions économiques (tout comme il existe une forte corrélation entre la consommation d’énergie et la croissance des indicateurs économiques). L’analyse économétrique produite par Hamilton (2009) indique que la dernière récession aux États-Unis, associée à la crise financière mondiale, était différente des précédents chocs pétroliers dans la mesure où elle apparait causée par la combinaison d’une forte demande mondiale confrontée à une production mondiale en stagnation. Son analyse minimise le rôle de la spéculation financière.

Néanmoins, la cause immédiate principale de la crise financière mondiale est évidemment financière :  des niveaux excessifs de dette (par rapport au PIB, ou plus précisément, la capacité effective de l’économie réelle à rembourser la dette) (Keen 2009). De telles dynamiques financières n’étaient pas intégrées dans la modélisation LTG. Das (2011) met en lumière les cessations de paiement de dettes à haut risque tels que les sub-primes sur les hypothèques immobilières, comme facteur clé du déclenchement de la crise financière mondiale. Les modèles financiers utilisés n’ont pas correctement pris en compte un nombre élevé de défauts simultanés, en se basant sur les analyses statistiques de périodes antérieures qui suggéraient une moindre corrélation entre les défauts de paiement. Cette corrélation peut être causée par des aspects spécifiques aux instruments financiers créés récemment, incluant par exemple les ajustements à la hausse des taux d’intérêt sur les prêts hypothécaires après une période initiale « attractive » de taux d’intérêts très faibles. Même ainsi, une certaine dissémination des défauts serait attendue dans ce cas. Alternativement, un autre facteur potentiel pourrait être les accroissements des prix du pétrole et des denrées corrélées, qui serait ressenti par tous les ménages simultanément (mais avec un impact disproportionné sur un grand nombre de ménages à bas revenus discrétionnaires).

Indépendamment du rôle que les contraintes pétrolières et les prix du pétrole ont joué dans la crise financière mondiale actuelle, une dernière considération porte sur le fait de savoir s’il y a un espace pour une transition réussie vers les énergies alternatives dédiées au transport, et plus généralement pour les énergies renouvelables.

En raison de la crise financière mondiale, il pourrait y avoir un manque de crédits pour financer toute transition coordonnée (ou spontanée) (Fantazzini et al., 2011). Et la reprise économique peut être interrompue, à plusieurs reprises, par une augmentation des prix du pétrole associée à toute reprise. En outre, même si une transition est initiée, cela peut prendre au moins 20 ans pour mener à bien la transformation pour une nouvelle flotte de véhicules et pour les infrastructures de distribution.  (Hirsch, 2008, Hirsch et al., 2005). Le chemin vers la transition nécessite d’introduire de nouveaux carburants pour compenser une possible réduction de la production pétrolière de 4 % (ou plus), tout en satisfaisant une demande supplémentaire associée à la croissance économique. Il n’est pas évident que ces diverses conditions requises pour une transition soient possibles.

 

Le rôle des réponses sociales

En termes de changements sociaux, il est pertinent de noter que si les auteurs de LTG avertissent que les dynamiques du modèle World3 continuent d’opérer à travers toutes les ruptures, diverses dynamiques sociales pourraient prendre de l’importance soit pour aggraver ou adoucir l’effondrement (par exemple, des réformes issues d’une gouvernance mondiale, des guerres mondiales ou régionales). D’autres chercheurs ont envisagé comment la société pourrait réagir à de graves contraintes de ressources (par exemple Friedrichs, 2010, Fantazzini et al., 2011, Heinberg, 2007, Orlov, 2008, Heinberg, 2011). Divers degrés de conflit sont envisagés, tout comme des modes de vie redevenant plus autarciques dans les pays développés. Les dynamiques du modèle World3 conduisant à un effondrement s’accordent avec certains aspects d’autres descriptions de civilisations qui se sont effondrées (Tainter, 1988, Diamond, 2005, Greer, 2008, Greer, 2005). La proposition de Tainter, que les bénéfices décroissent pour un accroissement de complexité, se rapporte à l’inefficacité croissante de l’extraction de ressources en voie d’épuisement dans la simulation World3. Elle est aussi en adéquation avec l’observation plus générale dans l’étude LTG que les tentatives successives pour résoudre les défis de soutenabilité dans le modèle World3, qui conduisent au scénario de la « technologie globale », ont pour résultat un effondrement encore plus substantiel. L’existence dans World3 de retards dans la reconnaissance et la réponse aux problèmes environnementaux s’accordent avec les éléments clés de la caractérisation de Diamond des sociétés qui ont échoué. Et le mécanisme de Greer « d’effondrement catabolique » – c’est-à-dire, d’augmentations des coûts de maintenance excédant la production de capital, couplées avec un épuisement important de ressources clés – décrit sur un mode plus lent le facteur central du déclin dans le scénario BAU de LTG.

Malheureusement, les preuves scientifiques des graves problèmes environnementaux ou de ressources naturelles se sont heurtées à une forte résistance de la part de forces sociétales puissantes, comme le démontre clairement la longue histoire de LTG ou les oppositions aux initiatives internationales des Nations Unies sur les questions environnementales/de changement climatique. Non sans ironie, la confirmation apparente par cet article du scénario BAU du modèle LTG implique que l’attention des scientifiques et du public pour le changement climatique, quoique d’importance cruciale en elle-même, pourrait avoir été défavorablement détournée du problème des contraintes de ressources, particulièrement celle de l’approvisionnement en pétrole. En effet, si l’effondrement global se produit conformément au scénario LTG, alors les impacts de la pollution se résoudront naturellement – quoique pas dans un sens idéal ! Une des leçons difficiles des scénario de LTG est que les questions environnementales mondiales sont généralement étroitement liées et ne devraient pas être traitées comme des problèmes séparés. Une autre leçon est l’importance de la prise de mesures préventives bien avant que les problèmes ne s’enracinent. Malheureusement, la correspondance des tendances des données avec la dynamique de LTG indique que les premiers stades de l’effondrement pourraient survenir d’ici une décennie, ou pourraient même être déjà en cours. Cela suggère, dans une perspective rationnelle basée sur le risque probable, que nous avons gaspillé les dernières décennies, et que se préparer à un effondrement mondial pourrait être encore plus important que de chercher à éviter l’effondrement.

 

Annexes

Mises à jour des données historiques

Les données présentées ici font suite à la revue à 30 ans (Turner, 2008). Ces données couvrent les variables présentées dans les graphiques de résultat LTG : population (et taux bruts de natalité et de mortalité) ; nourriture per capita ; production industrielle per capita ; proportion de ressources non-renouvelables disponibles ; et pollution mondiale persistante. Les sources de données sont toutes du domaine public, nombre d’entre elles via les diverses agences des Nations Unies (et leurs sites internet). Des détails ont déjà été fournis (Turner, 2008) sur ces sources de données et des aspects tels que l’interprétation, les incertitudes et les agrégations.

Cependant, certaines données supplémentaires et certains calculs ont été nécessaires étant donné que les données mesurées jusqu’en 2010 n’étaient pas toujours disponibles (et même lorsqu’elles l’étaient, il pouvait s’agir de prévisions estimées). Un résumé des données est fourni ci-après.

Les données démographiques sont déjà aisément disponibles de la Division Démographie du Département des Affaires Sociales du Secrétariat de l’ONU (obtenues via la base de données en ligne EarthTrends du World Resources Institute) ; mais les données à partir de 2006 sont des prévisions. Etant donné le faible écart jusqu’à 2010 et l’inertie habituelle dans les dynamiques démographiques, l’estimation de 2010 sera suffisamment précise pour la comparaison faite ici. La production de nourriture est basée sur les données de valeur énergétique (calories) de la FAO, avec l’extension jusqu’à 2009/10 générée par comparaison avec les données de production, qui a été ajustée à la valeur énergétique pour chaque type de nourriture correspondante dans les données de production. La production industrielle n’est disponible que jusqu’en 2007, directement auprès des « Statistical Yearbooks » de l’ONU (2006, 2008), désormais accessibles en ligne. La production industrielle per capita est utilisée comme mesure de la richesse matérielle dans le modèle LTG, mais la production industrielle fournit aussi le capital utilisé dans d’autres secteurs, y compris l’agriculture et l’extraction des ressources.

La fourniture de services (per capita) a été mesurée par des indicateurs indirects : consommation électrique per capita et taux d’alphabétisation. Dans le premier cas, pour les données les plus récentes, il a été nécessaire d’ajuster les données de production d’électricité (issues de Statistical Review 2011) en données de consommation, et donc de prendre en compte les pertes liées au transport de l’électricité. Les taux d’alphabétisation ont été mis à jour à partir de la base de données Statistics de l’UNESCO, qui est la source des données EarthTrends. Les taux d’alphabétisation fournissent un indicateur intermédiaire car ils saturent lorsqu’ils approchent de 100%. Les valeurs sont fournies pour des périodes plutôt que des années uniques.

La proportion de ressources non-renouvelables disponibles est estimée à partir des données de production sur les ressources énergétiques, car les autres ressources sont supposées (de façon conservatrice) être infiniment remplaçables ou en quantités illimitées. Les données de production d’énergie de 2010 ont été obtenues de la BP Statistical Review (2011), qui a été soustraite de la ressource totale disponible à l’origine pour obtenir la quantité de ressource restante. Pour tenir compte de l’incertitude considérable dans la ressource totale, des estimations haute et basse ont été faites basées sur les évaluations optimiste et restreinte, respectivement (Turner, 2008). De ce fait, deux courbes de données sont fournies pour la proportion de ressources non-renouvelables restantes. Finalement, la pollution mondiale persistante a été mesurée par la concentration en gaz à effet de serre CO2, disponible jusqu’en 2008 sur la base de données EarthTrends, les mesures les plus récentes jusqu’en 2010 provenant de Pieter Tans, Na­tional Oceanic and Atmospheric Administration (NOAA) Earth System Research Laboratory (ESRL), Ralph Keeling, Scripps Institution of Oceanography.

 

Comparaison des données avec trois scénarii limites

Pour permettre de comprendre à quel point les données disponibles s’alignent avec le scénario BAU ou « Standard run » de la modélisation LTG, nous avons élargi la comparaison à deux autres scénarii clés de la modélisation LTG, à savoir « technologie Globale » et « monde stabilisé ». Les trois scénarii ensemble encadrent efficacement l’ensemble du spectre des scénarii produits.

Le scénario « technologie globale » essaie de résoudre les problèmes de développement durable avec un large spectre de solutions techniques. Ce scénario basé sur la technologie intègre des niveaux de ressources qui sont de fait illimités, 75 % des matériels sont recyclés, la pollution est réduite de 25 % par rapport à la valeur en 1970, les rendements des terres agricoles sont doublés et le contrôle des naissances est disponible sur toute la planète.

Pour le scénario « monde stabilisé », des solutions technologiques et des politiques sociales volontaires sont mis en œuvre pour atteindre un équilibre pour les facteurs clés, y compris la population, la richesse matérielle, la nourriture et les services per capita.  Les exemples d’actions mise en œuvre dans le modèle World3 comprennent : contrôle des naissances parfait et famille souhaitée de deux enfants ; préférence pour la consommation de services et de structures de santé, et moins pour les biens matériels ; technologie pour réduire la pollution ; maintien des terres agricoles en redirigeant le capital dédié à l’usage industriel ; et augmentation de la durée de vie du capital dans l’industrie.

 

 

 

 

 

ii L’analyse statistique entreprise dans notre révision sur trente ans (Turner, 2008) n’a pas été reproduite ici car les changements seraient minimes, et n’ajouteraient pas grand-chose à l’évaluation.

iii http://earthtrends.wri.org (source: www.un.org/esa/population/ordering.htm)

iv http://faostat3.fao.org/home/index.html#DOWNLOAD_STANDARD

v UN 2006, table 5, p. 22, UN 2008, table 5, p. 14. http://unstats.un.org/unsd/syb/

vi http://stats.uis.unesco.org/unesco/TableViewer/document.aspx?ReportId=136&IF_ Language=eng&BR_Topic=0

vii www.esrl.noaa.gov/gmd/ccgg/trends/, scrippsco2.ucsd.edu/

 

 

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About MSSI:

La Melbourne Sustainable Society Institute (MSSI) vise à faciliter et permettre les liens, projets et conversations de recherche conduisant à une compréhension accrue des tendances, défis et solutions pour la soutenabilité et la résilience. L’approche du MSSI inclut un accent particulier sur la contribution des sciences sociales et des humanités pour comprendre et faire face aux définis de la soutenabilité et de la résilience.

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Le Néolibéralisme est-il survendu ?

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juin 012016
 

Traduction de l’article du FMI

Finance & Development, June 2016, Vol. 53, No. 2

Jonathan D. Ostry, Prakash Loungani, and Davide Furceri

Au lieu de permettre la croissance , les politiques néolibérales ont augmenté les inégalités , compromettant en retour l’expansion durable de l’économie. En 1982, Milton Friedman saluait le Chili comme un «miracle économique ». Près d’une décennie plus tôt, le Chili s’était converti à des politiques qui furent ensuite largement reprise à travers le monde . L’agenda néolibéral —une étiquette plus utilisée par les tenants d’une critique que par les tenants de ces politiques — repose sur deux points principaux. Le premier est une concurrence accrue — obtenue grâce à la déréglementation et l’ouverture des marchés intérieurs , y compris les marchés financiers , à la concurrence étrangère . Le second est une réduction du rôle pour l’Etat , atteint par la privatisation et la mise en place de limites à la capacité des gouvernements  à être en déficits budgétaires ou à accumuler de la dette.

 

ostry1Nous observons une tendance mondiale forte et généralisée vers le néolibéralisme depuis les années 1980 , selon un indice composite qui mesure la proportion dans laquelle les pays introduisent la concurrence dans divers domaines de l’activité économique pour favoriser la croissance économique. Comme indiqué dans la partie de gauche du tableau 1 , le changement du Chili a commencé une dizaine d’années avant 1982, avec des changements de politiques ultérieures qui le rapproche des États-Unis . D’autres pays ont également régulièrement mis en œuvre des politiques néolibérales ( voir le graphique 1 , panneau de droite ). Il y a des points positifs à noter l’agenda néolibéral . L’expansion du commerce mondial a sauvé des millions de personnes d’une pauvreté abjecte . L’investissement direct étranger a souvent été un moyen de transfert de technologie et de savoir -faire pour les économies en développement . La privatisation des entreprises publiques, dans de nombreux cas, a conduit à une fourniture plus efficace des services et a réduit le fardeau fiscal des gouvernements. Cependant , il y a des aspects de l’agenda néolibéral qui n’ont pas produit les résultats escomptés. Notre évaluation de l’ordre du jour se limite aux effets de deux politiques : la suppression des restrictions à la circulation des capitaux à travers les frontières d’un pays ( la soi-disant libéralisation du  capital ) ; et l’assainissement budgétaire , parfois appelé «austérité », qui est un raccourci pour les politiques de réduction des déficits budgétaires et des niveaux d’endettement . Une évaluation de ces politiques spécifiques (plutôt que le vaste programme néolibéral ) atteint trois conclusions inquiétantes :

  • Les bénéfices en terme d’augmentation de la croissance est très difficile à établir lorsqu’on regarde un grand groupe de pays
  • Les coûts en terme d’augmentation des inégalités est exorbitant. Ces coûts incarnent le dilemme entre croissance et équité pour certains aspects de l’agenda néolibéral.
  • L’augmentation des inégalités en retour impacte le niveau et la durabilité de la croissance. Même si la croissance est le seul ou le principal objectif de l’agenda néolibéral, les partisans de cet agenda doivent prêter attention aux effets redistributifs.

 

Ouvrez et fermez ?

Comme l’indique Maurice Obstfeld (1998 ), « la théorie économique ne laisse aucun doute sur les avantages potentiels » de la libéralisation du  capital , qui est parfois aussi appelé l’ouverture financière . Il peut permettre au marché international des capitaux de canaliser l’épargne mondiale afin de rendre plus productive son utilisation à travers le monde.   Les économies en développement disposant de peu de capital peuvent emprunter pour financer l’investissement , favorisant ainsi leur croissance économique sans exiger de fortes hausses de l’épargne dans leur propre économie . Mais Obstfeld a également souligné les «dangers réels » de l’ouverture aux flux financiers étrangers et a conclu que « cette dualité des avantages et des risques est incontournable dans le monde réel.» Cela c’est avéré être le cas . Le lien entre l’ouverture financière et la croissance économique est complexe . Certaines entrées de capitaux , tels que l’investissement étranger direct , qui peut inclure un transfert de technologie ou de capital humain semblent stimuler la croissance à long terme . Mais l’impact des autres flux — tels que les investissements de portefeuille et les services bancaires risqués ou spéculatifs sur la dette    ne semblent ni stimuler la croissance , ni permettre au pays de mieux partager les risques avec leurs partenaires commerciaux ( Dell’Ariccia et al., 2008; Ostry , Prati et Spilimbergo , 2009) . Cela donne à penser que les avantages pour le partage des risques et des bénéfices d’un flux de capitaux dépendent du type de flux; cela peut aussi dépendre de la nature des institutions et des politiques menées.  Bien que les avantages de la croissance soient incertains , les coûts en termes d’ instabilité économique accrue et la fréquence des crises semblent plus évidentes. Depuis 1980 , il y a eu environ 150 épisodes de volatilité pour les flux de capitaux dans plus de 50 pays émergents aux économies de marché jeunes; comme indiqué dans le panneau de gauche du tableau 2 , 20 pour cent du temps environ, ces épisodes se terminent par une crise financière , et beaucoup de ces crises sont associées à de fortes récessions ( Ghosh , Ostry et Qureshi , 2016). L’omniprésence de ces cycles d’expansion et de récession accrédite l’affirmation de l’économiste Dani Rodrik de Harvard selon laquelle que ceux-ci «sont à peine notés ou considérés comme un défaut dans les flux de capitaux internationaux alors qu’ils sont l’évènement principal» . «Bien qu’il existe de nombreux paramètres  l’augmentation de l’ouverture toujours plus grande des flux de capitaux  est un  facteur de risque dans ces cycles» . En plus d’augmenter les chances d’un accident , l’ouverture financière modifie la redistribution des revenus et accroit sensiblement les inégalités (voir Furceri et Loungani , 2015, pour une discussion sur les canaux par lesquels ces mécanismes opèrent ) . En outre , les effets de l’ouverture sur les inégalités sont beaucoup plus élevés lorsque un accident survient (graphique 2 , panneau de droite ). La preuve importante d’un coût élevé par rapport au bénéfice de l’ouverture du marché des capitaux, notamment en ce qui concerne les flux à court terme , a conduit l’ancien Directeur général adjoint du FMI , Stanley Fischer , maintenant vice-président de la Réserve fédérale américaine , à écrire récemment : «Quelle est l’utilité des flux de capitaux internationaux à court terme ?» Parmi les décideurs d’aujourd’hui , il y a une augmentation de la volonté de contrôle afin de limiter les flux de la dette à court terme considérés comme susceptibles de conduire à une crise financière ou y participer . Alors que le contrôle des capitaux n’est pas le seul outil disponible — les taux de change et les politiques financières peuvent aussi aider — il est parfois la seule option lorsque la source d’un boom du crédit non durable est l’emprunt direct à l’étranger ( Ostry et al, 2012) .

