L’Ubérisation : opportunités et dangers

L’avenir du   travail et  des emplois de nos enfants  nous inquiète.   Nos peurs ont nom : ubérisation et  robotisation. Nous consacrerons un article ultérieur à la question des   « robots tueurs d’emploi».  L’ « Ubérisation » désigne  un bouleversement  du travail , lié au développement foudroyant des « plateformes numériques  » de mise en relation directe  des acheteurs et des vendeurs. La multinationale Uber en est l’archétype avec  ses filiales VTC (voitures de transports avec chauffeurs) et de covoiturage  (UberPop , interdite en France  depuis 2015).  Cette innovation  créée-t-elle de la valeur et de l’emploi ?  Annonce-t-elle  la fin  du salariat protégé par le Code du travail,  remplacé par auto-entreprenariat, pauvre et précaire ?

 

 La révolution des plateformes Biface

Amazon (distribution) , Airbnb  (logement) , Bablacar (covoiturage), Drivy et  Wingly (partage de  voitures,  d’avions) ,  Visa ou  American Express (paiement par carte ), le Google le californien  ou  Qwant la niçoise (moteurs de recherche) , Linux, Windows, ou Android ( système d’exploitation) , Sony ou ApplePlay  (jeux ) ….  autant d’entreprises  apparues avec le révolution numérique , qui ont déjà transformé  notre quotidien.   Leur point commun ?  Ce sont des « plateforme biface »,  que   Jean Tirole définit  comme des gestionnaires d’applications numériques  qui mettent en contact direct un utilisateur (le passager d’un covoiturage) avec un prestataire (le chauffeur) ou qui facilitent l’échange. La plateforme a comme clients à la fois le fournisseur du service et le client final. Un peu comme le marché traditionnel d’antan qui réunissait producteur et client.  La géolocalisation, la gestion des données et les scores (notation réciproque du client et du vendeur)  facilitent l’efficacité du service et l’unification des prix.

 

En  positif : création  nette de valeur et d’emplois  

Ces plateformes sont  de véritables  innovations offrant  nouveau service à moindre prix.   Elles participent au processus de « destruction créatrice » décrit en 1912 par  Joseph Schumpeter :   « remplacement continuel des éléments périmés de l’économie  par des éléments neufs ». Pour le covoiturage, on trouve des trajets à 4 euros entre Albi et Toulouse à l’heure de son choix. Une souplesse nouvelle.  L’économiste  l’analyse  comme l’optimisation de l’utilisation du capital : vous avez 3 places de libres dans votre voiture, une chambre  inoccupée dans votre appartement,  vous les partagez moyennant une participation aux frais.   Certes, cela pourra entraîner réduction du chiffre d’affaires hôtelier   ou   la diminution des  emplois  des taxis.    Mais le bilan net semble positif :  la filière  VTC  serait  à elle seule   responsable du quart des emplois nouveaux en Ile de France, de 15 % pour la France, occupés pour près 50 %  par des jeunes  sans diplôme, au chômage ou  issus des quartiers défavorisés. Le VTC est un ascenseur social !  La baisse des prix élargit la clientèle du transport.   Enfin  s’il va à l’encontre des transports collectifs les moins polluants   son bilan écologique n’est pas que  négatif : le covoiturage et le VTC réduirait l’usage de l’automobile personnelle  de 20 %.  

 

 Colères de chauffeurs, dérégulation et précarité

Toute innovation fabrique des mécontents et comporte des risques  :   manifestations  récentes des chauffeurs de taxi contre les VTC ; des  VTC contre leur employeur Uber   pour le  maintien à 20 % de la commission.   VTC contre les mesures  de régulation de la loi Grandguillaume  (29.12.16 obligeant les chauffeurs VTC à passer un examen à la Chambre des métiers). Le modèle économique du chauffeur de VTC est fragile : 1600 euros nets pour 60 heures de travail  mais seulement 500 € nets pour 40 heures : on peut se demander si le  modèle salarial  ne serait pas préférable, car  hormis la liberté d’emploi du temps très relative (sanction au bout de deux refus de courses), et la possibilité de cumul d’activités,   l’autonomie d’un VTC est  restreinte : tarif fixé,  notation et radiation possible à tout moment.  La colère des taxis  est tout aussi justifiée. Ils ont acheté cher une licence dont le prix s’effondre. Il y a là une erreur historique des pouvoirs publics  qui ont laissé faire la revente  des licences  attribuées initialement en nombre réduit (le même nombre qu’en  1930 !).

 

Une révolution  « disruptive »

Pour le philosophe Bernard Stiegler  dans son dernier livre « Dans la disruption, comment ne pas devenir fous ? » Ed. Les Liens qui libèrent,  la  disruption désigne un changement radical qui va plus vite que toute volonté, aussi bien individuelle que collective  Elle est   «  un phénomène d’accélération de l’innovation qui est à la base de la stratégie développée dans la Silicon Valley : il s’agit d’aller plus vite que les sociétés pour leur imposer des modèles qui détruisent les structures sociales et rendent la puissance publique impuissante ».  Or l’économie numérique  apparaît  disruptive car toutes les positions concurrentielles et les régulations en vigueur sont remises en cause en un temps très court.  Cela provoque un sentiment de perte de repères et l’idée que tout le travail va être détruit. La disruption, ne laisse pas le temps au corps social de s’adapter à la nouvelle donne.

 Légiférer sans interdire

Nous est-il possible de garder les aspects bénéfiques de la révolution  des plateformes  tout en contrant les aspects négatifs et en redonnant du sens au travail ? Dans l’immédiat,  le  principal problème  du travail « ubérisé » est celui de la « zone grise »  intermédiaire entre l’économie de partage à bon lucratif (ex Wikipédia, Linux )  et les plateformes qui offrent juste un complément de revenus. Selon  Marc Cenedèse,  juriste, « l’ubérisation  sauvage  enterre le Code du travail… et elle l’enterre vivant ! ».    Une course de vitesse  est engagée entre   le modèle économique d’Uber  – « vraie-fausse » économie de partage –  et la préservation  de notre modèle social.  D’urgence, il faut  adapter le statut d’auto-entrepreneurs : engager la responsabilité de la plateforme en cas  de « radiation » d’accidents et de maladies liées au travail.   Il est du devoir de la représentation nationale  s’y atteler.

Christian Branthomme et Loïc Steffan      

 

Une campagne présidentielle étonnante et détonante

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La campagne présidentielle bat son plein et les programmes électoraux filtrent partiellement. Un certain nombre d’affaires semblent augurer d’une campagne assez violente et très dure avec des rebondissements sans fin. On pressent une forme de décomposition de l’offre politique traditionnelle et un discours anti système très fort. Pour l’instant, il reste difficile de se faire une véritable idée des programmes précis des candidats qui sont susceptibles de l’emporter. A l’heure où j’écris ces lignes ont peut raisonnablement penser qu’Hamon sera le vainqueur de la primaire de la belle Alliance populaire. On connaît donc les principaux candidats de gauche , du centre et de droite. Mélenchon, Jadot, Hamon, Macron, Fillon et Le Pen.

La surprise de l’écologie

Le point notable de cette campagne à gauche et même à droite est la présence d’une réflexion sur l’écologie qui pour une fois dépasse le cadre d’Europe Écologie les Verts. Même Fillon veut promouvoir le marché carbone pour limiter les émissions de CO2. Une véritable surprise tant le sujet n’est généralement pas dans l’ADN de la droite. De plus, on peut noter que le deuxième débat a été marqué par la petite phrase de Benoît Hamon : « on négocie avec les banquiers, pas avec la nature ». La réflexion sur les limites de la croissance, les biens communs à préserver et la pollution ou les perturbateurs endocriniens  est vraiment une première à ce niveau de détail. Généralement ces questions étaient subordonnées aux questions économiques.  Pour la première fois, on entend parler de densité en emplois des énergies renouvelables, de logique agricole suicidaire et de nécessité de se tourner vers l’agroécologie ou la permaculture,  de protection des forêts, de coûts globaux et d’externalités positives ou négatives  et de co-bénéfices. On a aussi vu les candidats s’exprimer sur la dépendance énergétique de l’Europe face à la Russie,  de planification écologique sur temps long, basée sur une lecture claire d’un monde chamboulé, le pic des ressources et  par la contrainte carbone et climatique. Même à droite ces préoccupations se font jour mais de manière moins marquée. On a aussi entendu parler de la révolution numérique. Le tout avec des chiffres à l’appui.
Tous les candidats de l’échiquier insistent sur la transition énergétique et la nécessité de décarboner l’économie. Une différence majeure apparaît sur le rôle du nucléaire. Les verts, le PC-FDG et le PS veulent réduire sa part alors qu’on préfère maintenir le nucléaire à droite ou au centre de l’échiquier. Ce point mériterait d’ailleurs un véritable approfondissement durant la campagne à venir. Le nucléaire a de nombreux défauts mais selon des spécialistes comme Jean-Marc Jancovici, il peut être utile d’utiliser le parc existant pour préparer au mieux la transition. Toute la question énergétique doit être approfondie. Il était temps de se préoccuper d’écologie car ces questions seront cruciales dans l’avenir avec le pic des ressources et la contrainte climatique.

L’angoisse du chômage

chomage-depuis-1996Le problème est grave et ne date pas de Hollande. Sur une population active d’environ 29 Millions, il a presque 7 millions de chômeurs et de sous activité si on intègre le halo autour du chômage.  Il faut être plus offensif et réfléchir aux conséquences sur le lien social. Cela s’aggrave depuis la crise de 2008. Ni la droite, ni la gauche n’ont la solution miracle. Il y a 9 millions de pauvres (60 % du revenu médian) et ce total a augmenté de 1 million en 10 ans. Sans filet social c’est l’explosion sociale assurée ! Tous les candidats en tiennent compte avec des solutions très diverses. Soit baisse du coût du travail à droite et au centre, soit partage du travail et augmentation des revenus à gauche. 

Le revenu universel au cœur des débats à gauche

Il est étonnant de constater à quel point le rapport à l’économie marchande, à la mondialisation, au capitalisme et au travail est en train d’évoluer. Comme si la France pouvait s’extraire du système mondial. Comme si on pouvait aussi facilement rompre avec le capitalisme. L’évolution de l’emploi n’est sans doute pas étrangère à la situation. Il y a un autre raison à cela. Le graphique connu sous le nom d’ «Elephant graph » et que nous reproduisons. (En abscisse, la répartition de la population mondiale par décile, en ordonné, l’évolution du revenu en % par rapport à la période précédente.)

elephant-graphIl montre que les classes moyennes européennes et américaines sont les grandes perdantes de la mondialisation. Le repli identitaire, l’élection de Trump et le Brexit sont la conséquence de cette réalité. Pourquoi défendre la mondialisation quand on est le grand perdant du système. Mais rien ne permet d’affirmer que le repli national permettrait d’améliorer la situation. Nous n’insisterons pas sur ce débat identitaire qui hélas irrigue la campagne.  L’idée d’un revenu universel réapparaît  à chaque crise comme tentative de lutte contre les conséquences sociales d’une société qui se fracture comme aujourd’hui. On trouve des défenseurs à gauche comme à droite dans des versions différentes. Pour les défenseurs du revenu universel, nous affrontons une  triple   mutation qui  menace les  revenus  de beaucoup d’actifs. Tout d’abord une mutation des emplois. En effet, la nouvelle révolution industrielle notamment de l’internet entraînera  le  chômage massif des moins qualifiés.  Il faut trouver des solutions pour lutter contre la pauvreté. Ensuite une mutation du travail : l’exigence de flexibilité (liée à la concurrence mondiale, à l’évolution des objets et des goûts des consommateurs)  transformera  les parcours professionnels en séquences plus ou moins longues ou courtes d’activité suivies de recherche d’emploi.  Le RU  propose un choix sociétal fort pour sa version de gauche. Il s’agit de préparer une société post-salariale et post-capitaliste où le revenu serait  dissocié de la contribution libre de chacun  à la production.  D’une part l’essor des robots va « mettre sur le carreau » des masses croissantes de salariés. Déjà Sismondi au 19ème siècle proposait de verser une rente aux salariés qui auraient été remplacés par une machine. D’autre part le développement de l’économie collaborative avec ses échanges non monétaires (sur le modèle des transferts de fichiers sur Internet) va saper le profit des capitalistes (Jeremy Rifkin, La fin du travail).  Dans ce scénario futuriste,  un RU d’un montant important (certains auteurs proposent 1,5 fois le SMIC)  financée  par un impôt sur le revenu très progressif,   permettrait de faciliter cette « grande transition »,  en évitant l’explosion des inégalités. On peut constater que le financement est pour l’instant le grand absent de ce qui a filtré. Tout dépendra de l’ambition. Pour 100 € par mois et par français, cela coûte 80 milliards. A 500 € il faut trouver entre 300 et 400 milliards selon que l’on donne ou non un revenu complet au français de moins de 18 ans. A 800 €, il faut trouver environ 650 milliards qui correspondent finalement peu ou prou au coût de la sécurité sociale qui bascule ou pas dans un système assurantiel.  Il est pour l’instant trop tôt pour se prononcer.