Taille de l’état

Réduire  la taille de l’État est un autre aspect de l’agenda néolibéral . La privatisation de certaines fonctions du gouvernement est un moyen d’ atteindre cet objectif. Une autre est de limiter les dépenses du gouvernement par la limitation des déficits budgétaires et de limiter  la possibilité pour des gouvernements à accumuler de la dette . L’histoire économique de ces dernières décennies, offre de nombreux exemples de cet encadrement, tel que la limite de 60 pour cent du PIB fixé pour les pays de la zone euro ( l’un des critères dits de Maastricht ) . La théorie économique donne peu d’indications sur le niveau optimal de la dette publique. Certaines théories justifient des niveaux plus élevés de la dette (car la taxation crée des distorsions) et d’autres pointent des niveaux plus bas (puisque les chocs défavorables appellent à l’épargne de précaution ) . Dans certaines de ses préconisations de politique budgétaire , le FMI se préoccupe principalement de la vitesse à laquelle les gouvernements réduisent les déficits et les niveaux d’endettement suite à l’ accumulation de la dette dans les économies avancées induites par la crise financière mondiale; une vitesse trop lente découragerait les marchés ; une vitesse trop rapide pourrait faire dérailler la reprise . Mais le FMI a également plaidé pour des remboursements partiels à moyen terme dans un large éventail de pays avancés et émergents , principalement pour éviter de nouveaux chocs.

 

Y a-t-il des arguments défendables de la part des pays comme l’Allemagne , le Royaume-Uni ou aux États-Unis pour exiger la réduction de la dette publique? Deux arguments sont généralement avancés pour le remboursement de la dette dans les pays avec une grande assiette fiscale — Le fait est que  dans ces pays la perspective d’ une crise financière est faible. Le premier est que même si les grandes récessions comme la Grande Dépression des années 1930 ou la crise financière mondiale de la dernière décennie se produisent rarement; quand elles arrivent, il est utile d’avoir utilisé les périodes plus fastes pour rembourser la dette. Le deuxième argument repose sur l’idée que l’endettement élevé est mauvais pour la croissance et que par conséquent, il est essentiel de diminuer la dette pour favoriser la croissance.  De nombreux pays (comme ceux de l’Europe du Sud) doivent opérer une consolidation budgétaire, parce que les marchés ne leur permettront pas de continuer à emprunter. Mais la nécessité d’une consolidation dans certains pays ne signifie pas tous les pays, —dans ce cas précis, la prudence à propos d’une «politique unique» semble totalement justifiée. Les marchés imputent généralement de très faibles probabilités de crise de la dette aux pays qui ont une forte réputation de responsabilité financière (Mendoza et Ostry, 2007). Une telle réputation leur donne la possibilité de ne pas augmenter les impôts ou de réduire les dépenses productives lorsque le niveau de la dette est élevé (Ostry et al, 2010; Ghosh et al, 2013). Et pour les pays ayant un bon bilan, le bénéfice de la réduction de la dette, pour se prémunir contre une future crise financière, se révèle être remarquablement faible, même à des niveaux très élevés de dette par rapport au PIB. Par exemple, passer d’un ratio d’endettement de 120 pour cent du PIB à 100 pour cent du PIB en peu de temps procure une faible réduction du risque de crise pour les pays (Baldacci et autres, 2011). Mais même si le bénéfice est faible, il peut être utile de le faire si le coût est suffisamment faible. Il se trouve, cependant, que le coût pourrait être important —beaucoup plus grand que le bénéfice. La raison provient du fait que, pour arriver à un niveau d’endettement plus faible, les impôts doivent être augmentés temporairement ou les dépenses collectives doit être réduites, parfois conjointement. Les coûts des augmentations d’impôts ou des réductions de dépenses nécessaires pour faire baisser la dette peut être beaucoup plus grand que le gain en terme de risque de crise qu’engendre la réduction de la dette (Ostry, Ghosh et Espinoza, 2015). Cela ne signifie pas qu’on considère que la dette élevée n’est pas mauvaise pour la croissance et le bien-être. Elle l’est. Mais le point essentiel réside dans l’idée que le coût d’une dette plus élevée (la soi-disant fardeau de la dette) est celui qui a déjà été engagé et ne peut plus être récupéré; il est un coût irrécupérable. Face à un choix entre vivre avec une dette élevée —en laissant la dette se réduire grâce à la croissance — ou affecter délibérément des excédents budgétaires  pour réduire la dette, les gouvernements avec une économie importante et une assiette fiscale importante ferait mieux d’accepter de vivre avec leur dette.  Les politiques d’austérité non seulement génèrent des coûts sociaux importants du côté de l’offre, Mais elles affectent aussi la demande — ce qui détériore l’emploi et aggrave le chômage. L’idée que les consolidations budgétaires puissent conduire à la croissance ( qui augmente la production et l’emploi), en augmentant la confiance du secteur privé et de l’investissement , a été défendue par , entre autres , par l’économiste de Harvard Alberto Alesina dans le monde universitaire et par l’ancien président de la  Banque centrale européenne Jean- Claude Trichet dans l’arène politique. Cependant , dans la pratique , les épisodes de consolidation budgétaire ont été suivis , en moyenne, par des périodes de faibles croissances plutôt que par l’expansion de la production . En moyenne , une réduction de la dette de 1 % du PIB augmente le taux de chômage à long terme de 0,6 % et augmente de 1,5 % les inégalités de revenus mesurées par le coefficient de Gini. ( Ball et autres, 2013.

 

En somme , les avantages des politiques qui font partie de l’agenda libéral semblent avoir été quelque peu exagérés. Dans le cas de l’ouverture financière , certains flux de capitaux , tels que l’investissement étranger direct , semblent conférer les avantages qu’on leur prête. Mais pour d’autres , particulièrement les flux de capitaux à court terme , les avantages pour la croissance sont difficiles à percevoir , alors que les risques , en termes de plus grande volatilité et de risque accru de crise, sont très présents. Dans le cas de l’assainissement budgétaire , les coûts à court terme en raison de la baisse de la production, du bien-être et de la hausse du chômage ont été minimisés , et on a sous-estimé la possibilité de garder des ratio d’endettement élevés si l’assiette fiscale le permet car l’endettement se réduira avec la croissance.

 

Un effet défavorable

En outre, comme l’ouverture internationale et l’austérité sont associés à une inégalité croissante des revenus, cet effet met en place une rétroaction négative . L’ augmentation de l’inégalité engendrée par l’ouverture financière et l’austérité pourrait freiner la croissance , contrairement à ce que le programme néolibéral dit vouloir stimuler . Il y a maintenant des preuves solides que l’inégalité peut significativement réduire la croissance et sa durabilité ( Ostry , Berg et Tsangarides , 2014) . La preuve des dommages économiques liés aux inégalités suggère que les décideurs politiques devraient être plus ouverts à la redistribution que ce qu’ils ne le sont. Bien sûr , en dehors de la redistribution , les politiques pourraient être conçus pour corriger certains effets néfastes en amont —par exemple  grâce à l’augmentation des dépenses en matière d’éducation et de formation , qui augmente l’égalité des chances ( politique dite de correction des inégalités. De plus les stratégies de réduction de la dette —lorsqu’elles sont nécessaires— pourraient être conçues pour minimiser les effets indésirables sur les groupes à faibles revenus. Mais dans certains cas , les effets inégalitaires indésirables devront être corrigées à postériori en utilisant les impôts et les transferts de revenus. Par chance, les craintes que ces politiques nuisent à croissance sont sans fondement ( Ostry , 2014.

 

Trouver l’équilibre

Ces résultats suggèrent la nécessité de nuancer les apports possibles d’un agenda libéral. Le FMI , qui supervise le système monétaire international , a été à la pointe pour reconsidérer cela.Par exemple, Olivier Blanchard, son ancien économiste en chef, a déclaré en 2010 : « Un assainissement et une consolidation budgétaire crédible à moyen terme est nécessaire dans de nombreuses économies avancées mais pas l’étranglement actuel.» Trois ans plus tard, Christine Lagarde, directrice générale du FMI, a déclaré que l’institution croit que le Congrès américain avait raison de relever le plafond de la dette du pays  » parce qu’il ne faut pas contracter l’économie en réduisant les dépenses brutalement alors que l’économie se redresse.  » Et en 2015, le FMI a indiqué que les pays de la zone euro «avec des marges de manœuvre budgétaire devrait l’utiliser pour soutenir l’investissement» . L’avis du FMI a également changé sur la libéralisation des capitaux —d’une hostilité initiale aux contrôles de capitaux jugés contreproductifs vers une meilleure acceptation des contrôles pour faire face à la volatilité des flux de capitaux . Le FMI reconnaît également que la libéralisation complète des flux de capitaux ne sont pas toujours un objectif final approprié , et que la poursuite de la libéralisation est plus bénéfique et moins risqué si les pays ont atteint certains seuils de développement financier et institutionnel L’expérience pionnière du Chili avec le néolibéralisme a reçu les éloges de prix Nobel Friedman , mais de nombreux économistes soutiennent maintenant la vision plus nuancée exprimée par le professeur Joseph Stiglitz de l’Université Columbia ( lui-même un prix Nobel ) qui indique que le Chili  » est un exemple de succès des marchés combinés avec une réglementation appropriée « (2002) . Stiglitz a noté que, dans les premières années de son mouvement vers le néolibéralisme , le Chili a imposé «des contrôles sur les entrées de capitaux , afin qu’il ne soit pas inondé », comme le fut par exemple 15 ans plus tard, la Thaïlande, le premier pays d’Asie. L’expérience du Chili ( le pays évite désormais le contrôle des capitaux ) et celle d’autres pays, montre qu’il ne faut pas fixer d’échéance et d’ordre du jour donne de meilleurs résultats partout et en toute période. Les décideurs politiques et les institutions qui les conseillent comme le FMI, doivent être guidés non par la foi , mais par des preuves de ce qui fonctionne

 

 

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précisions sur la réduction du temps de travail

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mai 312016
 

Un dossier d’alteréco+ contestait la vision de Tirole sur l’inutilité de la réduction du temps de travail.  Je l’ai partagé et j’ai eu le commentaire suivant :

Il est évident que des mesures en faveur de l’emploi en créent momentanément. Mais de façon plus générale, ça a surtout conduit à des embauches dans le public, donc à endetter l’Etat, donc globalement à appauvrir la France. Des embauches à bas salaires en plus qui ont créé bien d’autres problèmes. Il y a eu tellement de réduction du temps de travail sans embauche, ça a notamment conduit à obliger presque tous les salariés à augmenter leur productivité et faire en 35h ce qu’ils faisaient en 39, on a vu depuis les dégâts que ça a fait, burn out, suicides…

Face à ce commentaire sur la réduction du temps de travail, j’ai failli ne pas répondre mais je me dis que cela peut être utile. Je suis un peu gêné car j’aime bien la personne qui a commis le commentaire.

Je n’aime pas les évidences et l’économie pose parfois problème

J’ai un premier problème. La seule évidence est qu’il y a un problème avec l’évidence disait Lazarfield dans «the american soldier» à la suite d’une étude sur 600 000 soldats qui avait donné des résultats « évidents ». Pourtant, après avoir énoncés des faits qui semblent robustes Lazarfield indique que tous ces résultats sont faux et que l’étude avait montré strictement l’inverse. de conclure par la phrase déjà citée sur l’évidence.

Il faut aussi noter que les gens ne font pas forcément la différence entre vérifications empiriques et conjectures liées à un modèle théorique. Puisque c’est une théorie (courbe de Kuznet, courbe de Laffer, etc.), c’est juste. Comme, nous avons, par notre statut, une autorité de fait dans le débat ce que l’on dit est forcément juste. Je pense que nous devons nous méfier de nos propres opinions et nous devons  apprendre à penser de manière indépendante et confrontant les modèles aux données empiriques. Finalement, nous devons apprendre à procéder avec une démarche scientifique. Or l’économie traverse précisément une crise épistémologique car nos modèles sont largement imparfaits.

 J’essaie toujours d’être relativement objectif ne vous en déplaise

Il faut bien comprendre que  l’économie est une discipline contre-intuitive. Les économistes conduisent des raisonnements à base de modèles et analysent ensuite ou conjointement des données. Les modèles aident l’économiste à forger des expériences de pensée souvent utiles. Cependant, l’arbitre d’un débat, c’est le test empirique. L’adéquation des données disponibles aux modèles et leur remise en cause éventuelle — Les progrès des traitements des données permettent aujourd’hui des avancées majeures dans la compréhension des mécanismes économiques.  La recherche universitaire se fonde sur le double principe de la réfutation (une théorie doit pouvoir être vérifiée et contredite) et de l’ouverture (une théorie doit faire l’objet d’un consensus suffisamment large auprès des autres chercheurs). Ce dernier point pose problème lorsque la discipline organise l’hégémonie d’un modèle de pensée. Il est nécessaire d’avoir une information plurielle, didactique et compréhensible par le plus grand nombre pour permettre d’éclairer le débat et améliorer la prise de décision par les politiques. Les études récentes montrent que les bases scientifiques de la science économique sont en réalité très faibles et que cette discipline est avant tout politique. Une grande partie du discours, sous couvert de scientificité, n’est que le véhicule de la mise en place d’une violence symbolique et un instrument pour écarter le profane trop curieux. Certes on peut tout dire avec des chiffres mais une démarche scientifique permet d’éviter les pièges les plus grossiers.

 

Pourquoi je souscris à l’analyse d’alternative économique ?

Les données disponibles plaident pour l’idée que la réduction du temps de travail a créé des emplois.  Avec les graphiques fournis et le raisonnement fourni, le magazine respecte les critères de contestabilité et de réfutation de l’économie. Par exemple avec ce passage:

 » Un des arguments les plus utilisés pour relativiser cet impact positif des 35 heures sur l’emploi entre 1997 et 2002 c’est : « oui, mais il y avait de la croissance partout à l’époque. » C’est vrai, sauf qu’il y a quand même eu, en proportion, deux fois plus d’emplois créés en France sur cette période qu’au Royaume-Uni, qu’en Allemagne et même qu’aux Etats-Unis. Sans parler du Japon, bien sûr. »

Le reste de l’article respecte les standards de la réfutation en économie et il est préférable de lire avant de commenter.

Pourquoi le moment est bien choisi pour relancer le débat ?

Récemment, l’hypothèse d’Alvin Hansen d’une stagnation séculaire dans les pays avancés a été relancée, entre autres, par Larry Summers et Robert Gordon, qui ont identifié un certain nombre de faiblesses du côté de la demande ou de côté de l’offre de l’économie  D’une part, l’excès d’épargne exercerait une pression à la baisse sur le taux d’intérêt, ce qui rendrait le rendement sur le capital futur plutôt faible et limiterait donc la demande future et l’investissement. Aussi l’excès d’épargne pourrait-il devenir permanent. D’autre part, la récente vague d’innovations technologiques ne serait pas du niveau de celle intervenue au début du XXe siècle, notamment avec la diffusion de l’électricité et des sanitaires qui ont concouru à la hausse de la productivité et du niveau de vie.

Toutes les révolutions techniques du passé – l’électricité, l’automobile… – avaient un effet sur la croissance. C’est globalement faux aujourd’hui. Daniel Cohen nous rappelle que Robert Gordon nous promet un stagnation séculaire car plusieurs  vents contraires pénalisent la croissance. D’une part la démographie est moins favorable. Le vieillissement de la population modifie la consommation et la réduit et il  modifie aussi la structure de la population active. D’autre part le revenu disponible s’érode. L’austérité et la disparition de l’état providence contracte les revenus et donc la demande. Ensuite les performances éducatives plafonnent. Par ailleurs les inégalités se creusent comme l’indique notamment Piketty.

Enfin nous pourrions ajouter les contraintes environnementales et de ressources à travers le «Peak everything» qui contraindra notre croissance. Selon une étude publiée l’an dernier par Gaël Giraud avec Zeynep Kahraman, une grande partie de la croissance observée découle de l’apport de l’énergie à partir du 20ème siècle. L’énergie abondante expliquerait près de 60 % de la croissance alors que le capital pourtant fortement rémunéré pour cela ne correspond qu’à 10 % de la croissance.   En effet toute transformation de matière, de vitesse de chaleur ou de composition moléculaire nécessite de l’énergie. Notre monde est donc grandement gouverné par l’énergie. Comme celle-ci et les matières premières (voir L’âge des Low tech de Bihouix) vont être contraintes, il va falloir revoir nos modes de productions. A cela s’ajoute la contrainte climatique qui voudrait que nous laissions dans le sol une grande partie de l’énergie encore disponible. Pour l’instant nos économies se tournent vers les services.

Il donc possible que l’économie internationale se démondialise. Or, l’économie de service creuse les inégalités. Fortes rémunérations peu nombreuses dans les services sophistiqués —informatique– et nombreuses faibles rémunérations dans le service peu qualifié —tourisme, service à la personne— qui freine la consommation des ménages et la croissance.

La relation gain de productivité emploi

Dans le modèle actuel la croissance est nécessaire à la création d’emploi à cause de la loi d’Okun. C’est une relation empirique qui indique qu’il faut que la croissance soit supérieure à l’augmentation de la population et au gain de productivité pour créer des emplois. Elle se situerait autour de 1,2 % aujourd’hui. Analysons l’effet du progrès technique sur l’emploi.

L’effet direct du progrès technique est de réduire l’emploi. C’est évident pour les nouvelles méthodes de production, généralement introduites explicitement dans ce but. Les nouvelles techniques se traduisent donc par des gains de productivité.

Dans le même temps, le progrès technique est source de croissance, car les gains de productivité libèrent du pouvoir d’achat. Celui-ci est donc indirectement source de créations d’emplois. Mais les créations compensent-elles les destructions ? Tout dépend de l’évolution de la demande. Les gains de productivité peuvent être utilisés de quatre façons possibles : pour réduire la durée du travail, pour réduire le prix de vente des biens, pour augmenter les salaires ou pour augmenter les profits. Le partage entre ces quatre solutions dépend des choix collectifs et des rapports de force existant dans la société.

Explorer la piste de la réduction du temps de travail à l’heure où les marges sont reconstituées et au moment où la rémunération du capital est élevée ne me semble pas incongrue. Il en va du compromis social.

 

 

 

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Hollande, un bilan de 4 ans de politique économique

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mai 182016
 

tableau-France

 A un an des présidentielles,  c’est déjà l’heure des bilans.  Les éditoriaux  de la presse nationale rivalisent de  sévérité et font dans la métaphore maritime :   un capitaine   incertain de  son  cap  et  contraint au « cabotage ».  Nous partons de l’hypothèse inverse : dès le départ, contre vents et marées et contre toute attente, le gouvernement a suivi,  une « politique de l’offre » en anticipant un retournement de conjoncture. C’est très inhabituel à gauche et souvent impopulaire mais force est de constater que toutes les mesures économiques prises depuis 4 ans vont dans ce sens. Et si, dans un environnement   plus favorable, cela  commençait  à produire ses effets ?

 

Cap sur la politique de l’offre : CICE  et  pacte de  responsabilité

Dès novembre 2012, le  gouvernement commande à  l’ancien président d’EADS, Pierre Gallois un « rapport sur la compétitivité de la France ». Le constat est alarmant :   décrochage industriel lié à une offre  « milieu de gamme », perte de part de marché et de compétitivité. Le coût du travail  (salaires + charges) dans l’industrie dépasse le niveau de l’Allemagne, les marges d’exploitation des entreprises se sont effondrées et  limitent   l’investissement  nécessaire pour monter en gamme.   Le rapport  recommande   un environnement  fiscal et juridique plus stable en faveur des entreprises. Et surtout,    un « choc de compétitivité »   :   allègement drastique  les charges  sociales. D’où la mesure phare du « crédit d’impôt pour la compétitivité et l’emploi » (CICE, 2013) :   une réduction d’impôt  équivalente  à  6 %  des rémunérations inférieures à 2,5 SMIC. En 2014 le Pacte de responsabilité et de solidarité, puis en 2016 le plan d’urgence pour l’emploi dans les PME,  complètent  l’effort de l’Etat en faveur des entreprises. L’ « ardoise »  totale qui passera de 10 à 41 milliards en  2017,  n’est pas négligeable  au moment où la France doit  tailler dans ses dépenses.  Pour les partisans d’une « politique de la demande »,  inspirée par Keynes (1936),  il s’agit d’un cadeau sans contrepartie aux entreprises,   qu’il eût été préférable d’affecter  à la création d’emplois publics ou à la baisse d’impôts des ménages susceptible de relancer la consommation. Le choix de l’offre n’est pas sans rappeler le  « théorème » du chancelier social-démocrate allemand Helmut Schmidt (1976) «  les profits d’aujourd’hui font  les investissements de demain et  feront les emplois d’après demain ».

 

L’Europe  impose la   rigueur mais  évite une crise de la dette  

Elu en avril 2012,  Hollande  espère pouvoir renégocier   le « Traité Européen sur la stabilité, la coordination et la gouvernance »  (TSCG),  mais  c’est mission impossible : 25 membres  de l’UE l’ont  signé en mars. Ce traité soumet la politique budgétaire au respect de la « Règle d’or » voulue par l’Allemagne : objectif d’un « déficit structurel nul »  des Etats ; « déficit structurel » signifie qu’en cas de crise, où les impôts rentrent mal et les dépenses augmentent, un déficit temporaire est toléré.  Idéalement, un pays devrait  faire des excédents en  périodes de vaches grasses…  les dépenser en temps de « vaches maigres ».   Désormais, la Commission surveille les écarts, et la  France  est rappelée à l’ordre en 2013.  En raison de la persistance de la crise,  elle   obtient tout de même  un différé de deux ans  pour un  retour au dessous de 3 % de déficit  (2017 au lieu de 2015).

Pour réduire un  déficit à  5 % en 2012,  le gouvernement privilégie la hausse des  impôts plutôt que la baisse des  dépenses. Ce choix est  impopulaire. Il évite pourtant une trop grande « casse sociale » et nous épargne le sort de la Grèce ou de l’Espagne. Les arbitrages budgétaires  augmentent l’éducation la police et la justice, mais diminuent le reste, dont les dotations aux  collectivités territoriales.    Inévitablement cela freine la  croissance et l’emploi.

Mais l’Europe n’amène pas que des contraintes. La  politique de création monétaire  (quantitative easing  voir http://www.letarnlibre.com/2015/04/13/2428-rubrique-eco) de  Mario Draghi  met fin  à la crise des dettes souveraines et restaure la confiance des marchés.


La reprise de la croissance précède l’inversion de la courbe du chômage

Hollande a enfin de la « chance » : des vents porteurs soufflent sur notre croissance. La baisse du pétrole permet une hausse moyenne de 1,7 % du pouvoir d’achat. La baisse de l’euro améliore nos exportations. Après avoir été nulle la croissance repart en Europe… et en France avec une prévision de 1,3 à 1,5 % pour 2016. Du côté des entreprises, comme prévu, les marges des entreprises se sont redressées.  Pourquoi alors que la  création nette d’emplois est repartie en 2015 (+ 82 mille emplois  marchands) … le taux de chômage plafonne-t-il ?   Explication simple : la population active (occupés + demandeurs d’emplois) augmentent d’environ 150 mille chaque année. Pas tant du fait de notre démographie  que du maintien  massif des séniors en activité  avec le prolongement  à 62 ans  de l’âge de la retraite. On estime qu’à partir de 1,4 %  la croissance la courbe du chômage  devrait enfin s’inverser.  Il y a eu des succès épisodiques sur le chômage comme en avril dernier.  Pourtant rien n’est encore  joué : le pétrole devrait repartir à la hausse (la demande  mondiale hausse de 8 % par an) et sans doute aussi l’euro. L’investissement frémit …  mais les entreprises conservent leurs marges en cash  Car la croissance  repose aussi sur la confiance, et pour le moment  ce gouvernement n’en bénéficie pas.   Pour la retrouver, il  pourrait utiliser  les  ressources  budgétaires apportées  par la croissance  pour favoriser le pouvoir d’achat. Politique de l’offre suivie d’une politique de la demande …  la  séquence  rêvée ? L’avenir le dira. Si la reprise encore très fragile se confirme,  le prochain président bénéficierait de marges retrouvées.

 

Christian Branthomme et Loïc Steffan

PS : vous trouverez ci-dessous l’évolution du taux de chômage de 2007 à 2015 au sens du BIT.
La lutte contre le chômage est le principal échec de Hollande mais il en fut de même pour Sarkozy

chomage

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Panana papers : Gafinhar es pas jogar

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mai 092016
 

Fraude en FranceDes milliers de documents récupérés chez le cabinet, Mossack Fonseca,  cabinet d’avocats panaméen, ensuite exploités par de nombreuses rédactions du monde entier ont permis de mettre au jour un vaste système d’évasion fiscale. Ils montrent la colossale ampleur de l’évasion fiscale. Celle-ci pose un double problème. D’une part,  elle obère les capacités d’action de l’état puisque la perte de recette fiscale en France est estimée à près de 7 % du PIB (environ 140 milliards), selon le Tax justice network. Le syndicat Finance Solidaire estime quant à lui que la fraude ampute de 20 %  les rentrées estimées. D’autre part cela pose le problème du consentement à l’impôt et de la compréhension de l’action de l’Etat par les citoyens.

Un dossier très complet sur Alterecoplus

Comprendre les chiffres

Ces ordres de grandeur ne parle pas à la plupart des gens. Le PIB de la France est évalué à environ 2 100 milliards d’euros. Résorber la fraude fiscale (140 milliards) permettrait de ne plus avoir de déficit public (70 milliards), de boucher le trou de la sécurité sociale (10 milliards) , de régler les problèmes d’assurance chômage (25 milliards) et il resterait encore de l’argent pour investir dans l’éducation ou la transition énergétique ou même baisser les impôts de tous.

La remise en cause du consentement à l’impôt est inquiétante pour la démocratie

Un sondage (IPSOS /Le Monde) montre que près de la moitié des Français refusent l’idée que « l’impôt est un acte citoyen ». Or le consentement à l’impôt est à la base de la vie démocratique. Nous avions assisté à une forme de fronde fiscale avec les bonnets rouges bretons. Ce consentement à l’impôt est d’autant plus difficile à obtenir qu’il existe de nombreuses niches fiscales en France (près de 500 ) et cela renforce l’idée qu’on fait plus d’effort que son voisin. Cela d’autant plus que l’action de l’État est de plus en plus difficile à décrypter car ses interventions s’étendent. Rosanvallon préconisait déjà il y a 10 ans « une société solidaire ». Il considère qu’il faut mieux d’État et réencastrer la solidarité dans la société. Le scénario social-étatiste avec plus d’Etat correspond à une fuite en avant. De nouvelles augmentations des Prélèvements obligatoires conduiraient à un blocage social et au développement d’effets pervers avec l’amplification d’une économie souterraine, le développement du travail au noir et l’accélération de la segmentation du marché du travail. Le scénario libéral est associologique voire égoïste car les individus en concurrence fragmentent la société. Elle est de plus en plus segmentée en de nombreuses catégories sociales. Dans ces conditions chacun cherche à se placer sur le segment le plus favorable et cela annihile le collectif pourtant nécessaire.

Ne pas se tromper de cible

Le discours sur la fraude a souvent tendance à se focaliser sur les fraudes aux prestations sociales. Il ne faut pas être dupe. Cela arrange bien des gens. La fraude aux prestations sociales est estimée à 4 milliards (hypothèse haute) elle est 25 fois moins importante que la fraude fiscale (100 milliards) et 8 fois moins  que la fraude aux cotisations sociales (30 milliards).

 

Comprendre le Tax rulings et les mécanismes (légaux) de l’évasion fiscale

Dans le jargon financier, les petites combines dont bénéficient ces grands groupes pour payer moins d’impôts s’appellent le tax rulings (ou « rescrits fiscaux », en bon Français). Il s’agit d’accord avec des gouvernements pour payer un forfait fiscal qui exerce un dangereux dumping fiscal et une concurrence entre les Etats. Tous les pays proposent ces « rescrits », y compris la France. Mais certains territoires sont jugés plus attractifs que d’autres.

Les sociétés offshore sont des sociétés extraterritoriales. Il s’agit donc simplement d’une société créée dans un pays où le bénéficiaire n’est pas résident. Elle possède toutes les caractéristiques d’une société classique. Elle est immatriculée mais dirigée depuis un autre pays que celui où elle se trouve. Une société offshore n’est pas illicite. En être bénéficiaire ne l’est pas non plus. N’importe qui peut créer une société dans un pays où il n’est pas résident fiscal, et ce dans tous les pays du monde. Si c’est le cas, alors le bénéficiaire doit déclarer à la fois à son pays de résidence et au pays dans laquelle est établie la société les profits tirés des activités cette dernière. Apparait alors un problème. Ces sociétés sont très souvent utilisées à des fins frauduleuses. En effet, ces sociétés sont créées dans des États qui refusent la coopération internationale et  à la fiscalité très faible avec un système juridique opaque. Ces pays sont des paradis fiscaux. Les sociétés offshore comme le cabinet Mossack Fonseca fournissent également le kit de l’opacité parfait pour le client. Ils effacent les liens entre la société et lui. Le fisc ne peu plus suivre ces évadés fiscaux, et il ne peut plus lutter contre le blanchiment d’argent, la fraude fiscale et la corruption.

Les  systèmes de prêts internes. Une holding (société purement financière qui contrôle les vrais sociétés) établie au Luxembourg ou au Panama prête de l’argent à une autre filiale du groupe située dans un pays étranger, un peu comme s’il existait une banque à l’intérieur même du groupe. Celle-ci se débrouille pour que ces intérêts à payer lors du remboursement soient importants, afin de vider les caisses de la filiale à l’étranger. Ces intérêts sont facturés et déduits du résultat de la filiale. Ils sont alors transférés vers un paradis fiscal, sans passer par la case « déclaration au fisc ». Adieu l’imposition sur les sociétés en France.

Le paiement de royalties. Cette holding peut aussi jouer sur la puissance de la marque et des brevets. La multinationale ouvre dans un paradis fiscal une entité consacrée à la gestion de la propriété intellectuelle. Les autres filiales, ainsi que la maison-mère, lui payent des royalties pour l’utilisation de la marque et des brevets, ce qui permet de diminuer leur bénéfice fiscal. La surfacturation est parfois de mise. « La holding peut jouer sur un tas d’éléments immatériels qu’il est difficile d’évaluer précisément, Il faut cependant que cela reste plausible, la surfacturation ne peut pas être de 200%. » Au final, 80% des royalties sur cette propriété intellectuelle échappent aux impôts, selon l’ICIJ.

 

Responsabilité des paradis fiscaux dans l’instabilité financière

Les paradis fiscaux et judiciaires facilitent une circulation rapide des capitaux, sans aucun contrôle. Ils encouragent la fraude fiscale comme dans l’affaire des Panama Papers.  Ils favorisent aussi la spéculation, notamment sur les taux de change et la fuite des capitaux des économies émergentes, des phénomènes qui ont grandement contribué à la survenance de crises financières. les marchés financiers sont le lieu de rencontre entre les émetteurs et les investisseurs, pour financer l’économie réelle et son développement. Ces marchés sont donc indispensables au fonctionnement d’une économie moderne, en lui permettant notamment de partager les risques de manière théoriquement optimale. Dans ce monde idéal, la finance est au service de l’économie. Mais cette situation peut s’inverser, avec une finance passant au service d’elle-même, voire asservissant l’économie avec des exigences folles de rentabilité. Les marchés financiers deviennent alors une machine très dangereuse, dont les dysfonctionnements entrainent rapidement un phénomène d’instabilité financière. Lorsque ce phénomène prend de l’ampleur (on parle alors de risque systémique), il peut se propager à de très larges pans de l’économie réelle. La situation devient alors dramatique pour la population, qui peut perdre ses emplois, ses retraites, etc. La situation n’est guère meilleure si les Etats volent au secours de leurs institutions financières au bord de la faillite : les montants colossaux apportés se retrouvent ensuite dans la dette des Etats, qui est finalement réglée par les contribuables, souvent au prix d’une crise économique. Une forte financiarisation de l’économie peut être source de dysfonctionnements car elle peut inciter les entreprises au placement financier plutôt qu’à l’investissement. Cela favoriser les raids financiers plutôt que les restructurations industrielles. Le développement de la bulle financière peut engendrer des krachs boursiers qui déséquilibrent l’économie réelle en diminuant la valeur des actifs financiers et en raréfiant la monnaie. Il est donc nécessaire d’envisager des régulations et une taxe comme la Taxe Tobin pourrait décourager cette économie casino.

 

Protéger les lanceurs d’alerte et intensifier la lutte citoyenne

Le procès Antoine Deltour, le lanceur d’alerte de l’affaire Luxleaks est emblématique. Il risque une peine jusqu’à 10 ans de prison. Malgré les Panama Papers, malgré les Swissleaks et malgré les Luxleaks qui mettent en cause Junker, le parlement Européen a adopté la directive sur le secret des affaires, qui exposera à des procès les journalistes travaillant sur les affaires économiques. Il est urgent que les opinions publiques se mobilisent. Dans le cadre du Projet de Loi de Finances Rectificatif 2015, les députés français ont lâchement abandonné un amendement qui prévoyait que les entreprises multinationales rendent publiques chaque année leur chiffre d’affaires, leurs bénéfices, le nombre de leurs filiales et de leurs employés ainsi que le montant des impôts payés et ce, dans chacun des pays étrangers dans lesquels elles sont implantées. Cette transparence permettrait de pouvoir débusquer plus facilement l’évasion fiscale des entreprises. Ce fut une occasion manquée.   La crise de 2008 a quand même  constitué une cassure. Nous assistons à un emballement de la visibilité de la fraude fiscale dans le débat public. Monique Pinçon-Charlot (sociologue spécialiste des Riches)  raconte que les inspecteurs des impôts qu’elle  a interviewés sous couvert d’anonymat expliquent  que leurs conditions de travail sont organisées au plus haut de la hiérarchie de Bercy, afin qu’ils soient tenus éloignés des plus grandes fortunes. Leur travail est cloisonné, parcellisé, ils n’ont pas accès à l’ensemble de l’information. Dès que le sujet est sensible, c’est-à-dire quand il implique des personnalités à fort enjeu car détentrices de plusieurs millions d’euros, les personnels qui s’en occupent sont recrutés exprès au sein de la Direction générale des finances publiques. Pour dire les choses rapidement, ils sont recrutés parce qu’on a confiance en eux pour obéir aux ordres politiques.

 

Nous déjà dit mais le consentement à l’impôt est la base du processus démocratique. Cette série d’événements doit être l’occasion d’une prise de conscience globale de la nécessité de faire société et donc d’une lutte sans merci contre ce phénomène qui mine nos sociétés.

 

Loïc STEFFAN

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Dynamique Homme-Nature (« HANDY ») : Modélisation des inégalités et de l’exploitation des ressources dans l’effondrement ou la soutenabilité des sociétés

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mai 082016
 

Traduction Patrick SOULIGNAC – Loïc STEFFAN

Motesharrei et al. / Ecological Economics 101 (2014) 90–102

Safa Motesharreia,*, Jorge Rivasb, Eugenia Kalnayc

a Faculté de Politiques Publiques et Département de Mathématiques, Université du Maryland; et Centre National de Synthèse Socio-Environnementale (SESYNC)

b Département de Science Politique, Université du Minnesota; et Institute de Société et Environnement Global (IGES)

c Département de Science Atmosphérique et Océanique et Institut de Science Physique et Technologie, Université du Maryland

* Auteur correspondant. Adresses e-mail : ssm@umd.edu (S. Motesharrei), jorgerodrigorivas@gmail.com (J. Rivas), ekalnay@atmos.umd.edu (E. Kalnay).

 

* Auteur correspondant. Adresses e-mail : ssm@umd.edu (S. Motesharrei), jorgerodrigorivas@gmail.com (J. Rivas), ekalnay@atmos.umd.edu (E. Kalnay).

Mots-clés:

Dynamique homme-nature
Effondrement sociétal
Capacité porteuse
Dépassement contre soutenabilité
Inégalités économiques
Pression écologique

 

http://dx.doi.org/10.1016/j.ecolecon.2014.02.014

0921-8009 © 2014 The Authors. Published by Elsevier B.V. Open access under CC BY license.

Traduction Patrick SOULIGNAC - Loïc STEFFAN Open access under CC BY license.