 

La fin de la croissance semble inconsciemment actée

 Les propositions pour relancer la croissance sont très faibles. Comme si les candidats n’y croyaient pas.  Il semblerait que les candidats aient tous acté que celle-ci sera faible dans les années à venir. Si on en croît un certain nombre d’études, elle devrait être quasi nulle pour les 30 prochaines années. Seul le FN, En marche ou LR s’aventurent à prévoir un peu de croissance. Et les candidats semblent aussi hésiter à indiquer les efforts qui seront à fournir. Ils apparaissent en creux dans les programmes. Mais le mot austérité est banni. Dans une économie en croissance et avec une rémunération du capital inférieure à la croissance, le capital et le travail peuvent croître tous les deux. Quand une économie est stagnante ou à faible croissance, il ne faut pas trop rémunérer le capital sinon il fait inéluctablement disparaître le travail. C’est le cas aujourd’hui car 97 % de la richesse supplémentaire créé depuis 10 ans a été captée par les plus riches dans les pays de l’OCDE. C’est ce queImage4 montre Piketty dans le capital au 21eme siècle avec le fameux R>G. Quand la rémunération du capital est supérieure à la croissance, la richesse se concentre. Or nous rentrons dans une économie stagnante alors que la rémunération du capital continue à être forte. Résultat le travail disparaît car le capital prend un part importante au détriment du travail. Cela est renforcé par la nouvelle révolution numérique et les robots.  Il faudra revoir le rapport au capital et à la dette. Même si pour l’instant, sur le sujet, l’austérité et l’orthodoxie prédomine chez les gros candidats.

Une divergence forte sur le protectionnisme et l’Europe

Les candidats les plus centraux sur l’échiquier veulent ancrer leur action dans les traités existants et dans le cadre des institutions européennes. Au deux bords de l’échiquier, on trouve au contraire des positions souverainistes et très critiques vis-à-vis des institutions européennes et des accords commerciaux. Le grand non-dit du débat reste tout de même l’Europe et ses problèmes. Le Brexit n’est que la dernière péripétie. Stiglitz a pronostiqué la fin de l’euro car la zone n’est pas optimale au sens de Mundell. Il n’y a pas de mécanisme de transfert pour aider les pays en difficultés ou pour régler les divergences et les chocs asymétriques.

David Cayla et Coralie Delaume pronostiquent « la fin de l’union européennfin-unione » dans un livre dont je vous recommande la lecture. Il fait le point sur toutes les lacunes institutionnelles que nous devrons surmonter si nous ne voulons pas voir cet idéal se déliter sous nos yeux. Pour eux, l’Europe c’est the Walking Dead. Elle est morte, mais ne le sait pas encore. De son projet basé sur l’économie et le marché unique, découle un dumping social, un carcan monétaire qui asphyxie les pays périphériques au profit de l’Allemagne.  C’est un réquisitoire solide qui mérite attention. Impossible de le réfuter d’un haussement d’épaule sous prétexte que les auteurs seraient souverainistes. Si je devais émettre une critique, elle porterait sur le fait que la fin de l’Europe ne résoudrait pas pour autant les jeux non-coopératifs et la concurrence exacerbée de tous contre tous. Le problème resterait entier. De tout façon, dans un cadre Européen ou national, tout est à rebâtir pour ne pas voir notre continent péricliter et les inégalités régionales se creuser.

Une volonté de réformer les institutions

La cinquième république paraît à bout de souffle. On constate que tous les candidats proposent des mesures pour redynamiser la démocratie. La démocratie s’inscrit dans une histoire de la prise de parole : revendications sociales et politiques en faveur des droits individuels et sociaux, luttes contre l’humiliation, pour l’égalité et pour le respect du droit de chacun à mener sa vie librement. Or ces prises de parole, qui doivent être impérativement intégrées à l’étude des expériences démocratiques, viennent des sociétés et non des institutions. Il faut donc une participation du citoyen. La diversité des scénographies parlementaires met en évidence un problème essentiel auquel toutes les démocraties sont confrontées : celui d’assurer à la fois la diversité des points de vue et l’unité de la collectivité, dans le but d’éviter la guerre civile. Notre système semble bloqué.  Il existe de nombreuses possibilités pour organiser la démocratie mais on peut affirmer qu’il y a une crise de la démocratie représentative.  Au cœur de celle-ci, le processus électoral connaît un essoufflement qui se manifeste par le retrait des urnes. La France, souvent présentée comme un pays de forte participation aux élections locales, nationales et supranationales, atteint des records d’abstention. Elle traduit la distance que certains citoyens ont, pour des raisons essentiellement sociales et culturelles, vis-à-vis de l’univers politique qui leur paraît tellement loin, tellement étranger, qu’ils ne votent pas. il faudra y remédier mais rien n’assure que les réformes proposées dynamisent réellement celle-ci.

Arrêtez de financer et de promouvoir des applications web à la c…

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Je suis intimement convaincu que l’avenir n’est pas aux appli web mais à l’économie réelle de proximité et à des activités peu spectaculaires comme les métiers d’artisans ou d’agriculteurs. Il est préférable de miser sur des produits tangibles  qui ont un effet d’entrainement sur le reste de l’économie. Il y aura certes de belles réussites sur l’économie du web et des applis et des outils qui peuvent rendre des services. Mais elles sont nécessairement marginales sur le nombre d’emplois créés.