Accéder au pdf HANDY-Fr-PS-LS

Note de traduction : Nous avons choisi de traduire le terme commoner par citoyen 
pour le faire correspondre à la variable.le terme exact est roturier. 
Il faut entendre le terme citoyen au sens de personne appartenant au peuple. 
La présente traduction est validée par les auteurs. 

 

Résumé

Une préoccupation répandue affirme que la tendance actuelle de l’exploitation des ressources n’est pas soutenable, mais la possibilité même d’un dépassement/effondrement demeure l’objet de controverses. Les effondrements se sont produits fréquemment dans l’histoire, souvent suivis par des siècles de déclin économique, intellectuel et démographique. De nombreux phénomènes naturels ou sociétaux ont été évoqués pour expliquer ces effondrements particuliers, mais les explications générales demeurent évasives.

Dans cet article, nous avons conçu un modèle dynamique des populations humaines en additionnant les richesses accumulées et les inégalités économiques sur la base d’un modèle prédateur-proie concernant les humains et la nature. La structure du modèle et les scénarii simulés, qui offrent des implications significatives, sont explicités. Quatre équations décrivent l’évolution des Élites, des Citoyens, de la Nature et de la Richesse. Le modèle montre que la stratification économique ou la pression écologique peuvent conduire indépendamment à un effondrement, en accord avec les données historiques.

La mesure de la « capacité porteuse » a été développée et son estimation s’est révélée être un moyen pratique pour la détection précoce d’un effondrement. Les mécanismes qui conduisent aux deux types d’effondrement sont discutés. Les nouvelles dynamiques de ce modèle permettent aussi de reproduire les effondrements observés durant l’histoire. L’effondrement peut être évité, et la population peut atteindre un point d’équilibre au maximum de la capacité porteuse de la nature, si le taux d’épuisement de celle-ci est réduit à un niveau soutenable et si les ressources sont réparties équitablement.

 

1.    Introduction

 

Une préoccupation répandue affirme que la tendance actuelle de l’exploitation des ressources n’est pas soutenable, mais la possibilité même d’un dépassement et effondrement demeure peu claire et controversée. Quelle est la réalité de la possibilité d’un effondrement ? Des sociétés complexes et avancées peuvent-elles réellement s’effondrer ? Il est usuel de dresser le portrait de l’histoire de l’humanité comme un progrès incessant et inévitable vers des niveaux croissants de complexité sociale, d’organisation politique et de spécialisation économique avec le développement de technologies plus avancées et capable de supporter une population toujours plus importante, le tout soutenu par la mobilisation toujours plus forte de matières premières, d’énergie et d’information. Pourtant, ce n’est pas inéluctable. Dans les faits, cette tendance quasi universelle à long terme a régulièrement été gravement perturbée par des effondrements soudains, qui durent parfois des siècles. Une brève recension de quelques exemples d’effondrements suggère que le processus d’expansion-et-effondrement est en fait un cycle récurrent que l’on retrouve tout au long de l’histoire, rendant nécessaire d’établir une explication plus générale de ce processus (Chase-Dunn et Hall, 1997 ; Goldstein, 1988 ; Meadows et al., 1972 ; Modelski, 1987 ; Tainter, 1988 ; Turchin et Nefedov, 2009 ; Yoffee et Cowgill, 1988).

 

L’effondrement dramatique de l’Empire Romain (suivi par plusieurs siècles de déclin de la population, de détérioration économique, de régression intellectuelle et de disparition de l’alphabétisation) est bien connu, mais ce ne fut pas le premier cycle d’expansion-et-effondrement en Europe. Avant l’émergence de la civilisation gréco-romaine classique, à la fois la civilisation minoenne et la civilisation mycénienne se sont étendues en atteignant des niveaux très avancés de civilisation, puis se sont effondrées presque totalement (Morris, 2006 ; Redman, 1999). L’histoire de la Mésopotamie, – le berceau de la civilisation, de l’agriculture, de la société complexe et de la vie urbaine – présente une série d’expansions-déclins qui incluent les empires akkadiens, assyriens, babyloniens, achéménide, séleucide, parthe, sassanide, omeyyade et abbasside (Redman et al., 2004 ; Yoffee, 1979). Dans l’Egypte voisine, ce cycle est aussi apparu à plusieurs reprises. En Anatolie et dans la vallée de l’Indus, les civilisations vastes et longtemps prospères hittite et harappéenne se sont complètement effondrées à tel point que leur existence même était inconnue jusqu’à ce que l’archéologie moderne les redécouvre. (Edwards et al., 1971, 1973 ; Jansen et al., 1991 ; Kenoyer, 1998 ; Thapar, 2004). Des cycles similaires d’expansion-effondrement se sont aussi répétés en Inde, plus particulièrement pour les Empires Maurya et Gupta (Edwards et al., 1971, 1973 ; Jansen et al., 1991 ; Kenoyer, 1998 ; Thapar, 2004). L’Asie du Sud-Est a connu « de nombreuses histoires d’effondrement et de régénération qui se chevauchent » sur plus de quinze siècles, et dont l’apogée fut l’Empire Khmer basé à Angkor, qui fut lui aussi dépeuplé et absorbé par la forêt au cours du 15ème siècle (Stark, 2006). L’histoire de la Chine est, tout comme celle de l’Egypte, remplie de cycles répétés d’expansions et d’effondrements, chacun des empires Zhou, Han, Tang et Song étant suivi par un effondrement très important de l’autorité politique et des progrès socio-économiques (Chu et Lee, 1994 ; Lee, 1931 ; Needham et Wang, 1956).Les effondrements ne sont pas cantonnés à « l’ancien monde ». L’effondrement de la civilisation Maya est très connu et fascine le monde entier, à cause à la fois de la nature avancée de la société maya et de la gravité de l’effondrement (Demerest et al., 2004 ; Webster, 2002). Comme Diamond (2005) le dit, il est difficile d’ignorer « la disparition de 90 à 99 % de la population après l’an 800 de notre ère… et la disparition des rois, des calendriers Comptes Longs et des structures politiques complexes et autres institutions ».  Dans les proches hautes terres centrales du Mexique, un certain nombre d’États puissants ont également atteint des niveaux élevés de puissance et de prospérité, puis se sont effondrés rapidement. Teotihuacan (la sixième plus grande ville du monde au 7ème siècle) et Monte Alban ne sont que les plus grands de ceux-ci à faire l’expérience d’un effondrement dramatique, avec un déclin de leurs populations d’environ 20-25% par rapport au pic historique en seulement quelques générations (Tainter, 1988).Nous connaissons beaucoup d’autres effondrements, y compris les cultures mississippiennes telles que les Cahokia ou les cultures du Sud-Ouest des États-Unis comme les Pueblo et Hohokam, mais aussi des civilisations andines telles que les Tiwanaku ou encore les civilisations sub-sahariennes, telles que  dans le Grand Zimbabwe, tout comme de nombreux effondrements à travers les îles du Pacifique comme pour l’île de Pâques. Il est probable que d’autres effondrements ont également eu lieu dans les sociétés qui n’atteignirent pas à un niveau suffisant de complexité pour produire des documents écrits ou des preuves archéologiques. En effet, une étude récente (Shennan et al., 2013) sur la période néolithique en Europe a montré que « contrairement à l’idée d’une croissance régulière de la population que l’on suppose habituellement, l’introduction de l’agriculture en Europe a été suivie de cycles d’expansion et de récession indiqués par la densité des populations régionales ». En outre « la plupart des régions montrent plus d’un exemple d’expansion-récession », et dans la plupart des régions, des diminutions de la population « de l’ordre de 30-60% » ont été identifiées. Les auteurs font également valoir que, plutôt que le changement climatique ou les maladies, l’effondrement possède des causes endogènes dans 19 des 23 cas étudiés, ce qui suggère la possibilité « de croissance démographique rapide due à une agriculture poussée à des niveaux insoutenables ». En outre, grâce à la décomposition en ondelettes des données archéologiques, S. Downey [communication personnelle] a montré que la durée moyenne de ces cycles d’expansion et de récession est d’environ 300-500 ans.  En résumé, malgré l’impression générale que l’effondrement des sociétés est rare, voire purement hypothétique, « l’image qui émerge est celle d’un processus récurent dans l’histoire, qui est mondial dans ses occurrences et sa répartition » (Tainter, 1988). Voir aussi Yoffee et Cowgill (1988), Goldstein (1988), Ibn Khaldun (1958), Kondratieff (1984), et Parsons (1991). Comme Turchin et Nefedov (2009) le soutiennent, il y a une grande robustesse des faits pour penser que « l’hypothèse que les cycles séculaires – oscillations démographiques, sociales et politiques de très longue période (au cours de plusieurs siècles) sont la règle plutôt que l’exception dans les grands états ou empires agraires. »Ceci nous amène à la question de savoir si la civilisation moderne peut connaitre un sort similaire. Il peut sembler raisonnable de croire que la civilisation moderne, armée d’une plus grande capacité technologique, de connaissances scientifiques et de ressources énergétiques, sera en mesure de faire face et de survivre aux crises qui firent succomber les sociétés historiques. Mais le bref aperçu des effondrements démontre non seulement l’omniprésence du phénomène, mais aussi à quel point les sociétés avancées, complexes, puissantes sont sensibles à l’effondrement. La chute de l’Empire Romain, et les tout aussi avancés (sinon plus) empires Han, Maurya et Gupta, ainsi que tant d’autres empires mésopotamiens sont autant de témoignages pour dire que le des civilisations créatives, sophistiquées, complexes peuvent être à la fois fragiles et impermanentes.Un grand nombre d’explications ont été proposées pour chaque cas spécifique d’effondrement, y compris un ou plusieurs des éléments suivants : volcans, tremblements de terre, sécheresses, inondations, changements dans les cours des rivières, dégradation des sols (érosion, épuisement, salinisation, etc.), déforestation, changements climatiques, migrations tribales, invasions étrangères, changements technologiques (telles que l’introduction de la sidérurgie), changements dans les méthodes ou les armes de guerre (telles que l’introduction du cheval de cavalerie, de l’infanterie blindée, ou des épées longues), changements dans la structure des échanges, épuisement de certaines ressources minérales (par exemple, les mines d’argent), déclin culturel et décadence sociale, soulèvements populaires, ou des guerres civiles. Toutefois, ces explications sont spécifiques à chaque cas particulier d’un effondrement plutôt qu’un argument de portée générale. En outre, même pour le cas particulier où l’explication est applicable, la société en question avait généralement déjà connu le phénomène identifié comme la cause sans s’effondrer. Par exemple, la société minoenne avait enduré à plusieurs reprises des tremblements de terre qui ont détruit les palais, et ils les ont tout simplement reconstruit plus splendides qu’auparavant. En effet, de nombreuses sociétés connaissent des sécheresses, des inondations, des volcans, l’érosion des sols, la déforestation, et ce sans perturbation sociale majeure (Tainter, 1988).Cela vaut également pour les migrations, les invasions et les guerres civiles. Les romains, les Hans, les empires assyriens et Maurya étaient, depuis des siècles, complètement hégémoniques militairement, et battirent avec succès les peuples voisins « barbares » qui finirent pourtant par les envahir. Donc, la pression militaire extérieure seule ne constitue guère une explication pour leurs effondrements. Avec à la fois des catastrophes naturelles et des menaces extérieures, l’identification d’un facteur explicatif unique amène à se demander : « oui, mais pourquoi dans ce cas particulier, un facteur a-t-il produit l’effondrement ? » D’autres facteurs explicatifs doivent être sollicités, et, en fait, les conditions politiques, économiques, écologiques et technologiques dans lesquelles les civilisations se sont effondrées ont beaucoup varié. Un effondrement spécifique peut découler d’une série de facteurs spécifiques, avec des déclencheurs particuliers, mais une explication générale reste insaisissable. Les explications individuelles peuvent sembler appropriées au cas par cas mais la nature universelle même du phénomène implique un mécanisme sous-jacent qui ne soit pas spécifique ni à une période particulière de l’histoire humaine, ni à une culture particulière, ni à une technologie donnée, ni à une catastrophe naturelle (Tainter, 1988 ; Turchin 2003 ; Yoffee et Cowgill, 1988).

 

 

Dans cet article, nous essayons de modéliser mathématiquement l’effondrement dans une perspective plus générale. Nous proposons un modèle simple, ne visant pas à décrire les cas individuels réels, mais plutôt de fournir un cadre général qui permet la réalisation d’« expériences de pensée » pour comprendre le phénomène de l’effondrement afin de tester des changements pour l’éviter. Ce modèle (appelé HANDY, pour dynamique de l’homme et de la nature) avance, au-delà des modèles existants sur la dynamique biologique des populations, en modélisant simultanément deux caractéristiques distinctes importantes qui semblent apparaître dans de nombreuses sociétés qui se sont effondrées: (1) l’érosion des ressources en raison de la pression exercée sur la capacité porteuse écologique (Abel, 1980 ; Catton, 1980 ; Kammen, 1994 ; Ladurie, 1987 ; Ponting, 1991 ; Postan, 1966 ; Redman, 1999 ; Redman et al., 2004; Wood, 1998 ; Wright, 2004), et (2) la stratification économique de la société entre des Élites et la masse des individus (ou « Citoyens ») (Brenner, 1985 ; Parsons, 1991 ; Turchin, 2005, 2006 ; Turchin et Nefedov 2009 ; Diamond, 2005 ; Goldstone, 1991 ; Ibn Khaldun , 1958). Dans beaucoup de ces cas historiques, nous avons des preuves directes que l’origine écologique du problème et la stratification économique jouent un rôle central dans la spécificité ou dans le processus de l’effondrement (Culbert, 1973 ; Diamond, 2005 ; Goldstone, 1991 ; Lentz, 2000 ; Mitchell, 1990). Pour des raisons empiriques et théoriques expliquées dans la section 3, notre modèle intègre à la fois de ces deux caractéristiques. Bien qu’en apparence similaire au modèle Brander et Taylor (1998) (ci-après dénommée « BT ») en ce sens que HANDY est basé sur le modèle prédateur-proie classique, l’inclusion de deux classes dans la société présente un ensemble beaucoup plus riche de solutions dynamiques, y compris sur les cycles d’effondrement sociétal ou écologique, car il permet la possibilité d’atteindre en douceur un équilibre (qui est la capacité porteuse écologique des écosystèmes). Nous utilisons la notion de Capacité Porteuse dans sa définition biologique: le niveau de la population que les ressources d’un environnement particulier peuvent soutenir sur le long terme (Catton, 1980 ; Cohen, 1995 ; Daly et Farley, 2003). Dans cet article, nous appelons ces ressources de l’environnement « Nature ».

L’article est organisé comme suit : la section 2 donne un aperçu du modèle prédateur-proie; la section 3 expose la description mathématique du modèle HANDY; la section 4 couvre l’analyse des solutions possibles pour atteindre un équilibre; la section 5 présente des exemples de scénarii dans trois types distincts de sociétés; la section 6 aborde une discussion générale sur les scénarii de la section 5; et la section 7 offre un bref résumé de l’article, et des thèmes de recherche et de réflexion pour de futurs travaux.

 

2.    Modèle Prédateur-Proie

 

Le modèle prédateur–proie, qui est l’inspiration à l’origine de HANDY, a été développé indépendamment par deux mathématiciens, Alfred Lotka et Vitto Volterra, au début du 20ème siècle (Lotka, 1925; Volterra, 1926). Ce modèle décrit la dynamique de compétition entre deux espèces, disons, les loups et les lapins. Le système d’équations fondamentales est :

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Dans le système ci-dessus, x représente la population de prédateurs (loups) ; y représente la population de proies (lapins) ; a détermine le taux de natalité des prédateurs, c’est-à-dire la croissance accélérée de la population de loups due à la disponibilité de lapins ; b est le taux de mortalité du prédateur ; c est le taux de natalité de la proie ; d détermine le taux de prédation, c’est-à-dire la proportion dans laquelle les lapins sont chassés par les loups.

Plutôt que d’atteindre un équilibre stable, les populations de prédateurs et de proies montrent des variations périodiques, déphasées, autour des valeurs d’équilibre :

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Notez la cohérence des unités entre les termes de droite et de gauche des équations (1) et (2). Une solution typique du système prédateur-proie est présentée en Fig. 1.

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Fig. 1. Une solution typique du système prédateur–proie est obtenue en faisant tourner les calculs avec les valeurs suivantes des paramètres et conditions initiales : a=3.0 × 10−5 (lapins·années)−1; b=2.0 × 10−2 années−1, c=3.0 × 10−2 années−1, d = 2.0 × 10−4 (loups·années)−1; x(0) = 1.0 × 10+2 loups ; et y(0) = 1.0 × 10+3 lapins. La population de prédateurs est mesurée en nombre de loups, la population de proies est mesurée en nombre de lapins, et le temps est mesuré en années.