Dans mon activité professionnelle, je participe à des concours de création d’entreprise et à des suivis de dossier de création d’entreprise. J’observe une survalorisation des projets qui concernent les services web et les applications mobiles de la part des jurys des concours et des financeurs. Le moindre projet, même mal ficelé, aura une oreille attentive de la part des gens qui attribuent les prix et financent. Et je vois régulièrement arriver en tête l’appli dont je pressens qu’elle ne dépassera pas les 50 clics….  Même les élèves ingénieurs qui auraient la capacité a créer des produits ou des services innovants se lancent généralement dans le rêve de l’application mobile qui leur assurera un succès immédiat et fulgurant. Pourquoi cela ?
Qui n’a pas en tête la réussite de quelques réussites spectaculaires comme amazon ou quelques autres pépites comme Uber ou AirBnB.

Pourquoi cet engouement ?

Pour tout dire, je pense que ce tropisme particulier est lié au fait que la mise initiale pour créer ce genre d’activité est très faible et que ce genre de service dispose d’une particularité essentielle : la scalabilité. Elle désigne la capacité d’un produit à s’adapter à un changement d’ordre de grandeur de la demande (montée en charge), en particulier sa capacité à maintenir ses fonctionnalités et ses performances en cas d’augmentation forte de la demande sans forcément de nombreux investissements. Il s’agit essentiellement d’acheter de la bande passante sur des serveurs et d’ajouter quelques collaborateurs. Et si le service trouve son public, c’est le Jackpot. Les services web utilisent aussi une propriété particulière des ventes en ligne que l’on nomme la longue traîne. Ce concept a été mis en lumière par Chris Anderson d’abord sur le site Wired puis flong-tail-1ut l’objet d’un livre de celui-ci « La longue traîne-quand vendre moins, c’est vendre plus » collection champ essai.  En explorant les statistiques de site comme Rhapsody, Netflix ou Amazon il a rapidement constaté que de nombreux produits qui ne généraient que quelques ventes représentaient une part significative du CA et que la règle des 20/80 (20 % des ventes, génèrent 80 % du CA) ne s’appliquait pas.  En fait, les petits ventes (ou petits ruisseaux) faisant finalement de gros chiffres (ou grosses rivières). On a théorisé cela avec les lois de puissances que l’on observe un peu partout. Et de là on a pensé que de nombreux business pourraient germer en exploitant des niches et la curiosité insatiable des internautes. Chacun aurait sa place pour peu que le site ou le service trouve sa niche.

Mais la réalité est tout autre

On n’attend pas d’un financeur ou d’un décideur public qu’il se comporte avec la rationalité d’un joueur de loto. Une faible chance de gagner le gros lot mais comme la mise est faible, je joue quand même. A l’arrivé les sommes perdues sont énormes.  Dans la vraie vie, on observe pourtant le phénomène inverse qui se nomme effet « superstar ». l’effet longue traîne est très faible et il ne modifie pas le marché et n’a pas d’impact sur la diversité culture ou l’offre de produit nous dit Daniel Kaplan.  les blockbusters vendent plus que jamais. Pire, le gagnant rafle tout. c’est vrai pour les produits culturels comme pour les sites marchands ou les applis. D’où vient cette chute de la longue traine ? De la concentration du marché numérique.  A mesure que la part des acteurs mondiaux se développe, la part des  indépendants diminue de façon spectaculaire. La concentration  autour de quelques acteurs mondiaux rend impossible la promotion de la diversité et l’emploi n’irrigue pas les territoires. Pire. Une fois acquise, la position de leadership comme celle d’Uber de d’AirBnB ou de quelques autres permet de réclamer un droit de péage exorbitant qui tue les acteurs locaux. Et ces entreprises ne sont pas attachées à un territoire. Elles vont aller où le vent de l’optimisation fiscale les porte. Naître sur de l’argent public et échapper à l’impôt… Quel beau paradoxe de la part des décideurs publics  qui les choisissent et qui les survalorisent dans les concours et bourses au financement.

Les biais de probabilité

probabilitéLe paradoxe d’Allais sur les espérances de gains et de perte et la théorie des perspectives de D. Kahneman et A. Tversky montrent que les individus évaluent de façon asymétrique leurs perspectives de perte et de gain. Ils évaluent aussi très mal probabilité faible comme dans le cas d’un gain avec une application web. On a tendance a surévaluer fortement la perspective de gain car le cerveau ne fait pas la différence entre une probabilité de 0.1 % et de 0.01 % qui sont pourtant très différentes.Face à un choix risqué conduisant à des gains, elles affichent une forte aversion au risque, préférant les solutions conduisant à une utilité espérée inférieure, mais plus sûre. Face à un choix risqué conduisant à des pertes, elles affichent une forte recherche de risque, préférant les solutions conduisant à une utilité espérée inférieure pourvu qu’il y ait une chance de diminuer les pertes. Ces deux exemples sont ainsi en contradiction avec la théorie de l’utilité espérée qui ne considère que les choix où l’utilité espérée est maximum. Les deux autres arguments mis en avant sont d’une part,  l’effet d’échelle : une même différence de probabilité n’est pas vue de la même façon si elle est entre 0.99 et 1, et 0.2 et 0.21 par exemple. Il y a en particulier une forte différence de comportement près des extrêmes de probabilité 0 et 1. d’autre part les auteurs analysent l’assurance probabiliste : pour une utilité espérée égale, les gens préfèrent souscrire à une assurance normale plutôt qu’à une assurance ayant une probabilité de remboursement. Il faut donc avoir conscience de ce biais lorsqu’on prend le risque de financer des projets qui certes ne coûtent pas très chers mais qui ont un faible taux de succès.

Un gaspillage incroyable

Résultat : un gaspillage incroyable. le marché des applis est de 50 milliards de dollars. Ok mais ce n’est que 0.07 % du PIB mondial (on est dans les zones de probabilité faible). Songez qu’il y a 2 millions d’applis mobiles dans le monde (donc il est peu probable de sortir l’appli géniale). Aujourd’hui, selon Gartner, 90 % environ des applications payantes sont téléchargées moins de 500 fois par jour et ne génèrent pas de revenus. En 2018 une application sur 10 000 sera rentable. Vous avez bien lu. 0.01% des applis. Pour le jackpot c’est encore moins.  Il faut relativiser. Donc on aura perdu de l’argent et du temps de développement les 9 999 autres fois. Je voudrais commenter le graphique suivant qui présente les taux de survie des entreprises à 5 ans.taux-survie  On voit que le taux de survie des entreprises de service est faible. C’est le plus bas. Les autres types d’entreprises auront aussi des échecs mais pourquoi concentrer tous les financements sur les start-up qui concernent le nième service
web à la c…  La probabilité que le fablab du coin ou le service émerge est faible.Résultat : les pertes en capitaux investis s’accumulent alors qu’il y aurait de quoi financer pleins de produits peut être moins spectaculaires mais qui gagneront de l’argent. Certes potentiellement moins à chaque fois car il n’ y  a pas de « gros lot », mais statistiquement plus en terme d’espérance mathématique.

Aujourd’hui l’argent est abondant et on prend des risques inconsidérés pour utiliser les liquidités générées par le quantitative easing. Investir dans la transition serait plus intelligent.

Ces activités ne créent pas d’emplois

Blablacar, c’est 400 emplois en Europe et encore cette application une application intéressante car elle permet une rationalisation des déplacements. Je n’ai pas les chiffres d’AirBnb mais la société est dans la tranche des moins de 50 emplois. Uber ? Quelques dizaines et pourtant, ils captent une part démentielle de la valeur ajoutée générée par les chauffeurs. Amazon 100 000 emplois dans le monde ce qui est très peu.

Emplois sédentaires, emplois nomades

Il y a en France, selon P-N Giraud,  environ 30 % d’emplois « Nomades » – et 70 % d’emplois « Sédentaires ». Les  « nomades »  sont  des emplois  très qualifiés  et mieux rémunérés, mais exposés  à la compétition internationale. Ils se déplacent d’un territoire à l’autre au grès des opportunités. Mais l’effet d’entrainement de ces emplois se trouve dans l’industrie ou dans des secteurs à forte valeur ajoutée. Pas dans les services web à la c… Il faut les aider et œuvrer à la compétitivité de l’industrie. Ces emplois sont très importants car on observe qu’un territoire est plus riche et égalitaire quand la part relative de l’économie nomade est importante. Mais ils ont une autre particularité. Ils nécessitent de s’appuyer sur une économie d’emplois sédentaires dynamiques. Les collaborateurs des entreprises du premier groupe, ont des conjoints qui doivent pouvoir trouver du travail et sont consommateurs d’emplois sédentaires dans tous les secteurs d’activités. Un territoire aura d’autant plus de chance d’attirer de les emplois « nomades » que son secteur « sédentaire » est dynamique. Financez des artisans et des entreprises agricoles de proximités, des services de qualités et vous pourrez attirer par la qualité de vie.

Revenir au principe de réalité

Nous rentrons dans un monde contraint en énergie et en ressources. Nous aurons besoins de services de bases. Le temps des applis est compté. Il nous faudra des artisans et des métiers de base dans l’éducation, l’alimentation ou la santé. Les livres de Philippe Bihouix (l’âge des low-tech) ou de Stevens et  Servigne (comment tout peut s’effondrer) ont maintenant 3 ans. Il est préférable d’investir dans du tangible plutôt que dans du rêve. J’ai quand même franchement envie de me marrer quand on nous bassine avec la french tech et la poubelle intelligente qui scanne nos codes barres pour nous dire dans quelle poubelle on va mettre nos déchets. Nous avons le droit de rêver mais pas de gaspiller des ressources qui sont de plus en plus rares. Si nous voulons rêver montons des spectacles et des produits culturels qui ne sont pas des gros consommateurs de ressources.

En conclusion

Arrêtons de financer des applis web à la c.. avec de l’argent public et des fablab chimériques. A chaque fois qu’une appli gagne un concours, elle gagne la bourse et les financements qui vont avec. Et les financeurs arrivent. Juste une question. Combien d’emplois ont-ils été créés avec cet argent ? Quasiment aucun, car le principe de la scalabilité et du « the winner take all » font qu’il n’y a pas pas d’emploi à la clef. Ou si peu.  Combien d’entreprises moins spectaculaires mais avec  des emplois à la clef auraient pu être créer avec cet argent. Je pense qu’un facteur 10 est une bonne approximation de la réalité. Pourtant ces entreprises « classiques » rejoignent la catégorie des « start trap ». Elles passent à la trappe faute de financement. Et c’est bien dommage. Et les décideurs publics qui promeuvent cette logique de court terme ont une responsabilité importante. Il faut rapidement corriger le tir.

 

 

 

Meilleurs vœux pour l’économie en 2017 !

Il est hasardeux de construire  un scénario plausible,  alors que  de fortes   incertitudes politiques  pèsent sur l’économie mondiale.  Trump réalisera-t-il l’intégralité des mesures protectionnistes  annoncées pendant la campagne ?   Après  les résultats élections françaises, allemande,  de la démission de Renzi en Italie,   la zone euro va-t-elle imploser    par suite de « jeux stratégiques non coopératifs » entre les 28 … bientôt  réduits à 27  avec le Brexit ?   En ce début d’année,   nous  préférons formuler  quelques pistes de  réflexion et  des proposition  à moyen terme : nos  « vœux  d’économiste » pour l’Europe et la France.

 

Protéger les entreprises et non les biens.

Faut-il remettre  des droits de douanes  sur les produits importés ?  Ou bien mettre fin à l’euro et  revenir  aux  monnaies nationales, afin de  permettre  aux pays périphériques de la zone euro dévaluer ?   Ce débat  sur le protectionnisme est mal formulé. Le retour des monnaies nationales ne modifieraient pas les jeux non-coopératifs.  Depuis 20 ans  une « segmentation des  processus productifs »   a fractionné la production de n’importe quel bien  en composants multiples,  en provenance de   nombreux  pays.   On ne reviendra pas en arrière : impossible, à court terme,  de substituer  du 100 %  « made in France ». à  ces importations. Taxer les importations ou dévaluer conduirait  simplement à augmenter les prix sans réduire le volume des importations.   Ainsi, on  observe depuis  2014  une dévaluation de l’euro   de 30 % par rapport au dollar … et pourtant  le solde commercial de la France ne cesse de  se dégrader.  Par contre, le développement du rachat d’entreprises françaises ou européennes par des  capitaux  étrangers, et surtout  les délocalisations,  industrielles  doivent être freinés.    Dans les secteurs stratégiques où nous avons des savoirs faire,  il faut sans complexe  protéger nos entreprises,  par la commande publique (Alsthom) ou la participation  temporaire de l’Etat au capital (Peugeot).