 

3.    HANDY

 

Comme indiqué plus haut, le modèle dynamique homme-nature (HANDY) a été construit sur le modèle prédateur-proie. Nous pouvons désigner  la population humaine comme le «prédateur», tandis que la nature (les ressources naturelles de l’environnement) peuvent être considérées comme la «proie», impactée par la prédation des humains. Dans les modèles animaux, la capacité porteuse génère un plafond sur la population à long terme. Lorsque la population dépasse la capacité porteuse, des mécanismes tels que la famine ou la migration ramènent la population vers le bas. Cependant, dans le contexte des sociétés humaines, la population ne commence pas nécessairement à diminuer lors du passage du seuil de capacité porteuse, parce que, contrairement aux animaux, les humains peuvent accumuler des excédents importants (c’est-à-dire de la richesse), puis puiser dans ces ressources lorsque la production ne peut plus répondre aux besoins de la consommation. Cela introduit un autre type de retard qui permet une dynamique beaucoup plus complexes, qui modifie fondamentalement le comportement et la conclusion du modèle. Ainsi, notre modèle ajoute la variable du surplus accumulé qui n’existe pas dans les modèles destinés aux animaux, mais qui nous semble nécessaire pour les modèles humains. Nous appelons ce surplus accumulé «richesse».Cependant, empiriquement, , ce surplus accumulé n’est pas réparti uniformément dans toute la société, mais est plutôt contrôlé par une Élite. Bien que produisant la richesse, les Citoyens ne se voient attribué qu’une petite partie de celle-ci par les Élites, généralement au niveau ou juste au-dessus du niveau de subsistance. Sur cette base, et à l’aune des cas historiques évoqués dans l’introduction, nous avons séparé la population en «Élites» et «Citoyens», et nous avons introduit une variable pour la richesse accumulée. Pour comprendre cette analyse d’une structure à deux classes de la société moderne, voir Dragulescu et Yakovenko (2001) et Banerjee et Yakovenko (2010). Cela ajoute une dimension différente à la  prédation par laquelle les Élites ponctionnent la «proie» qui est la production de la richesse par les Citoyens. En conséquence, HANDY se compose de quatre équations de prédiction: deux pour les deux classes de la population, les Élites et les Citoyens, désignés par xE et xC, respectivement; une autre pour les ressources naturelles ou la nature, y; et un pour la richesse accumulée, w, désigné ci-après par «la richesse». Cet ensemble minimal de quatre équations semble saisir les caractéristiques essentielles de l’interaction homme-nature et est capable de produire les principaux scénarii potentiels d’effondrement ou de transition vers l’état d’équilibre.Un modèle similaire de la dynamique entre population et ressources renouvelables, basé sur le modèle prédateur-proie, a été développé dans le travail de pionnier Brander et Taylor (1998),  démontrant ainsi  que des valeurs raisonnables des paramètres peuvent produire des cycles «festin et famine» pour la population et les ressources. Leur modèle a montré qu’un système avec une base de ressources qui croît lentement s’expose à un dépassement et à un effondrement alors qu’un accroissement plus rapide des ressources produira un ajustement de la population et des ressources vers des valeurs d’équilibre. Ils ont ensuite appliqué ce modèle au cas historique de l’île de Pâques, constatant que le modèle fournit une explication plausible de la dynamique des populations connues à propos de l’île de Pâques à partir des données archéologiques et scientifiques. Ils soutiennent donc que les cas polynésiens où la population s’est effondrée étaient liés à un stock plus faible de ressources maximales (qu’ils appellent «capacité porteuse») qui ont progressé plus lentement, alors que les cas qui n’ont pas connu un tel effondrement résistèrent en raison d’un stock de ressources plus important (c’est-à-dire une capacité porteuse plus importante). Ils supposent  alors que leur modèle pourrait être compatible avec d’autres cas historiques d’effondrement, comme les anciennes civilisations mésopotamiennes et Maya, ou encore le Rwanda moderne.Toutefois, l’approche BT modélise uniquement la population et la nature et ne comprend pas un élément central de ces cas historiques: la stratification économique et l’accumulation de richesses. Ainsi, en dépit des preuves claires de l’existence d’une structure de classe stratifiée dans l’histoire de l’île de Pâques avant l’effondrement (ainsi que pour la Mésopotamie, les anciens Mayas, et le Rwanda moderne), le modèle BT n’intègre pas la stratification de classe comme un facteur explicatif. Dans leur modèle, la société produit et consomme comme une unité homogène unique. Nous pensons qu’une modélisation historiquement réaliste de l’évolution de la dynamique homme-nature dans ces sociétés complexes et  stratifiées ne peut être atteint sans inclure cette stratification de classe dans le modèle. Brander et Taylor reconnaissent que leur modèle est simple, et que l’application à des scénarii plus complexes peuvent nécessiter la poursuite du développement de la structure du modèle. Nous avons constaté que l’introduction de la stratification économique, sous la forme d’Élites et de Citoyens, ainsi que l’accumulation de richesses produit des résultats plus variés et des solutions plus riches, ce qui peut mener à avoir des implications plus larges pour analyser différents types de sociétés. La structure HANDY permet également d’expliquer des effondrements «irréversibles», sans rendre nécessaire l’introduction d’un mécanisme de compensation critique explicite dans le modèle, contrairement à ce que d’autres modèles doivent faire. Ainsi, alors que le modèle Brander-Taylor n’a que deux équations, HANDY a quatre équations pour prédire l’évolution des populations riches et des populations pauvres (Élites et Citoyens), Nature et Richesse accumulée (nous examinons d’autres différences dans la section 6.4 du document). Le modèle HANDY d’équations est résumé par:

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Il faut remarquer que , αE, CC, et CE sont tous des fonctions de  w, xC, and xE. Voir Eqs. (4) et (6) et Fig. 2a et b.

 

3.1. Description du modèle

 

La population totale est divisée en deux variables, xC et xE, qui représentent les populations des Élites et des Citoyens. Les populations s’accroissent à travers un taux de natalité β et un taux de mortalité α. β est supposé constant à la fois pour les Élites et les Citoyens, mais α dépend de la richesse comme nous l’expliquons ci-dessous.

Dans la réalité, les ressources naturelles existent sous trois formes : les stocks non renouvelable (énergies fossiles, réserves de minéraux, etc.), les stocks qui se reconstituent (forêts, sols, troupeaux d’animaux, réserves halieutiques, animaux de compagnies, réserves aquifères, etc.) et les flux renouvelables (vent, rayonnement solaire, précipitation, rivières, etc.). Les prochaines générations de ce modèle sépareront ces ressources. Nous avons retenu une formulation unique qui agrège ces trois formes de ressources pour permettre une compréhension claire du rôle que jouent les ressources naturelles dans l’effondrement ou la soutenabilité des sociétés humaines.

Ainsi , l’équation pour la nature comprend un terme de régénération, γy ( λ – y), et un terme d’épuisement, -δxCy. Le terme de régénération a été écrit sous la forme d’une équation logistique, avec un facteur de régénération, γ, reprise exponentielle pour les faibles valeurs de y, et phénomène de saturation lorsque y approche λ, la capacité de la nature – taille maximale de la nature en l’absence d’épuisement. En conséquence, le taux maximal de régénération a lieu quand y = λ / 2. La production respecte les formulations de l’économie écologique standard comme impliquant des inputs depuis la nature et des outputs vers la nature (c’est-à-dire l’exploitation des ressources naturelles et la pollution des réservoirs de ressources naturelles) (Daly , 1996; Daly et Farley, 2003).  Cette première génération de modèles HANDY modélise la partie de l’équation concernant l’exploitation de la nature comme incluant la réduction de la Nature due à la pollution. Le terme qui concerne l’exploitation comprend un taux d’exploitation par travailleur , δ , qui est proportionnel à la fois la taille de la réserve naturelle concernée et au nombre de travailleurs. Cependant , l’activité économique des Élites est modélisée pour représenter la direction, la gestion, et les fonctions de contrôle, mais pas l’engagement dans l’extraction directe des ressources, ce qui est fait par les Citoyens. Ainsi, seuls les Citoyens sont censés produire.On affirme souvent que le changement technologique peut réduire l’épuisement des ressources et donc augmenter la capacité porteuse. Cependant, les effets des changements technologiques sur l’utilisation des ressources ne sont pas unidirectionnel. Le changement technologique peut augmenter l’efficacité de l’utilisation des ressources, mais il a aussi tendance à augmenter à la fois la consommation par habitant des ressources et l’ampleur de l’extraction des ressources, de sorte que, en l’absence des effets d’une politique réelle, les augmentations de la consommation compensent souvent l’efficacité accrue de l’utilisation des ressources. Ceux-ci sont associés aux phénomènes dénommés Paradoxe de Jevons ou «effet rebond» (Greening et al., 2000;. Polimeni et al, 2008; Ruth, 2009). Par exemple, une augmentation de l’efficacité énergétique d’un véhicule se traduit par une augmentation des kilomètres parcourus, des voitures plus lourdes et des vitesses moyennes plus élevées qui annihilent les gains découlant de l’efficacité énergétique accrue. En outre, les progrès technologiques peuvent permettre une plus grande extraction de ressources et un débit plus élevé, qui apparaissent alors comme des augmentations pour la productivité des autres facteurs de production. Comme Daly le souligne, une grande partie de l’augmentation de la productivité dans l’agriculture et dans l’industrie au cours des deux derniers siècles, vient d’une augmentation (plutôt que d’une baisse) du débit des ressources (Daly, 1991). On considère généralement qu’une baisse du prix d’une ressource reflète une augmentation de l’abondance de cette ressource, mais en fait, il signifie souvent que la ressource est simplement extraite plus rapidement. Cela réduit la capacité porteuse au lieu de l’étendre. Sur le long terme et par habitant, l’utilisation des ressources a eu tendance à augmenter au fil du temps malgré les progrès technologiques spectaculaires dans l’efficacité de l’usage des ressources. De ce fait, l’ampleur et la direction de l’effet des changements technologiques sur l’utilisation des ressources varie et le résultat global est difficile à prédire. Par conséquent, dans cette génération de HANDY, nous supposons que les effets de ces tendances se neutralisent mutuellement. Le modèle sera développé afin de permettre que les tendances induites par la technologie s’ajustent dans  les deux sens.Enfin, il y a une équation pour la richesse accumulée, qui augmente avec la production, δxCy, et diminue avec la consommation des Élites et les Citoyens, CC et CE respectivement. La consommation des Citoyens (aussi longtemps qu’il y a suffisamment de richesse pour les payer) est SXC, un salaire de subsistance par habitant, s, multiplié par la population active. Les Élites se versent un salaire κ fois plus grand, de sorte que la consommation des Élites devient κsxE. Toutefois, lorsque la richesse devient trop faible pour payer un salaire, à savoir, lorsque w < wth, le paiement est réduit et finalement stoppé, et la famine survient, avec un taux de mortalité beaucoup plus élevé. κ est ici censé représenter les facteurs qui déterminent la division de l’output de la production totale de la société entre les Élites et les masses, en fonction du pouvoir respectif des classes que sont les Élites et les Citoyens, et de la capacité de chaque groupe à organiser la poursuite leur intérêt économique. Nous sommes conscients des limites inhérentes à  cette première génération de notre modèle pour  maintenir  cet équilibre (κ) constant dans chaque scénario, mais nous souhaitons développer κ plus finement dans les générations ultérieures de HANDY afin qu’il puisse être déterminé de manière endogène par d’autres facteurs dans le modèle.

CC et CE, les taux de consommation respectifs des Élites et des Citoyens, sont donnés par les équations suivantes :

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Le seuil de richesse, wth , est une valeur de la richesse au-dessous de laquelle la famine commence. Cela dépend de la « consommation minimale requise par habitant », ρ :

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Même lorsque les Citoyens commencent à ressentir la famine, à savoir, lorsque w ≤ wth, les Élites continuent de consommer de façon inégale, comme le stipule le κ dans le second terme du côté droit de l’équation . (5). Une représentation graphique des taux de consommation est donnée à la Fig. 2a .

Les taux de mortalité des Citoyens et des Élites, αC et αE,, sont des fonctions issues du taux de consommation :

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Les taux de mortalité varient entre une valeur normale (saine), αm, observée quand il y a suffisamment de nourriture pour leur subsistance, et une valeur maximale (de famine), αM, qui prévaut lorsque la richesse accumulée a été utilisée et que la population est affamée. Il existe une variété de mécanismes qui peuvent réduire la population quand elle dépasse la capacité porteuse, comme l’émigration, une sensibilité accrue aux maladies ou une famine sévère qui génère des troubles sociaux, tels que le banditisme, les émeutes, les rébellions, les révolutions et les guerres.

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a) Taux de consommation dans HANDY

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b) taux de mortalité dans HANDY

 

Fig. 2. Les taux de consommation per capita et les taux de mortalité pour les Élites et les Citoyens en fonction de la richesse. La famine commence lorsque C / sx ≤1 . Par conséquent, les Citoyens commencent à éprouver la famine lorsque w / wth ≤1 , tandis que les Élites ne la connaissent pas tant que  w / wth ≤ 1/κ. Ce décalage s’explique par l’accès inégal des Élites à la Richesse.

 

Ces mécanismes sont décrits en détail dans Turchin (2003) mais l’effet net de chacun d’entre eux est une réduction de la population, qu’illustre notre modèle quand nous parlons de « déclin de la population » ou de « famine ». Notons également que l’augmentation des taux de mortalité (α) est équivalent à une diminution symétrique des taux de natalité (β). Le taux de mortalité αC et αE peut aussi être exprimé en termes w/wth, dont la représentation graphique est donnée dans la Fig. 2b.

3.2. Note sur les unités et dimensions

 

Il y a trois dimensions pour les valeurs dans HANDY :

  1. La Population (qu’il s’agisse d’Élites ou de Citoyens), s’exprime en individus.
  2. La Nature/Richesse s’exprime en “éco-Dollars”.
  3. Le Temps s’exprime en années.

 

La structure du modèle requiert d’exprimer la Nature et la Richesse avec la même unité de mesure et c’est pourquoi nous avons créé l’unité éco-dollar. Les autres paramètres et fonctions du modèle comportent des unités compatibles avec les dimensions mentionnées ci-dessus en fonction de l’équation. (3) Par exemple la capacité porteuse χ et le capacité porteuse maximale χM, définies à la section 4.1, sont toutes deux exprimées en individus.

 

 

4. Valeurs d’équilibre et capacité porteuse

 

Nous pouvons utiliser le modèle pour trouver un équilibre soutenable et la capacité porteuse maximale dans différents types de sociétés. Pour que la population atteigne un équilibre, nous devons avoir αm ≤ βE ≤ βC ≤ αM. Nous définissons un paramètre adimensionnel, η :

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Étant donné que nous supposons αm ≤ βC ≤ αM, η sera toujours compris entre 0 ≤ η ≤ 1.

 

 

4.1. Equilibre quand xE = 0 (pas d’Élites) : société égalitaire

 

En prenant xE ≡ 0, nous pouvons déterminer les valeurs d’équilibre du système (l’indice “e” dénote les valeurs d’équilibre) :

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Nous définissons χ, la capacité porteuse pour la population, comme étant égale à xC,e dans Eq. (8), c’est-à-dire la valeur d’équilibre de la population en l’absence d’Elites :

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La capacité porteuse peut être maximisée si le taux de régénération de la Nature est maximal, c’est-à-dire si ye = λ/2. Ceci suppose que δ soit égal à une valeur δ* qui peut résulter en un état stationnaire avec une population maximale (soutenable), ce que dans cet article nous appelons la valeur «optimale» de δ. A partir de la seconde équation dans Eq. (8), on peut montrer que δ* est donné par :

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La capacité porteuse maximale, χM, est ainsi donnée par :

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4.2. Equilibre quand xE ≥ 0 et κ=1 (pas d’inégalités): société équitable

 

Si nous prenons κ ≡ 1 et βE ≡ βC ≡ β, nous pouvons atteindre un état d’équilibre pour lequel xE ≥ 0. Ce cas modélise une société équitable de “travailleurs” et “non-travailleurs”. Nous avons besoin d’un paramètre libre sans dimension ϕ qui établit le ratio initial des non-Travailleurs aux Travailleurs :

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Les valeurs d’équilibre du système peuvent alors être exprimées comme suit :

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La population totale xe=xC,e+xE,e peut encore être maximisée en choisissant δ de façon appropriée :

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Ce δ** est plus grand que le facteur d’exploitation optimal donné par Eq. (10). La différence provient de ce que les travailleurs doivent produire davantage de richesse qu’ils n’en ont besoin pour eux seuls, afin de prendre en charge les non-Travailleurs. Pour ce choix de δ, la population totale est donnée par :

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Comme on peut le voir dans Eq. (15), la population maximum totale à l’équilibre est indépendante de ϕ et se conforme à la capacité porteuse maximale donnée plus haut dans Eq. (11).

 

4.3. Equilibre quand xE ≥ 0 et κ > 1: société inégalitaire

 

Il est possible d’atteindre l’équilibre dans une société inégalitaire si nous pouvons satisfaire la condition suivante :

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(La condition générale αm ≤ βE ≤ βC ≤ αM doit toujours être respectée dans tous les cas pour qu’un équilibre soit possible)

Les valeurs d’équilibre dans ce cas général peuvent être exprimées comme suit :

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Le paramètre libre, ψ, est le rapport d’équilibre xE,e/xC,e, apparent dans la seconde équation de Eq. (17). Au contraire de ϕ, ψ ne peut pas être aisément relié aux conditions initiales ; il peut en revanche être déterminé à partir des résultats d’une simulation.

A nouveau, la population totale xe = xC,e + xE,e peut être maximisée en choisissant δ de façon appropriée :

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Le taux d’exploitation des ressources requis δ*** peut être encore plus grand que le δ optimal donné par l’Eq. (14) en fonction des valeurs de κ et ψ. En présence d’inégalités, la population totale maximum n’est plus indépendante de κ et ψ et est plus faible que la capacité porteuse maximum donnée par les équations (11) and (15) :

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5. Scenarii

Nous discutons trois séries de scénarii :

  1. Société égalitaire (pas d’Élites): scénarii dans lesquels xE =0.
  2. Société équitable (avec des travailleurs et des non-travailleurs): scénarii dans lesquels xE ≥ 0 mais  κ ≡ 1.
  3. Société inégalitaire (avec Élites et Citoyens): scénarii dans lesquels xE ≥ 0 et κ > 1.

 

Pour l’ensemble de ces scénarii, nous démarrons le modèle avec des valeurs typiques des paramètres et des conditions initiales indiquées dans le tableau 1, sauf indication contraire.Comme indiqué ci-dessus, les valeurs de κ et xE(0) déterminent le type de la société. Au sein de chaque type de société, nous obtenons différents scénarii en faisant varier le facteur d’exploitation des ressources, δ.Dans cette section, nous allons montrer que HANDY est capable de modéliser trois types distincts de sociétés en changeant κ and xE(0). Un équilibre durable peut être trouvé pour chaque société en contrôlant δ . Un choix approprié de δ permet de trouver un équilibre optimal, à savoir, une valeur de la population totale maximale. L’augmentation de δ au-dessus de sa valeur optimale rend l’approche vers l’équilibre oscillatoire. Un tel équilibre est sous-optimal, et la capacité porteuse est inférieure à sa valeur maximale théorique, χM . Il est également possible d’atteindre un équilibre sous-optimal (une population inférieure au maximum théorique, mais durable) en rendant δ inférieur à sa valeur optimale.

En revanche, dans ce dernier cas, l’approche vers l’équilibre se fera par un atterrissage en douceur plutôt qu’une oscillation vers l’équilibre. Lorsque δ augmente trop la société connait des cycles de prospérité et d’effondrement. L’augmentation de δ au-delà d’un certain niveau se traduit par un effondrement irréversible (complet) de type-N, dont des exemples sont présentés dans les sections   5.1.4, 5.2.4, et 5.3.2. Nous établirons une typologie ou catégorisation complète des effondrements dans les deux paragraphes suivants.