 

Investir dans la transition énergétique  

 Avec la  COP 21,   le monde s’est engagé dans  la  transition énergétique. Double objectif   : substituer  des énergies  propres aux énergies fossiles,  préparer  l’après -pétrole.  Les données  de l’Agence Internationale de l’Energie  sont sans appel : nous entrons dans un monde où l’approvisionnement en énergie sera de plus en plus contraint.  Or, sans énergie,   pas de création de richesse. G. Giraud et Z.Kahraman  établissent que l’énergie est un facteur primordial de  la croissance potentielle, la croissance de demain.  La hausse du brut est un signal … positif, puisqu’elle rentabilise les investissements les énergies du futur… à condition que les compagnies pétrolières n’en  soient  pas les bénéficiaires. D’où la  proposition de l’Accord sur le Climat de  cesser d’aider la recherche pétrolière qui reçoit la plus grand part des  subventions.    Sur le renouvelable, La France est en retard.   Avec son  domaine côtier,  elle disposerait   pourtant   du  premier  « parc »  à  éoliennes d’Europe, mais en produit peu. Voilà une filière stratégique   Par  des  incitations fiscales,   l’isolation des bâtiments, l’efficacité énergétique des véhicules   ouvre d’autres pistes  à un investissement massif.   

 Différencier emplois nomades et sédentaires

Il y a en France, selon J-N Giraud,  environ 30 % d’emplois « Nomades » – et 70 % d’emplois « Sédentaires ». Les  « nomades »  sont  des emplois  très qualifiés  et mieux rémunérés, mais exposés  à la compétition internationale. Si  nos entreprises perdent leur compétitivité,  ou  ne savent plus  les attirer,   ils   disparaissent vers  d’autres pays. Pour les garder et les développer, il ne faut pas les « matraquer »  et   tenter d’harmoniser la fiscalité en Europe.  Il faut surtout prioriser la formation : la médiocre  25 ° place de la France au classement PISA invite à   réformer un système éducatif   trop élitiste qui  débouche  sur un nombre suffisant de jeunes diplômés. Il est nécessaire d’investir massivement dans la formation continue longue  et qualifiantes pour toutes les personnes qui peinent à rejoindre durablement le monde du travail.  Les « sédentaires » sont souvent des emplois de services à la personne, dépendent principalement  de la demande nationale,  avec une concurrence  limitée. Car  on  est encore prêts  à se faire coiffer  à l’autre bout de la France  ou  extraire une dent en Hongrie !   Et la Commission vient de  limiter le risque  de concurrence déloyale (« plombier polonais »)  en imposant des conditions de salaire et de travail conformes aux normes nationales.    Comment  développer aussi  ces emplois et   réduire  le chômage  de moins qualifiés ?  Il faut supprimer les charges sur les bas salaires,  flexibiliser sans précariser,  éviter l’ « ubérisation » en protégeant  l’actif plus que l’emploi.

 

 Plaidoyer pour une Europe coopérative

 

Selon  Patrick Artus,  2017 s’annonce périlleuse pour l’Europe. Elle risque d’être confrontée à  plusieurs  « chocs » : la  hausse des taux d’intérêts à long terme  (initiée par la Fed qui remonte peu à peu ses taux) qui  réactiverait la crise de la dette souveraine (Grèce, Italie) que Mario Draghi avait réussi à endiguer  par des émissions  massives de monnaie centrale (80 milliards chaque mois) ;  la hausse du pétrole risque de fragiliser la  reprise de la consommation ;   un  retour du  protectionnisme  (Trump, Brexit)  et des dévaluations offensives ( Livre, Yen) pourraient affecter le commerce extérieur de la zone euro , qui dégage  actuellement  un excédent de commercial  record de 300 Milliards d’euros.  Dans ce contexte, on doit  souhaiter une stratégie enfin  coopérative entre  Européens.   D’Abord ,     les pays  excédentaires  de la  zone,  comme l’Allemagne, au lieu d’avoir un excès d’épargne qu’ils placent à l’extérieur,    pourraient l’investir dans la zone , soit  une « relance » de plus de 1 %  de leur  PIB agrégé (30 000 milliards) . Cette  manne importante permettrait  d’apurer les dettes  des  pays périphériques.     Ensuite,     l’Europe  devrait mettre fin à une ruineuse concurrence fiscale (graphique) qui appauvrit les Etats,  et salariale,  qui appauvrit la classe moyenne.  Mais il  faudra attendre l’issue des élections pour espérer la réalisation  de ces vœux…  

 

Christian Branthomme et Loïc Steffan

 

 

 

 

 

 

 

 

Protectionnisme : le retour? … TAFTA, CETA , Et caetera

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importation-exportation commerce-pibLe libre-échange, pilier essentiel  de l’économie mondiale depuis l’après-guerre,  paraît  ébranlé  : Trump remet en cause le TAFTA (« Transatlantic Free Trade Agreement)  –également appelé TTIP–,   l’ALENA (Accord de Libre Echange Nord-Américain) et le Partenariat  transpacifique (TPP) lancé par  Obama  ; le Brexit ou les programmes électoraux  de souverainistes ou populistes font de même. Certes, le 30 octobre, le Canada et l’ Union européenne  ont signé le CETA (Comprehensive Economic and Trade Agreement, ou Accord économique et commercial global). Mais le refus de la Wallonie a manqué de le faire capoter et il doit encore être ratifié par les pays. Dans ce contexte, quels effets attendre d’un retour au protectionnisme ?

 

Résurgence d’un  vieux débat

Il était une fois … la naissance de l’économie politique  –Montchrestien au XVII°. Une première école s’impose en France (Bodin, Colbert) et au Royaume Uni (Petty, Cantillon) : les Mercantilistes. Objectifs : faire rentrer l’or pour l’Etat,  élever la puissance du roi et la prospérité du pays.  Moyens : promouvoir  les exportations en aidant ses manufactures royales, et empêcher  les importations par des taxes.  C’est  du protectionnisme,  offensif et défensif. Un siècle plus tard,   l’école classique  anglaise  (Smith, Ricardo)  prône au   contraire le libre-échange.  L’idée-force,  c’est la spécialisation : en  s’ouvrant à l’échange, chaque nation se spécialise dans les  activités où elle est relativement meilleure (ses « avantages comparatifs »)  et importe à  bas prix ce qu’elle  ne produit plus. Un jeu « gagnant-gagnant » ?   Sans doute, mais que fera  un pays en développement – comme la Prusse –   qui veut   s’industrialiser ?   Selon Friedrich List (1840), elle doit développer un « protectionnisme éducatif » temporaire  pour permettre à ses  industries naissantes  de se  « muscler »  à l’abri de la concurrence.  Ce débat resurgit avec les négociations autour du TAFTA et du CETA.