Le paramétrage du modèle en différents scénarii produit deux types d’effondrement,  soit en raison de la pénurie de main-d’œuvre (suite à une famine en raison des inégalités), soit en raison de l’insuffisance de nature (épuisement des ressources naturelles). Nous appelons le premier cas effondrement  Type-L (disparition du travail) et le deuxième effondrement Type-N (épuisement de la nature). Dans l’effondrement Type-L, la croissance de la population des Élites réduit la disponibilité des ressources pour les Citoyens. Cela provoque le déclin de la population des Citoyens (qui effectuent le travail), et par conséquence le déclin de la richesse. Ensuite la population des Élites dégringole à cause de l’absence de moyens de subsistance, c’est-à-dire la richesse, a disparu. Voir Fig. 6a par exemple pour un effondrement Type-L. Cela pourrait représenter le cas historique de la disparition de la civilisation Maya dans le Yucatan. Notez que ce type d’effondrement ne peut survenir que dans les sociétés inégalitaires car sa cause principale est l’inégalité.

D’autre part un effondrement de Type-N commence par un épuisement de la nature, suivi d’une baisse de la richesse qui, à son tour, provoque une baisse des populations des Citoyens puis des Élites. Selon le niveau d’exploitation des ressources, les effondrements de Type-N peuvent être « réversibles » ou « irréversibles ». Après un effondrement réversible, la régénération de la nature peut déclencher un autre cycle de prospérité, dont des exemples peuvent être observés sur les Figs. 3c et 4c. Cela pourrait correspondre aux cas historiques des effondrements grecs et romains.

Quand l’épuisement est poussé au-delà d’une certaine limite, la nature s’effondre totalement, et le système s’effondre entièrement par la suite. Voilà pourquoi nous qualifions un effondrement irréversible de Type-N d’effondrement «complet». Des exemples de tels effondrements sont observables sur les Figs. 3d, 4d, et 6b. Il pourrait s’agir du cas historique de l’Île de Pâques. Les effondrements de Type-N peuvent arriver à cause d’une exploitation excessive des ressources (Figs. 3d and 4d) ou quand on conjugue une trop grande exploitation des ressources et de trop grandes inégalités (Fig. 6b).

Il est important de comprendre l’interaction entre le facteur d’appauvrissement, δ, et la capacité porteuse, χ. Plus δ s’éloigne de sa valeur optimale, plus χ recule par rapport à sa valeur maximale, χM. Un équilibre peut être atteint que si et seulement si χ ne s’éloigne pas trop loin de la valeur χM, ce qui signifie que δ ne doit pas trop s’éloigner de sa valeur optimale, donnée par les Eqs. (10), (14) et (18) pour les trois types de sociétés considérées. Notons que dans les résultats de tous les scénarii présentés ci-dessous (pour les trois types de sociétés étudiées), la capacité porteuse (χ) et le maximum de capacité porteuse (χM) sont calculés respectivement à partir de leurs définitions Eqs. (9) and (11).

Remarque importante concernant les unités de l’axe des ordonnées de tous les graphiques suivants : les populations de Citoyens xC et Élites  xE , et la capacité porteuse, χ, sont toutes normalisées par rapport à la capacité porteuse maximale, χM. La Nature et la Richesse sont toutes les deux en unités de la capacité de la Nature, λ. L’échelle supérieure de l’axe des ordonnées du graphique se rapporte à la population(s) et à la capacité porteuse ; l’échelle du milieu se rapporte à la Nature qui (normalement) reste limitée par 1λ; et l’échelle inférieure est pour la Richesse.

Note: Toutes les simulations ci-dessous utilisent la méthode d’intégration d’Euler avec un pas de 1 an.

Table 1

Description des paramètres et des variables d’état utilisées dans HANDY. κ , δ et xE sont modifiés pour étudier divers scénarii dans trois types de sociétés différentes . xE= 0 définit une société égalitaire sans Élites. κ = 1 définit une société équitable avec des Travailleurs et des non-Travailleurs, représentés respectivement par xC et xE dans ce cas. xE ≥ 0 et κ > 1 définissent une société inégalitaire avec les Élites et les Citoyens (xE and xC). À titre de référence, toutes les autres variables et fonctions dans HANDY sont également énumérés ci-dessus. Partout dans cet article, l’indice e  représente la valeur d’équilibre.

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(a). Liste des paramètres dans HANDY. κ et δ prennent des valeurs différentes pour divers scénarii.

(b). Liste des variables d’état dans HANDY. xE(0) prend différentes valeurs pour différents scénarii.

 

 

Table 2

À titre de référence , toutes les autres variables et fonctions dans HANDY sont répertoriés dans ce tableau. Partout dans cet article, l’indice e  représente la valeur d’équilibre.

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Société Égalitaire : atterrissage en douceur vers un équilibre optimal

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a) Atterrissage en douceur vers un équilibre optimal quand la population des Élites (indiquée en rouge) vaut zéro. La population finale atteint la capacité porteuse, qui est à sa valeur maximale, χM, dans ce scénario.

 

Société Égalitaire : approche oscillatoire vers l’équilibre

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b) Approche oscillatoire vers l’équilibre quand la population des Élites (indiquée en rouge) vaut zéro. La population finale converge vers la capacité porteuse qui est inférieure à la valeur maximale, χM, dans ce scénario.

 

Société Égalitaire : Cycles de prospérité puis d’effondrements réversibles Type-N

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c) Cycles de prospérité, dépassement, effondrement(Type-N réversible), puis renouvellement quand la population des Élites (indiquée en rouge) vaut zéro.

 

Société Égalitaire : effondrement irréversible Type-N (complet)

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d) effondrement irréversible de Type-N (complet) quand la population des Élites (indiquée en rouge) vaut zéro. Toutes les variables d’Etat s’effondrent jusqu’à zéro dans ce scénario à cause d’une sur-exploitation des ressources.

Fig. 3. Résultats expérimentaux pour une société égalitaire.

 

5.1. Société Égalitaire  (pas-d’Élites): xE=0

 

Dans les quatre scénarii suivants, κ ne joue aucun rôle étant donné que nous avons fixé xE ≡ 0. Nous initialisons le taux d’exploitation des ressources avec δ = δ, valeur optimale d’équilibre qui maximise la capacité porteuse, puis nous l’augmentons lentement pour obtenir des scénarii supplémentaires. La ligne rouge horizontale dans les graphiques pour quatre scénarii de cette section représente la population avec zéro Élites.

 

5.1.1. Société Égalitaire : Atterrissage en douceur vers l’équilibre.

 

Pour ce scenario dans la Fig. 3a, δ=δ=6.67×10−6. Par conséquent, la capacité porteuse est à son niveau maximum χM. Remarquons que la Nature se stabilise à ye=λ/2, qui est la valeur qui conduit au taux de régénération maximum. Cette régénération maximale peut soutenir un taux maximum d’exploitation soutenable des ressources, et la population maximale.

Si nous paramétrons δ < δ*, nous pouvons toujours observer un atterrissage en douceur vers la capacité porteuse, χ. Cependant, χ sera à un niveau inférieur à χM car un niveau sous-optimal de δ ne correspond pas au maximum de régénération de la nature, ce qui est nécessaire si nous voulons avoir la population soutenable maximum. L’avantage d’une valeur de δ plus basse que l’optimum est d’obtenir un niveau d’équilibre supérieur (en comparaison avec λ / 2) pour la Nature.

Choisir un taux d’épuisement, δ, qui est trop petit pour produire suffisamment pour nourrir la population conduit à un effondrement, et ceci rend n’importe quel équilibre impossible même si la Nature demeure à sa capacité maximale. Ceci ne devrait pas se produire dans le monde réel car l’instinct de survie garantit que les hommes puisent leur besoins vitaux de la nature.

 

5.1.2. Société Égalitaire : approche oscillatoire vers l’équilibre

Pour le scénario de la Fig. 3b, δ est augmenté jusqu’à δ=2.5δ=1.67 × 10−5.  Comme nous pouvons l’observer de la fig. 3b, la capacité porteuse, χ, est plus basse que la valeur maximale χM. La population dépasse initialement la capacité porteuse puis oscille et finalement converge vers celle-ci puisque le dépassement n’est pas trop important, car il est de l’ordre χ. Remarquons qu’au moment où la population (totale) dépasse la capacité porteuse, la richesse atteint un pic puis commence à décliner.

5.1.3. Société Égalitaire : cycles de prospérité, dépassement, effondrement puis régénération

Pour le scénario de la Fig. 3c, δ est augmenté jusqu’à δ=4δ=2.67×10−5. Comme nous pouvons le voir, la Population, la Nature et la Richesse s’effondrent conjointement vers de très petites valeurs. Cependant, après que l’exploitation des ressources soit devenue faible en raison du faible nombre de travailleurs, la Nature a une chance de se régénérer à un niveau proche de sa capacité, λ. La régénération de la Nature engendre un nouveau cycle de prospérité qui s’achève avec un nouvel effondrement. La simulation des résultats indique que ces cycles qui s’achèvent par des effondrements de Type-N (c’est-à-dire ceux qui commencent à cause de la rareté de la Nature) se répètent eux-mêmes indéfiniment.  Par conséquent, de tels cycles d’effondrement sont qualifiés de «réversibles» de Type-N aussi longtemps que δ demeure dans un voisinage «sûr» de δ*.

5.1.4. Société Égalitaire : Effondrement irréversible de Type-N (effondrement complet)

Pour ce scénario dans la Fig. 3d, δ est encore augmenté à δ = 5.5δ = 3.67E − 5. Le dépassement est tellement important qu’il force Population, Nature et Richesse à s’effondrer totalement, sans possibilité de régénération. C’est un effondrement générique type qui peut subvenir pour n’importe quel type de société à cause d’un dépassement excessif. Voir les Sections 5.2.4 et 5.3.2 pour des exemples d’effondrement irréversible de Type-N dans des sociétés respectivement équitables ou inégalitaires. Nous émettrons plus loin des commentaires sur ces deux types d’effondrements dans la Section 6.

Nous observons que la Richesse accumulées retarde le déclin de la population même après que la Nature ait décliné en dessous de sa capacité, λ. Par conséquent, la Population ne cesse pas de croître et d’exploiter la Nature avant que celle-ci ne soit totalement épuisée. A ce moment-là, à savoir quand y=0, la Richesse ne peut plus croître ; de fait, il se produit alors une chute vertigineuse de la population et finalement un effondrement total et irréversible.

 

 

 

 

Société Équitable : atterrissage en douceur vers un équilibre optimal

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a) L’équilibre en présence de Travailleurs et de non-Travailleurs peut être atteint avec une croissance faible et des salaires équitables.

 

Société Équitable : Approche oscillatoire vers l’équilibre.

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b) L’approche oscillatoire vers l’équilibre, en présence à la fois de Travailleurs et de Non-Travailleurs, est possible quand le dépassement n’est pas trop important.

 

Société Équitable : Cycles de Prospérité et d’effondrement réversibles de Type-N

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c) Cycles de Prospérités, dépassement (réversible Type-N), effondrement et régénération en présence de Travailleurs et de Non-Travailleurs.

 

Société Équitable : effondrement irréversible de Type-N (complet)

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d) L’effondrement total irréversible de Type-N (effondrement complet) survient après une période de croissance très soutenue.

 

Fig. 4. Résultats expérimentaux pour une Société Équitable.

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Fig. 5. L’effondrement total qui est survenu dans le scénario précédent, Fig. 4d, peut être évité en réduisant l’exploitation des ressources per capita. Ceci peut être obtenu soit en augmentant le ratio de Non-Travailleurs par rapport aux Travailleurs (δ élevé, ϕ élevé), ou en diminuant la charge moyenne de travail par Travailleurs, i.e., en diminuant le nombre total d’heures travaillées par semaine (δ faible, ϕ faible).

 

5.2. Société Équitable (avec des Travailleurs et des non-Travailleurs): κ =1

 

Nous avons paramétré les valeurs et les conditions initiales pour correspondre à celles fournies dans la Table 1, hormis le fait que cette fois-ci nous avons mis xE(0) = 25 (ϕ= 0.25) et κ = 1. Nous avons commencé avec le niveau optimal d’exploitation des ressources per capita δ = δ**, ce qui permet de soutenir le maximum de population (voir Eq. (14)), puis nous l’avons augmenté graduellement pour obtenir les scénarii additionnels de cette sous-section. Remarquons que dans ces cas xC décrit la population de Travailleurs, alors que xE décrit la population de Non-Travailleurs.

 

5.2.1. Société Équitable : atterrissage en douceur vers un équilibre optimal

Pour le scenario dans la Fig. 4a, δ = δ∗∗ = 8.33 × 10−6. Remarquons que cela est plus important que la valeur optimale en l’absence de Non-Travailleurs δ = 6.67 × 10−6 même si tous les autres paramètres sont identiques à ceux de la Section 5.1.1. Cette différence provient du fait que xE ≠ 0, ce qui oblige alors les Travailleurs à effectuer une production supplémentaires pour soutenir les Non-Travailleurs. Maintenant, χ < χM car δ = δ∗∗ ≠ δ∗. Cependant en paramétrant δ = δ**, la valeur optimale de δ en présence de Non-Travailleurs, la population totale xC + xE, atteint encore la capacité porteuse maximale, χM, la même que dans la section 5.1. Voir Eq. (15) et Section 4.2 pour une description mathématique.

Des commentaires similaires à la Section 5.1.1 s’appliquent quand on choisit un δ inférieur à la valeur optimale.

 

5.2.2. Société Équitable : approche oscillatoire vers l’équilibre.

Pour le scénario dans la Fig. 4b, δ=2.64δ∗∗=2.20×10−5. La population totale est égale à la capacité porteuse effective (inférieure à la capacité porteuse maximale).

 

5.2.3. Société Équitable : cycles de prospérité, dépassement, effondrement et régénération.

Pour le scénario dans la Fig. 4c, δ = 3.46δ∗∗= 3.00 × 10−5. Le résultat est analogue à la Fig. 3c qui correspond à la section 5.1.3. Comme précédemment, le moment où la population totale dépasse la capacité porteuse est matérialisé par le fait que la Richesse commence à décroître. Après chaque cycle de prospérité, il y a un effondrement partiel réversible de Type-N.

 

5.2.4. Société Équitable : effondrement total

Pour ce scénario dans la Fig. 4d, δ=5δ∗∗=4.33 × 10−5. A nouveau, nous pouvons observer une effondrement (total) de Type-N de la Nature et de la Richesse qui advient à cause d’un épuisement des ressources naturelles résultant d’une forte exploitation des ressources per capita.

 

5.2.5. Société Équitable: prévention de l’effondrement total en diminuant l’exploitation moyenne des ressources per capita.

Le cas de la Fig. 5 est similaire au cas précédent (voir Section 5.2.4 et la Fig 4d), à la différence près que nous augmentons le ratio des Non-Travailleurs par rapport aux Travailleurs, ϕ, de 0.25 à 6. Cela revient à changer xE(0) de 25 à 600, en gardant xC(0) = 100. En augmentant le ratio des Non-travailleurs par rapport aux Travailleurs, un équilibre soutenable peut être atteint du fait d’une moindre exploitation des ressources per capita – équivalent à une réduction du facteur δ si tout le monde contribuait à l’identique au travail. Ceci peut également être interprété comme une modélisation d’une réduction de la charge de de travail moyenne par travailleur.

 

 

Société Inégalitaire: effondrement Type-L (rareté du travail)

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a) L’effondrement de la population fait suite à un équilibre apparent lié à une population d’Élite initialement faible quand κ=100. Ce scénario montre aussi un chemin différent vers l’effondrement dans lequel, si la Nature peut finalement se régénérer, ce n’est pas le cas de la Population.

 

Société Inégalitaire : effondrement irréversible de Type-N (complet)

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b) Un effondrement soudain et complet lié à la fois à la sur-exploitation des ressources et aux inégalités (κ=100).

 

Société inégalitaire : atterrissage en douceur vers un équilibre optimal

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c) Avec des inégalités modérées (κ=10), il est possible d’atteindre un équilibre optimal en contrôlant le taux de natalité.

 

Société Inégalitaire : approche oscillatoire vers l’équilibre

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  1. d) Avec δ δ***, il est toujours possible d’osciller et de converger vers l’équilibre (κ=10).

 

Fig. 6. Résultats expérimentaux pour une société inégalitaire.

 

 

5.3. Société Inégalitaire (avec des Élites et des Citoyens): xE ≥ 0 et κ > 1

 

Dans nos exemples de société inégalitaires, les Élites consomment (per capita) κ < 10 à 100 fois plus que les Citoyens. Leur population, tracée en rouge, est multipliée par κ pour représenter leur équivalent en impact à cause de leur plus grande consommation. C’est pour cela que nous utilisons le terme « Équivalent Élites » dans le graphique de la Section 5.3.

Dans les deux premiers cas, nous discutons de deux types distincts mais cependant génériques d’effondrement dans une société inégalitaire. Dans ces deux scénarii, κ=100.

Alors, nous montrons la possibilité d’atteindre un équilibre en réduisant κ à 10 et en ajustant le taux de natalité βE et βC indépendamment. Ces deux scénarii avec κ=10 montrent que pour atteindre un équilibre soutenable dans une société inégalitaire, il est nécessaire d’avoir des politiques qui limitent les inégalités et qui assurent que le taux de natalité demeure inférieur à des niveaux critiques.

 

5.3.1. Société Inégalitaire: effondrement de Type-L (disparition du travail, régénération de la Nature)

 

Ce scénario, présenté dans la Fig. 6a, est strictement le même que l’équilibre sans Élites présenté dans la Section 5.1.1 (Fig. 3a) à la différence que nous paramétrons xE(0) = 1.0 × 10−3. C’est en vérité un nombre initial d’Élite très faible. Les scénarii semblent identiques jusqu’à environ t=500 ans après le début de la simulation. La population des Élites croît alors significativement après t=500 et épuise la richesse, ce qui est à l’origine de l’effondrement. Avec ce scénario, le système s’effondre avec la raréfaction des Travailleurs, même si les ressources naturelles sont encore abondantes, et comme le taux d’épuisement est optimal, il faut encore plus de 400 ans après le pic de Richesse pour que la société s’effondre. Dans cet exemple, les Citoyens meurent en premier et les Élites disparaissent plus tard. Ce scénario montre que, dans une société qui est par ailleurs soutenable, la consommation fortement inégale des Élites causera tout de même un effondrement.

Ce scénario est un exemple d’effondrement de Type-L dans lequel à la fois la Population et la Richesse s’effondrent mais la Nature se régénère (à sa capacité porteuse maximale, λ, en l’absence d’exploitation des ressources). La rareté des travailleurs est la cause initiale de cet effondrement de Type-L, qui s’oppose à l’épuisement de la Nature dans les effondrements de Type-N.

 

5.3.2. Société Inégalitaire : effondrement irréversible de Type-N (effondrement complet)

Le scénario typique dans la Fig. 6b pour un effondrement complet est le résultat d’avoir fait tourner le modèle avec les conditions initiales fournies dans la Table 1. Des exemples d’effondrement irréversibles (complets) dans des sociétés égalitaires et équitables sont présentés dans la Section 5.1.4 (Fig. 3d) et la Section 5.2.4 (Fig. 4d).