 

 Les  menaces du TAFTA  

Le Tafta, projet d’accord commercial entre l’UE et les États-Unis, est en gestation  depuis 2013 : création d’une  zone de libre échange –  couvrant presque la moitié du PIB mondial- . Mal vécu, car les négociations sont secrètes. Hormis une version « pirate » fuitée en février 2014, et des documents récupérés en mai 2016 par Greenpeace, seuls quelques responsables connaissent le contenu véritable de l’accord. Ses promoteurs estiment – sans le démontrer – qu’il créera 2 millions d’emplois et qu’il augmentera de 0.1 % par an le PIB de la zone –cela représente 350 milliards de $. Les chiffres avancés  sont discutés . Rappelons que Clinton promettait des millions d’emplois   grâce à l’ALENA et qu’au final, si le bilan de sa présidence fut  bien une création de 20 millions d’emplois, on estime que, directement, la concurrence accrue en détruisit  900 000. Les documents dévoilés par les ONG font craindre un abaissement des normes sociales et sanitaires et l’instauration de tribunaux d’arbitrages. Les menaces sur la qualité de vie sont difficiles à évaluer. L’exemple récurrent est le  procès du poulet au chlore qui est  sans doute exagéré. Mais cet accord fragilisera encore des secteurs déjà sinistrés comme l’agriculture, le transport ou la métallurgie. Au final, on retrouve la logique  dénoncée par les critiques  du libre-échange :  au service à la fois du pouvoir des États –  et des firmes  multinationales exerçant leur domination asymétrique.

 

CETA  un accord gagnant-gagnant ?

Pour Juncker , c’est «  le meilleur accord jamais signé par l’Union.  Il permettra la protection des appellations ( feta, reblochon…), ouvrira les marché publics canadiens  aux grandes entreprises de BTP européennes, mais en retour augmentera le quota de viande bovine  importée du Canada. Il maintiendra aussi les normes de protection sanitaire européennes en prohibant les OGM, l’élevage aux hormones,   les poulets chlorés, etc .  Point sensible les services culturels et  financiers sont exclus de l’accord.    Le CETA réglerait  l’épineuse question des « tribunaux d’arbitrage » qui jugent des plaintes des entreprises  qui se considèrent   lésées par les législations d’un Etat en réclamant des dommages et intérêts.  Ex : la marque  Philip  Morris récemment  déboutée  d’une plainte contre les paquets neutres instaurés en Australie.  Le CETA  sera doté d’une instance spécifique d’arbitrage (ICS) dotée de juges exclusifs pour éviter les conflits d’intérêts.  Pour les opposants, cela  ne suffira pas à empêcher que le CETA  ne devienne le cheval de Troie des multinationales américaines  dans l’Union.

 

La protection,  vrai problème  fausse solution

Le graphique montre le lien très fort entre les variations de croissance et celles encore plus marquée du commerce international. Lorsque l’économie mondiale se retrouve en panne de croissance, il est tentant de fermer les frontières et d’affirmer la préférence nationale. Mais ce choix aurait  un coût  estimé entre 200 € et 300 € par ménage et par mois de perte de pouvoir d’achat !    Car cela reviendrait  à renchérir les importations non substituables.  Et puis,  le protectionnisme  entraîne  la rétorsion des partenaires.  Dans une  période de probable réduction durable de la croissance  – le protectionnisme devient un jeu «  à somme nulle » : ce que l’un gagne, l’autre le perd.  Et si tout le monde joue ce jeu « non coopératif », nous  finirons tous par y perdre . 1929 a montré que le protectionnisme avait aggravé la crise. Le mécanisme fut proche en 2008-2009. De plus la « segmentation des processus productifs » rend  quasi impossible  une fermeture des frontières car  la plupart des  biens que nous achetons,  incorporent des composants provenant des quatre coins du monde.  C’est encore plus vrai pour le e-commerce. Il ne reste plus qu’une piste : des accords de commerce négociés dans la transparence pour prendre en compte l’ensemble des acteurs.  Il faudrait aussi préciser l’enjeu écologique  et faire le bilan carbone d’un accroissement des échanges. Faute de quoi  l’opacité et la technocratie  nourriront les  populismes et  leurs raisonnements simplistes.
Christian Branthomme et Loïc Steffan

Puissance, queues et cloches nous gouvernent

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Tous les décideurs essaient de prévoir. Mais ils sont souvent pris en défaut.  Les événements rares et catastrophiques –tremblements de terre, inondations, accidents nucléaires, krachs boursiers, etc.–, dominent  régulièrement l’actualité et nous fascinent  par leur caractère imprévisible et surtout par leurs conséquences. Si trop de math tue les maths, à dose homéopathique, ils permettent de comprendre un certain nombre de choses.

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Nous ne sommes que des lapins crétins : fonction logistique

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Voici un premier graphique réalisé par mes soins qui illustre la croissance du PIB et de la population mondiale.

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Les lois exponentielles sont tout simplement impossibles au delà d’un certain temps dans un monde fini. 

Tout le monde connait l’échiquier de Sissa (nombre de grain multiplié par deux qui au final font une valeur astronomique) ou l’équation du Nénuphar d’Albert Jacquard que je rappelle rapidement.  On plante un nénuphar dans un grand lac. Ce nénuphar a la propriété héréditaire de donner un autre nénuphar chaque jour. Au bout de 30 jours il a recouvert la totalité du lac et la population meurt asphyxiée et privée de nourriture. Au bout de combien de temps recouvrait-il la moitié du Lac ? (réponse à la fin de l’article)

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Economie :10 plaies d’Egypte ou Apocalypse ?

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cover-r4x3w1000-57e1789d8a510-plaiesJe suis surpris que des candidats osent encore se présenter avec des discours promettant la croissance. C’est pourtant le cas ici comme ailleurs. The end. Fini. Ou alors, si peu qu’il ne faudra pas compter sur elle pour tout résoudre. Ce n’est pas un problème économique, c’est un problème physique de thermodynamique. Il sera nécessaire de recréer du sens pour nos sociétés et non pas des totalitarismes religieux ou athées.