Nous avons introduit une petite variation initiale de xE(0) = 0.20, κ = 100, et une forte contrainte d’exploitation des ressources δ=1.0×10−4, de sorte qu’à la fois l’exploitation δ=15δ* et le coefficient d’inégalités κ = 100 sont importants. Cette combinaison se traduit par un effondrement complet du système sans possibilité de récupération. La Richesse commence à décroître dès que la population de Citoyens va au-delà de la capacité porteuse, puis l’effondrement complet ne prend que 250 ans de plus. La baisse de la Richesse provoque la chute de la population de Citoyens avec un décalage dans le temps. La réduction rapide du nombre de Travailleurs, associée à la rareté des ressources naturelles induit que la Richesse baisse plus rapidement qu’auparavant. En conséquence, les Élites – qui pourraient d’abord survivre à la famine en raison d’un accès inégal aux biens consommables (κ=100) – vont aussi mourir de faim. Notons que comme à la fois l’exploitation des ressources et les inégalités sont élevées, l’effondrement a lieu plus vite et induit un niveau beaucoup plus faible de population que dans le cas précédent (voir Section 5.3.1, Fig. 5.3.1) où le taux d’exploitation des ressources était de δ=δ*.

5.3.3. Société Inégalitaire : atterrissage en douceur vers un équilibre optimal

 

Les valeurs des paramètres suivants peuvent produire le scénario actuel (les autres sont exactement identiques à la Table 1) :

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La valeur utilisée pour δ dans ce scénario est δ*** qui est donnée par l’Eq. (18). Il faut se souvenir que ψ = 0.65 n’est pas un paramètre que nous pouvons choisir. Cependant, elle peut être lue comme la résultante de la simulation qui équilibre le ratio entre la Population des Élites et des Citoyens. Voir la deuxième équation dans Eq. (17). D’autre part, η = 1/12 est déterminé par les taux de mortalité et de natalité, ainsi que par le coefficient d’inégalité. Ces paramètres sont choisis pour satisfaire Eq. (16), la condition pour atteindre un équilibre dans une société inégalitaire.

Les mêmes commentaires que dans la 5.1.1 s’appliquent ici si nous choisissons un δ plus faible que la valeur optimale.

 

5.3.4. Société inégalitaire: approche oscillatoire vers l’équilibre

 

Les valeurs des paramètres et des conditions initiales dans le scénario présenté dans la Fig. 6d sont exactement les même que dans le scénario précédent Fig. 6c, à l’exception de δ. Il est porté à 1.3 × 10−5, presque 2δ***. Il en résulte une capacité porteuse beaucoup plus faible par rapport à la Section 5.3.3, comme on peut le voir en comparant les Fig. 6c et d. Par conséquent, la population finale dans ce scénario est nettement inférieure à la population finale totale dans le scénario précédent, 5.3.3 (Fig. 6c) (Table 2).

 

6. Discussion des résultats

 

Nous avons réalisé une série d’expériences avec le modèle HANDY, en considérant d’abord une société égalitaire sans Élites (xE=0), puis une société équitable (κ=1) où les non-travailleurs et les travailleurs sont rémunérés à l’identique, et finalement une société inégalitaire dont les Élites consomment κ fois plus que les Citoyens. Le modèle a été utilisé pour trouver une valeur d’équilibre stable et la capacité porteuse maximale pour chacun de ces trois types de sociétés.

 

6.1. Société inégalitaire

 

Les scenarii qui reflètent de la façon la plus réaliste notre monde contemporain se situent dans le troisième groupe d’expériences (voir les scenarii pour une société inégalitaire en Section 5.3), où nous avons introduit une stratification économique.

Dans de telles conditions, il apparait que l’effondrement est difficile à éviter, ce qui aide à expliquer pourquoi la stratification économique est l’un des éléments récurrents identifié dans les sociétés du passé qui se sont effondrées. En particulier, dans le premier de ces scenarii de sociétés inégalitaires, 5.3.1, la solution semble être sur une voie soutenable pendant une longue période, mais même avec un taux d’exploitation des ressources optimal (δ*) et en commençant avec une population d’Élites très faible, les Élites consomment finalement trop, ce qui provoque une famine parmi les Citoyens qui cause finalement l’effondrement de la société. Il est important que noter que cet effondrement de Type-L est dû à une famine induite par les inégalités qui conduit à une perte de travailleurs, plutôt qu’à un effondrement de la Nature. Bien qu’apparaissant initialement comme identique à la solution soutenable optimale obtenue en l’absence d’Élites, la stratification économique change the résultat final : la consommation des Élites continue de croitre jusqu’à ce que la société s’effondre. L’effondrement Maya – dans lequel la population ne s’est jamais rétablie alors même que la nature s’est régénérée – est un exemple d’effondrement de Type-L , alors que les effondrements dans l’Ile de Pâques et le Croissant Fertile – où la nature a été épuisée – sont des exemples d’effondrement de type N.

Dans le scénario 5.3.2, avec un taux d’exploitation des ressources plus élevé, le déclin des Citoyens se produit plus rapidement, tandis que les Elites prospèrent encore, mais finalement les Citoyens s’effondrent complètement, suivis par les Elites. Il est important de noter que dans ces deux scenarii, les Elites – du fait de leur richesse – ne souffrent des effets négatifs de l’effondrement environnemental que bien après les Citoyens. Cette réserve de richesse permet aux Élites de continuer à agir comme si de rien n’était, en dépit de la catastrophe imminente.

Il est probable que ce soit un mécanisme important pour expliquer comment les Élites ont permis aux effondrements historiques de se produire, en semblant inconscients de la trajectoire catastrophique (ce qui est le plus manifeste dans le cas de Rome et des Mayas). Cet effet retard est encore renforcé par la longue trajectoire apparemment soutenable qui précède le début de l’effondrement. Alors que certains membres de la société pourraient sonner l’alarme quant au fait que le système se dirige vers un effondrement imminent et par conséquent prôner des changements structurels dans la société pour l’éviter, les Élites et leurs soutiens, qui se sont opposés à ces changements, pourraient arguer de la longue trajectoire soutenable “jusqu’à présent” pour défendre le statu quo.

Les deux derniers scenarii dans cette série d’expériences, 5.3.3 et 5.3.4, sont conçus pour indiquer le type de politiques nécessaires pour éviter cette issue catastrophique. Ils montrent que, dans un contexte de stratification économique, les inégalités doivent être grandement réduites et la croissance de la population maintenue en dessous de niveaux critiques pour éviter un effondrement sociétal (Daly, 2008).

 

6.2. Société égalitaire

 

Afin de mieux comprendre les conditions nécessaires pour éviter l’effondrement, notre première série d’expériences modélise une société sans stratification économique et démarre avec des valeurs de paramètres qui rendent possible d’atteindre la capacité porteuse maximale (scénario 5.1.1). Le résultat montre qu’en l’absence d’Élites, si l’extraction per capita est maintenu au niveau optimal de δ*, la population croit doucement et asymptote le niveau de la capacité porteuse maximale. Ceci entraine un atterrissage en douceur à l’équilibre aux niveaux de population et de production maximum soutenables.

Accroitre légèrement le facteur d’exploitation des ressources (scénario 5.1.2) provoque des oscillations du système, mais permet toujours d’atteindre un équilibre soutenable, quoique, de façon notable, à une capacité porteuse plus faible. La population dépasse sa capacité porteuse, mais comme ce dépassement n’est pas excessif – de l’ordre de la capacité porteuse – la population connait des effondrement plus faibles qui peuvent la conduire à osciller et finalement converger vers un équilibre soutenable. Ainsi, alors que des troubles sociaux et des morts se produisent, un effondrement total est évité.

Une augmentation plus importante du facteur d’exploitation des ressources (scénario 5.1.3) induit que le système connait des oscillations entre périodes de croissance, dépassements très importants, et effondrements dévastateurs qui éliminent quasiment la société, jusqu’à ce que la régénération de la nature permette au cycle de se répéter.

Accroitre encore davantage le facteur d’exploitation des ressources (scénario 5.1.4) provoque un effondrement complet du système. Cela montre que la seule exploitation des ressources, si elle est suffisamment massive, peut induire un effondrement — même en l’absence de stratification économique.

 

6.3. Société équitable (avec travailleurs et non-travailleurs)

 

Comme le montre la deuxième série d’expériences (présentée en Section 5.2), HANDY nous permet de modéliser une gamme d’ arrangements sociétaux très divers. Dans cette série d’expérience, choisir xE ≥ 0 et κ = 1 nous permet de modéliser une situation que l’on peut décrire comme intégrant des travailleurs et non-travailleurs ayant le même niveau de consommation, c’est-à-dire sans stratification économique. Les non-travailleurs dans ce scénario peuvent représenter une variété de rôles sociaux tels que les étudiants, retraités, personnes handicapées, intellectuels, dirigeants, et autres secteurs non-productifs. Dans ce cas, les travailleurs doivent exploiter suffisamment de ressources naturelles pour maintenir à la fois les non-travailleurs et eux-mêmes.

Le premier scénario, 5.2.1, montre que même avec une population de non-travailleurs, la population totale peut encore atteindre un équilibre soutenable sans effondrement. Dans le scénario 5.2.2, nous trouvons qu’augmenter le facteur d’exploitation des ressources induit une série de dépassements et de petits effondrements où la population converge finalement vers un niveau d’équilibre soutenable inférieur. Comme dans la société égalitaire, le scénario 5.2.3 montre qu’accroitre davantage le facteur d’exploitation des ressources provoque des cycles de dépassements importants, effondrements majeurs, et finalement de régénération de la nature. Le scénario 5.2.4 montre qu’augmenter encore davantage l’exploitation de ressources per capita peut produire un effondrement irréversible de Type-N.

Finalement, le scénario 5.2.5, qui est une reproduction du scénario 5.2.4 avec une proportion nettement plus élevée de non-travailleurs par rapport aux travailleurs, montre qu’un effondrement dans une société équitable peut être évité en réduisant l’exploitation des ressources moyenne per capita. Nous notons que ce scénario pourrait aussi représenter une situation où, plutôt que d’avoir des non-travailleurs rémunérés, la charge de travail per capita est réduite, avec l’ensemble de la population travaillant “moins de jours par semaine”. Une telle politique de “partage du travail” a été mise en œuvre avec succès en Allemagne ces dernières années pour réduire le chômage (Baker et Hasset, 2012 ; Hasset, 2009).

En outre, Knight et al. (2013) montrent, à travers une analyse de panels de données pour les 29 pays à haut revenue de l’OCDE de 1970 à 2010, que réduire les horaires de travail peut contribuer à la soutenabilité en réduisant la pression écologique. Cette conclusion concorde avec notre comparaison des deux scenarii, 5.2.5 et 5.2.4, présentée ci-dessus.

 

 

 

6.4. HANDY et le modèle de Brander–Taylor

 

Comme mentionné précédemment, une utilisation similaire du modèle prédateur-proie a été appliquée dans le modèle pionnier de Brander et Taylor (1998) (BT) pour étudier la croissance et la chute de la population de l’Ile de Pâques. En comparaison de leur modèle, avec seulement deux équations pour la Population et la Nature, l’introduction des Élites et Citoyens, et la Richesse accumulée, résulte en une plus grande variété et un spectre plus large de solutions potentielles. De plus, le scénario d’effondrement présenté dans BT est quelque peu différent de ceux présentés ci-dessus. En effet, le scénario d’effondrement de Brander et Taylor (1998) présenté en Fig. 3 semble être davantage une approche oscillatoire de l’équilibre, similaire à celle montrée sur notre Fig. 3b, et non un effondrement au sens où nous l’avons défini dans cet article. En outre, la capacité porteuse, au sens où nous l’avons définie dans cet article, est également différente de ce que BT (1998) appellent capacité porteuse. De fait, leur capacité porteuse (K) est notre capacité de la Nature, λ, qui est la taille maximale que la Nature peut atteindre, alors que la capacité porteuse dans HANDY est le niveau de population qui peut être maintenu pour un niveau donné de ressources naturelles. En outre, la capacité porteuse de BT est une constante, alors que la capacité porteuse dans HANDY s’ajuste en fonction du niveau d’exploitation de la Nature.

 

Bien que partageant certaines similarités avec le modèle de Brander et Taylor model, notre structure de modèle plus complexe et l’utilisation d’hypothèses différentes nous permettent d’appliquer notre modèle à plusieurs types de sociétés aux structures socioéconomiques variées. Ainsi, contrairement à des travaux qui tendent à étudier les implications plus poussées du modèle bidimensionnel BT (Anderies, 2000), le modèle que nous avons développé introduit une ensemble plus complexe de rétroactions et de dynamiques non-linéaires, et un plus large spectre de conséquences potentielles. Cela permet à HANDY de modéliser un ensemble différent et plus étendu d’expériences de pensée.

 

Une caractéristique importante de HANDY qui le distingue du modèle prédateur-proie, BT et autres modèles similaires (Anderies, 1998; Dalton et al., 2005; Erickson et Gowdy, 2000; Reuveny et Decker, 2000) est sa capacité native à produire des effondrements irréversibles dus à la structure d’accumulation de richesse. Notre approche diffère également de modèles comme celui D’Alessandro (2007) qui peut produire des effondrements irréversibles mais seulement par l’introduction explicite d’un «mécanisme dépensatoire» dans le modèle. Les dynamiques produites par HANDY offrent la possibilité d’effondrements irréversibles sans avoir à introduire de mécanisme additionnel dans le modèle. Voir Section 5.1.4 pour une explication des effondrements irréversibles dans HANDY.[1]

 

7. Synthèse

 

Des effondrements de civilisations, même avancées, se sont produits à de nombreuses reprises lors des 5000 dernières années, et ils étaient fréquemment suivis par des siècles de déclin démographique, culturel et économique. Bien que de nombreuses causes différentes aient été proposées pour expliquer des effondrements particuliers, il est encore nécessaire de développer une explication d’ordre plus général. Dans cet article, nous essayons de construire un modèle mathématique simple pour explorer les dynamiques essentielles d’interaction entre population et ressources naturelles. Cela inclut les deux caractéristiques qui semblent apparaitre parmi les sociétés qui se sont effondrées : l’épuisement des ressources dû à la pression exercée sur la capacité porteuse écologique, et la division de la société entre Élites (riches) et Citoyens (pauvres).

Le modèle de Dynamique entre les humains et la nature (HANDY) a été inspire par le modèle prédateur-proie, où la population humaine agit comme le prédateur et la nature étant la proie. Quand elle est faible, la Nature croit exponentiellement avec un coefficient de régénération γ, mais elle sature à une valeur maximale λ. En conséquence, la régénération maximale de la nature a lieu pour λ / 2, et non au niveau de saturation λ. Les Citoyens produisent de la richesse à un taux d’exploitation des ressources per capita δ, et l’exploitation est également proportionnelle à la quantité de ressources naturelles disponibles. Cette production est épargnée sous forme de richesse accumulée, qui est utilisée par les Elites pour rémunérer les Citoyens d’un salaire de subsistance s, et se rémunérer eux-mêmes κs, où κ est le coefficient d’inégalité. Les populations d’Elites et de Citoyens croissent avec un taux de natalité β et meurent avec un taux de mortalité α qui demeure à un niveau sainement faible tant qu’il y a assez de nourriture accumulée (richesse). Cependant, quand la population augmente et la richesse diminue, le taux de mortalité s’accroit jusqu’à un niveau de famine, conduisant à une diminution de population.

 

Nous montrons comment la capacité porteuse – la population qui peut être indéfiniment maintenue par un environnement donné (Catton, 1980) – peut être définie dans HANDY, comme la population dont la consommation totale est à un niveau qui égale ce que la nature peut régénérer. Etant donné que la régénération de la Nature est maximum quand y = λ / 2, nous trouvons le niveau optimal d’exploitation (production) per capita, δ* dans une société égalitaire où xE ≡ 0, δ∗∗(≥δ) dans une société équitable où κ ≡ 1, et δ*** dans une société inégalitaire où xE ≥ 0 et κ > 1.

En résumé, le résultat de nos expériences, discuté dans la Section 6, indique que chacune des deux caractéristiques apparentes dans les effondrements historiques de sociétés – sur-exploitation des ressources naturelles et forte stratification économique – peut résulter indépendamment dans un effondrement complet. En présence de stratification économique, l’effondrement est très difficile à éviter et requiert des changements politiques majeurs, incluant des réductions importantes des inégalités et des taux de croissance de la population. Même en l’absence de stratification économique, l’effondrement peut tout de même se produire si l’exploitation per capita est trop élevée. Cependant, l’effondrement peut être évité et la population peut atteindre l’équilibre si le taux d’exploitation de na nature per capita est réduit à un niveau soutenable, et si les ressources sont distribuées de manière raisonnablement équitable.

Dans les prochaines générations de HANDY, nous prévoyons de développer plusieurs extensions y compris : (1) dissociation de la Nature entre stocks non renouvelables, stocks renouvelables, et flux renouvelables, ainsi que l’introduction d’un mécanisme d’investissement dans l’accessibilité des ressources naturelles, afin d’étudier les effets de l’investissement dans la technologie sur le choix des ressources et l’efficience de la production ; (2) rendre l’inégalité (κ) endogène à la structure du modèle ; (3) introduction de “politiques” qui peuvent modifier des paramètres tels que l’exploitation des ressources, le coefficient d’inégalité, et le taux de natalité ; et, (4) introduction de plusieurs régions associés pour représenter les pays avec différentes politiques, commerce de capacité porteuse, et ressources de guerre.

Ceux qui sont intéressés pour obtenir le modèle peuvent contacter les auteurs.

 


 

Remerciements

Nous sommes reconnaissants aux Profs. Matthias Ruth, Victor Yakovenko, Herman Daly, Takemasa Miyoshi, Jim Carton, Fernando Miralles-Wilhelm, et Ning Zeng, et Drs. Robert Cahalan et Steve Penny pour les nombreuses discussions utiles. L’étude des scenarii de la “société équitable” (c’est-à-dire, avec des travailleurs et des non-travailleurs), le scénario présenté en Section 5.2.5 en particulier, a été suggéré par V. Yakovenko. Nous aimerions également remercier l’évaluateur anonyme No. 1 pour nous avoir mis en lumière l’importance de la capacité de HANDY à produire naturellement des effondrements irréversibles, qui n’a pas été trouvée dans les modèles antérieurs. Nous aimerions particulièrement remercier les éditeurs de ce journal pour nous avoir informés du modèle et du travail réalisé par Brander et Taylor, dont nous n’avions pas connaissance, et pour nous avoir permis de réviser notre article pour prendre en compte cette nouvelle information. Ce travail a été partiellement finance par la NASA/GSFC, subvention NNX12AD03A.

 

Sur la base des reportages médiatiques sur une version de prépublication de cet article, la NASA a émis l’avis officiel contenu dans le communiqué 14-082 :

http://www.nasa.gov/press/2014/march/nasa-statement-on-sustainability-study/

20 mars 2014

Communiqué 14-082

Déclaration de la NASA sur l’étude de soutenabilité

Ce qui suit est une déclaration de la NASA concernant des reportages médiatiques erronés créditant l’agence d’un article académique sur la population et les impacts sociétaux.

« Un article de recherche à paraitre prochainement ‘Dynamique Homme-Nature (« HANDY ») : Modélisation des inégalités et de l’exploitation des ressources dans l’effondrement ou la soutenabilité des sociétés’ par les chercheurs de l’Université du Maryland Safa Motesharrei et Eugenia Kalnay, et de l’Université du Minnesota Jorge Rivas,  n’a pas été sollicité, dirigé ou revu par la NASA. Il s’agit d’une étude indépendante par les chercheurs universitaires utilisant des outils de recherché développés pour une activité de la NASA séparée. »

« Comme c’est le cas avec toutes les recherches indépendantes, les vues et conclusions de l’article sont celles des seuls auteurs. La NASA n’endosse ni l’article ni ses conclusions. »

 

 

Références

 

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[1] Nous souhaitons reconnaitre et remercier l’évaluateur No. 1 pour nous avoir mis en lumière ces points très importants.

 

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Au-delà de la croissance, l’urgence d’un contrat naturel

 Tarn Libre  Commentaires fermés sur Au-delà de la croissance, l’urgence d’un contrat naturel
avr 032016
 

PIB&Population-bisLors  d’une conférence  tenue à Champollion le 15 mars dernier, dans le cadre de l’Université Pour Tous, François Dutrait, notre invité agrégé de philo, présenta les réflexions des philosophes Michel Serres  et Bruno Latour  sur les périls écologiques qui  nous menacent. Pour ces penseurs, il est  urgent de revoir  radicalement notre  rapport à la nature et  par voie de conséquence, notre modèle économique fondé sur la croissance.

 

 Economie et écologie

Ces sciences sont  forgées à partir de la  même racine : « oikos »  la maison, et des termes voisins de « logos », la science,  et  « nomos »,  la règle de conduite.   Si la Terre  représente notre  maison commune, ces deux sciences  semblent poursuivre  le même but   : la  connaissance et la gestion globale de  la « maison-terre ».  Il y a tout de même  une différence  « L’économie est la science qui étudie comment des ressources rares sont employées pour la satisfaction des besoins des hommes vivant en société. » : cette définition de Malinvaud place l’homme au centre et soumet la nature à son service. A l’inverse,  Ernst Haeckel, inventeur de l’  écologie (1866),  les situe  au même niveau : «l’écologie est  la science des relations des organismes avec le monde environnant, c’est-à-dire la science des conditions d’existence ». Si la science économique moderne s’en préoccupe en intégrant  dans ses modèles les effets « externes » de la croissance sur l’environnement , elle n’a pas renoncé à  produire un maximum de  richesses  pour une population croissante.

 

Les limites de la croissance

A partir  du XVIII° siècle, l’Angleterre puis l’Europe au XIX°, et enfin  le reste du monde au XX°   connaissent une croissance  extraordinaire  de la population et de la production.   Depuis 1700,  la  population mondiale est multipliée par 10  et  le PIB global  par 100 !  Cette croissance  exponentielle serait -elle indéfinie ?   En raison de la limitation des ressources, le bon sens dicte non.   Ainsi,   Kenneth Bouding  (1988) : « Celui qui croit que la croissance peut être infinie dans un monde fini est soit un fou, soit un économiste » !   Déjà en 1971,  le  rapport  Meadows  «  Halte à la croissance » avait extrapolé  l’ épuisement des  matières premières au cours du XXIe siècle.   En 1979 ,  Georgescu-Roegen  popularisera le thème de la  « décroissance ». Pour Giraud, du CNRS : « Le vrai rôle de l’énergie va obliger les économistes à changer de dogme » : nous sommes au «peak oil», où nous devrons réduire notre  dépense d’énergie fossile. Les énergies renouvelables ne suffiront pas et cela bloquera la croissance. Ce pessimisme « néo-malthusien » peut être  discuté, mais un danger plus grave encore nous menace.

 

L’homme  contre  Gaïa

Dans la mythologie grecque, Gaïa  représente la Terre dont elle est  la « Déesse mère ».  Unie  au Chaos,  elle enfanta  des dieux et de nombreuses créatures. Protectrice mais « chatouilleuse »  ses colères sont terribles.   En  1970 le biologiste-écologue anglais  James Lovelock  a fait de Gaïa la métaphore  du système complexe d’échanges entre l’atmosphère, les mers, les organismes vivants

(qui maintient sur notre planète les paramètres nécessaires à la vie (oxygène , température).  L’ « hypothèse Gaïa » serait que la planète s’autorégule de manière à permettre le maintien de la vie. Celle-ci a failli  être détruite à plusieurs reprises il y a des  centaines de millions d’années et des espèces ont disparu.  Longtemps l’activité humaine préleva  une part négligeable.  Après 2 siècles  de croissance, ce  n’est plus le cas :  le réchauffement climatique provient   plus des activités  humaines ( « anthropocène »)   que du cycle géologique normal (holocène). Michel Serres envisage la possible disparition de l’espèce humaine : «  La Terre exista sans nos inimaginables ancêtres, pourrait bien aujourd’hui exister sans nous et existera demain et plus tard encore, sans aucun d’entre nos possibles descendants, alors que nous ne pouvons exister sans elle».

 

 Un nouveau pacte social  entre Homme et  Nature

Michel Serres  (Le contrat naturel, 1992)  reprend  l’idée  de « contrat social » avancée par Hobbes (1650), Locke (1689) et Rousseau (1762), pères de notre modernité politique. Il s’agissait de mettre fin aux guerres civiles et aux violences que s’infligent les individus par un contrat implicite entre les citoyens,  abandonnant une part de liberté,  et un Etat  omnipotent assurant leur sécurité. Il faut désormais passer contrat avec la Nature, pour lui donner des droits qui la préservent de nos violences. Goya a peint un tableau célèbre où deux lutteurs à chaque coup porté s’enfoncent dans des sables mouvants.  C’est notre cas depuis Hiroshima et risque de conflit thermonucléaire. Ajoutons  la  pollution industrielle, les émission de gaz à effet de serre liés à notre modèle de croissance. La concurrence économique mondialisée bat son plein et  inflige à la nature  des dégâts collatéraux irrémédiables.  Pour  Michel Serres : « … il nous faut donc, à nouveau, sous menace de mort collective, (…) envisager un pacte nouveau à signer avec le monde : le contrat naturel ».  Droits et devoirs :    « Chacun des partenaires en symbiose  doit donc de droit, à l’autre, la vie, sous peine de mort ».

 

 Qui  va signer  le contrat naturel ?

Comment imaginer le fonctionnement  d’un   « Parlement des choses » (Bruno Latour) où les autres espèces et leurs biotopes auront leur voix côté des humains ?  D’une certaine manière,  il existe déjà. A la Cop 21, à côté des Etats, des  collectifs représentant la nature (ONG et communauté scientifique comme le GIEC) on participé et tous ont pris à Paris un engagement solennel.  La reconnaissance des droits du règne animal existe déjà  (protection du tigre du Bengale,  du loup européen). Il existe des contre exemples tragiques  comme  Sivens,   où « l’homo oeconomicus », défenseur de la croissance,  ne parvient pas à s’entendre avec « l’homo oecologicus », défenseur du biotope.  Michel Serres appelle de ses vœux la formation d’un « Tiers Instruit »,  nouvelle génération de citoyens modérant  la science par le jugement et le meilleur de la tradition.

 

Christian Branthomme,  Loïc Steffan et François Dutrait

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Réforme du Code du travail : qui croire ?

 Occitania  Commentaires fermés sur Réforme du Code du travail : qui croire ?
mar 102016
 

 

Deux tribunes aux titres évocateurs se sont succédées dans le journal le monde. « Le projet de loi El Khomri représente une avancée pour les plus fragiles » affirmait une groupe d’économistes à la suite de Jean Tirole. « La “loi travail” ne réduira pas le chômage » titrait une autre collectif regroupé autour de Thomas Piketty. Joli débat entre économistes, par tribunes interposées, mais qui croire ? Au lieu de  regarder le pédigrée des protagonistes ou leur proximité avec tel ou tel bord politique, nous allons essayer de développer, les points de convergence et de divergence et, surtout, nous interroger sur les éléments de preuve avancés par les deux « camps ».

La méthode des économistes

Les économistes conduisent des raisonnements à base de modèles et analysent ensuite ou conjointement des données. Les modèles aident l’économiste à forger des expériences de pensée souvent utiles. Mais l’arbitre d’un débat, c’est le test empirique. L’adéquation des données disponibles aux modèles et leur remise en cause éventuelle. Les progrès considérables de l’informatique et des traitements des données permettent aujourd’hui des avancées majeures dans la compréhension des mécanismes économiques. Il sera alors peut être possible de sortir de l’idéologie encore trop présente dans cette discipline, même si la neutralité axiologique est très difficile voire impossible à obtenir.

 

Le contexte actuel

Avec un jeune sur quatre au chômage, la situation est alarmante en France (21ème sur 28 en Europe). Les CDD représentent 90 % des embauches. Voulant s’inspirer de différents modèles de «flexisécurité », (dont le Danemark fut le pionnier), le gouvernement projette une refonte partielle du code du travail. Ce projet a déclenché une tempête de réactions syndicales et une pétition hostile qui dépasse le million de signataires. Analysons les effets de ces mesures.

 

Le paradoxe de la flexibilité de l’emploi

Selon le premier collectif d’économistes (Tirole, Aghion, Blanchard notamment), la réforme du code du travail proposée par Myriam El Khomri irait dans le bon sens. Comment ? En réduisant le coût et l’incertitude qui accompagnent les décisions de licenciement et d’embauche. Moins un licenciement est coûteux ou « difficile », plus un employeur sera incité à embaucher en CDI. Plusieurs études empiriques aux USA confirmeraient ce lien. Dans un environnement économique instable la demande dépend de la conjoncture, du changement technique ou de la compétition mondiale. La rigidité du contrat de travail nuit indéniablement à l’emploi des plus fragiles (les jeunes et les non diplômés). C’est le sens du soutien apporté par ces économistes. Le projet veut limiter la durée de la procédure de licenciement (le juge reste décisionnaire). Il donne aussi une définition précise du licenciement économique : une baisse des résultats plusieurs trimestres consécutifs. Les syndicats redoutent des fermetures de sites en France par des firmes multinationales pourtant prospères. De même, pour raccourcir la procédure aux prud’hommes, le projet propose un barème d’indemnisation (de 3 à 15 mois de salaires), en fonction de l’ancienneté du salarié licencié. Les syndicats y voient un dessaisissement de leurs compétences prud’homales et un affaiblissement de leur influence.

 

Le poids de la crise

 

Pour l’autre groupe d’économistes (Piketty, Askenasy, etc.), le chômage résulte de la politique macroéconomique qui a accompagnée la crise de 2007. Le taux de chômage est passé de 7 % à 10 %. la tentative de réduction rapide du déficit budgétaire a contracté la demande et l’emploi. A la suite de Bertola, Bassani ou Duval, ils affirment que les protections contre le licenciement conduisent à amortir les chocs, à la hausse comme à la baisse et qu’il n’y a pas de lien entre protection et chômage. Le mécanisme à l’œuvre est simple. Les coûts de licenciement conduisent les entreprises à gérer dans la durée la main-d’œuvre : moins de licenciements en période de crise, moins d’embauches en période de d’expansion. Au final, l’analyse de l’ensemble des études empiriques disponibles penchent plutôt vers ce mécanisme.

Le référendum d’entreprise pour moduler la durée du travail

Une autre innovation est l’extension du referendum d’entreprise sur la durée du travail. On a vu l’Allemagne en 2009, touchée de plein fouet par la chute de ses exportations, absorber ce choc grâce à des accords « défensifs » de temps partiel. Cet exemple avait inspiré l’ANI de 2013 (Accord National Interprofessionnel de sécurisation de l’emploi). Aujourd’hui, le gouvernement veut des « accords offensifs » pour améliorer la compétitivité et l’emploi potentiel. Par exemple, le personnel pourra signer un accord de modulation des horaires à la demande de syndicats (représentant au minimum 30 % des voix aux élections professionnelles). Il devient possible de signer des accords au plan local qui dérogent aux accords de branche. La durée légale des 35 heures et les seuils de 48 et 60 heures dans certaines branches ne sont pas remises en cause, ni les bonifications des heures supplémentaires. Mais plusieurs syndicats dénoncent la possibilité d’un « chantage à l’emploi », et redoutent une perte de leur influence au plan national. Au contraire, selon la ministre du « Dialogue social », qui souhaite augmenter de 20% le crédit d’heures des délégués syndicaux, «  il n’y aura pas de souplesse sans négociation. Le besoin de souplesse des entreprises les poussera à des accords qui seront équitables ». Elle souhaite aussi augmenter les moyens alloués aux syndicats. Le faible taux de syndicalisation de la France   (7,7 %; une des plus faible de l’OCDE) semble lui donner raison.

 

Sécuriser les parcours professionnels

La création du compte personnel d’activité (CPA) à compter du 1/01/17 est le  complément sécuritaire de la flexibilité. Un spécialiste du travail, interrogé par mes soins m’indique que celui-ci est pour l’instant une coquille vide mais une bonne idée. Il accompagnera le travailleur au long d’un parcours professionnel, dont on prévoit qu’il nécessitera de nombreuses adaptations.   Ouvert à  tous les statuts d’actifs (salariés, indépendants, demandeurs d’emploi), il sera mobilisable pour financer une formation, une création d’entreprise ou un bilan de compétence. Il donnera aussi droit à une formation qualifiante aux jeunes sortis de l’école sans diplômes ( 120 mille chaque année). Le projet soumet à la négociation collective obligatoire un « droit à la déconnexion » numérique pour combattre le « burn out » (épuisement professionnel). Enfin les entreprises de moins de 50 salariés, pourront mettre en place des conventions en « forfaits-jours » avec des travailleurs autonomes dans l’organisation de leur emploi du temps.

 

Limites de la flexisécurité et conditions du   dialogue social

Spécialiste du droit du travail, Alain Supiot, du Collège de France,   est favorable au compte personnel de formation mais critique une flexibilité « néo-libérale » et des accords d’entreprise « limitant  la capacité de résistance » que les salariés tirent des conventions collectives négociées au niveau des branches. La flexisécurité n’est donc pas une panacée. Chaque pays a ses spécificités, peu transposables. Ainsi le Danemark   allie une flexibilité totale des emplois (pas de CDI) à un niveau élevé d’allocations et d’accompagnement des chômeurs. A l’échelle de la France, selon Guillaume Duval d’Alternatives économiques, cela représenterait un doublement des sommes allouées avec un surcoût de 2,4 pts de PIB (53 milliards). En Grande Bretagne, la flexibilité l’emporte largement sur la sécurité, et génère trop d’emplois précaires. L’Allemagne promeut une dualité salariale avec un secteur industriel bien rémunéré et un secteur de services peu qualifié et sous payé. La Suède et la Finlande ont parié sur la formation et la qualification de toute une classe d’âge, là où nous excluons 20 % des jeunes. Finalement, le point commun des relatives réussites observées en Europe tient en une longue pratique du dialogue social. C’est le point faible de notre pays qu’il est urgent de débloquer. Il est toutefois à nuancer car même si le taux de syndicalisation est faible, le taux de couverture des accords est le plus élevé du monde ( 94%) et le taux de participation aux élections professionnelles est comparativement très bon ( 50%).

 

Le contrat n’est pas la cause première

Les statistiques agrégées autour du chômage ne rendent pas compte de la segmentation du marché du travail qui concerne les jeunes et les travailleurs peu qualifiés. La comparaison avec les USA permet de voir que la spécificité française n’existe pas. Les chiffres sont identiques pour les non-qualifiés, dont le taux de chômage dans les deux pays est 1,5 fois supérieur à la moyenne. Corrigés des particularités nationales, les chiffres français et américains redeviennent quasiment identiques, autour de 15 % des 15-29 ans dans les deux cas – mais cependant bien en deçà des 24 % observés en Espagne. Le mal est donc plus profond que le contrat de travail.

 

Chômage, mondialisation, robots

Même si la mondialisation a crée plus d’emplois qu’elle n’en a détruit dans nos économies avancées elle a pesé fortement sur les salaires et sur la précarité des plus fragiles, les contraignants à accepter des conditions dégradées à cause de la concurrence par les emplois « low cost » des pays émergents. La loi El Khomri s’attaque à cet état de fait. Cependant, elle arrive probablement bien trop tard. Elle aurait une mondialisation de retard. La baisse du coût du capital et les révolutions actuelles autour de l’intelligence artificielle et de la robotique induisent une « ubérisation » accélérée de la société. La moitié des emplois pourront être confiés assez facilement à des robots d’ici 15 ans. La marge de négociation des salariés sera encore réduite. Les protections contenues dans la loi ne seront d’aucune utilité et la différence et les inégalités entre les emplois créatifs et qualifiés très bien payés et la masse des emplois dégradés sera encore plus grande. Des questions essentielles se poseront alors: comment donner un revenu aux gens qui ne soit pas lié au travail? Comment occuper les gens? Au 19ème siècle déjà, Sismondi, un philosophe, émettait l’hypothèse suivante: si l’homme est un jour remplacé par une machine, alors il devrait avoir droit à la moitié des gains engendrés par la machine qui l’a remplacé. C’est un schéma auquel nous devons aujourd’hui penser car si il y aura des emplois créés, ils seront dix fois moins nombreux que les emplois détruits.

Dépasser les clivages

 

Une politique efficace ne tient pas en quelques slogans. Il faut penser des politiques différenciées tenant compte des particularités de chaque catégorie de personnes vulnérables. Cela exige un travail de longue haleine dans le domaine de la formation notamment, une politique du logement qui favorise la mobilité et évite les ghettos, une politique de l’emploi qui lutte véritablement contre les discriminations à l’embauche et plus généralement une politique visant à promouvoir la cohésion sociale et la réduction des inégalités tout comme la prise en compte des évolutions technologiques.

 

Loïc STEFFAN

 

 

 

 

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