Je préviens immédiatement que je vais être un peu provocateur (car trop court) mais tout est documenté. Ceux qui ont peur d’être bousculé peuvent stopper immédiatement la lecture.

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Pour et contre le revenu universel

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L’idée d’un revenu universel réapparait à chaque crise comme tentative de lutte contre les conséquences sociales d’une société qui se fracture. On trouve des défenseurs à gauche comme à droite même s’il ne s’agit pas de la même version. Il existe même aujourd’hui un mouvement pour le revenu de base universel.  Désigné aussi comme « revenu d’existence », « revenu de base », « revenu inconditionnel », etc., le revenu universel (RU) est une proposition  qui  fait florès.  Bien au-delà de la « simple »  fusion des actuels minima sociaux évoquée récemment  par le premier ministre,  il s’agirait d’un changement considérable.   Mais que  recouvre-t-il   exactement ?  Quelles lacunes de notre système de protection sociale prétend-il  combler ?  Avec quels avantages ou/et  inconvénients ?

 

Un contexte porteur

Pour les défenseurs du revenu universel, nous affrontons une  triple   mutation qui  menace les  revenus  de beaucoup d’actifs. Tout d’abord une mutation des emplois. En effet, la nouvelle révolution industrielle notamment de l’internet entraînera  le  chômage massif des moins qualifiés.  Il faut trouver des solutions pour lutter contre la pauvreté. Ensuite une mutation du travail : l’exigence de flexibilité (liée à la concurrence mondiale, à l’évolution des objets et services, des modes de consommation)  transformera  les parcours professionnels en séquences plus ou moins longues ou courtes d’activité suivies de recherche d’emploi.  Comment  maintenir les  droits des travailleurs ? Enfin une mutation du salariat : sous le nom d’ « ubérisation » se développe un secteur d’auto-entrepreneurs  créateurs de  leurs jobs (livreurs, taxis, logeurs, restaurateurs  etc.), mais destructeurs d’emplois traditionnels. Comment faire que les conditions de vie des uns et des autres ne se précarisent pas ?   Puisque le « filet de la  protection sociale » aura de plus en plus de trous,  ne convient-il pas de  le retisser  entièrement en garantissant à tous le même revenu d’existence? C’est là que le revenu universel entre en scène.

 

La version « libérale »

Il convient d’emblée de préciser  qu’il existe plusieurs  versions  du RU,  fondées sur des  philosophies sociétales  bien différentes. L’analyse libérale  critique la manière  dont l’Etat redistribue les richesses notamment via la protection sociale.  Tuteur  abusif, il soumet nos prestations (telles que : allocations familiales,  Revenu de Solidarité Active,  prime d’activité, allocations chômage,  etc.)  à des conditions d’octroi  restrictives  et à un « fléchage » vers des populations spécifiques.  Selon eux, cela peut engendrer des comportements d’assistés et un contrôle  tatillon des bénéficiaires   Ne serait-il pas  moins coûteux, et plus conforme  aux respect des libertés et de  l’égalité des droits,  de fusionner ces prestations en une allocation d’un montant  unique, versée  sans condition à tout citoyen majeur (à leurs  parents pour les mineurs). C’est une idée que l’on retrouvait  sous la plume du très libéral Milton Friedman.  Quel montant ?  Cela  irait  de 500 euros (= RSA « socle » en France)   au double – mais pas davantage –  chez les  ultra libéraux …  qui envisagent de   supprimer purement et simplement la sécurité sociale. Comment le financer ?  Par  une « flat tax », un pourcentage égal  du revenu. Ainsi chacun  cotiserait à proportion de son revenu,   et recevrait la même somme, libre d’en faire l’usage qu’il entend mais la protection sociale reposerait  sur les assurances privées.

 

La version « sociale »  

Ce second modèle de  RU  propose un choix   sociétal bien différent. Il s’agit de préparer une société post-salariale et post-capitaliste ou le revenu serait  dissocié de la contribution libre de chacun  à la production.  D’une part l’essor des robots va « mettre sur le carreau » des masses croissantes de salariés. Déjà Sismondi au 19ème siècle proposait de verser une rente aux salariés qui remplacés par une  machine. D’autre part le développement de l’économie collaborative avec ses échanges non monétaires (sur le modèle des transferts de fichiers sur Internet) va saper le profit des capitalistes (Jeremy Rifkin, La fin du travail).  La dimension productiviste en moins,  cela  rappelle  l’utopie communiste telle que  Louis Blanc  la définissait  en 1839  «  de chacun selon ses moyens,  à chacun selon ses besoins ». Dans ce scénario futuriste,  un RU d’un montant important (certains auteurs proposent 1,5 fois le SMIC)  financée  par un impôt sur le revenu très progressif,   permettrait de faciliter cette « grande transition »,  en évitant l’explosion des inégalités.

 

Les coûts et les risques  

Tout dépend de l’ambition : pour 500 € par adulte  de plus de 18 ans (contrairement au  RSA limité aux plus de  25 ans) et 200 € par enfant à charge,  si le RU remplace les actuelles  allocations,  il faut quand même trouver entre 150 et 350  milliards. A 1000 €, il faut trouver  environ 700 milliards qui correspondent peu ou prou au coût de la sécurité sociale, qui basculerait  alors dans un système  d’assurances privées.  . Un revenu inconditionnel largement distribué à tous, sans l’exigence du moindre travail, s’oppose encore fortement à notre culture et à nos principes moraux. Un travail épanouissant est largement constitutif de notre identité et  source de lien social. On  connaît   la souffrance de ceux qui en sont privés. Du  point de vue économique  il y a deux grands risques : d’aggravation de la pauvreté laborieuse le RU  jouant le rôle d’une   « trappe à bas salaires » en fournissant  aux employeurs  un prétexte à  réduire les rémunérations ;   mais surtout, de  disparition du salariat, dont on oublie qu’il est aujourd’hui la principale  source de droits sociaux et  d’affiliation (Robert Castel). Plutôt que le détricoter,  on  devrait  l’adapter au monde nouveau,   par exemple en appliquant  les principes déjà votés  du  « compte  personnel d’activité » et de la « garantie jeunes ».

Christian Branthomme et Loïc Steffan

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