analyses économiques et sociétales sont liées

Je voudrais revenir sur le lien entre mes analyses économiques ou politiques et mes analyses sociétales, que les gens semblent vouloir dissocier. Visiblement cela semble perturber certains car ils ne comprennent pas que ce que j’écris sur l’économie, l’écologie ou la politique est intimement lié à ce que je peux écrire sur la société. En gros, je serais tantôt à gauche et tantôt à droite. Pourtant, il me semble qu’il y a une cohérence entre ces deux pôles qui se complètent.

  1. L’apport de Haidt

Je vais tenter d’apporter une clarification à partir du livre de Jonathan Haidt The Righteous Mind. Celui-ci analyse la morale humaine notamment en liant la politique et la religion, mais pas que.

Son travail découle d’une vaste étude (moralfoundations.org) portant sur plus de 200 000 personnes. Il s’est attaché à étudier les opinions morales et la construction des valeurs dans de nombreux pays et à voir quelle est l’incidence sur les systèmes en place. Il semblerait qu’il existe des différences entre les sympathisants ou militants de gauche et de droite (les libéraux et les conservateurs si on reprend la terminologie américaine).

Ce livre vient après une réflexion sur la diversité des vertus dans laquelle il montre qu’à partir d’un nombre limité d’intuitions morales (6 en fait) présentes partout dans le monde, les gens structurent des systèmes de valeurs très divers mais qui se fondent tous sur ces fameuses intuitions. A mi-chemin entre l’inné et l’acquis, la théorie de l’intuition morale montre que l’évolution nous a dotés d’un mécanisme d’interprétation des situations qui nous permet de survivre. Son approche est véritablement pluridisciplinaire puisqu’elle intègre les apports des différentes sciences humaines et sociales (anthropologie sociale, psychologie sociale, psychologie évolutive, philosophie).

Jonathan Haidt avance que notre vision du juste et du faux s’appuie sur ce set de 6 mécanismes psychologiques universels. J’ai construit un schéma qui résume cette organisation.

  •         Attention à l’autre (la prise en charge des plus fragiles) : cette valeur est liée à notre capacité de mammifères sociaux à “ressentir” la douleur de l’autre. Elle se manifeste par l’empathie ou la compassion. Ce premier système est à la base de vertus morales telles que la générosité, la gentillesse et la bienveillance.
  •         Équité / proportionnalité (justice ou injustice) : cette valeur est liée au processus évolutif d’altruisme réciproque (c’est le don / contre-don et l’échange de services). Cela a finalement donné des sentiments authentiques d’échanges justes ou faux, ou plutôt justes ou injustes – la fondation même des idéaux politiques de justice, des droits et de l’autonomie individuelle. Elle recoupe aussi la coopération que Pablo Servigne et Gauthier Chapelle ont étudiée dans L’entraide.
  •         Loyauté au groupe : cette valeur est liée à notre longue histoire d’espèce tribale capable de former des coalitions mouvantes. Nous avons développé une propension à créer des amitiés au sein du groupe et des inimitiés à l’égard des membres d’autres groupes. Ce système crée un effet “bande de frères” au sein d’un groupe. On y retrouve les notions de patriotisme, d’identification à une religion ou à un ensemble régional et de sacrifice au nom du groupe auquel on appartient.
  •         Hiérarchie / respect : on retrouve notre longue histoire d’interactions sociales hiérarchisées. Nous avons développé une tendance naturelle à respecter l’autorité et à faire preuve de déférence et de suivisme à l’égard des meneurs et des experts. Les expériences de Milgram illustrent Cette propension. Nous y reviendrons. Ce système moral est à l’origine de la capacité à diriger ou à suivre, ainsi que de l’estime pour les autorités légitimes et du respect des traditions.
  •         Sainteté ou pureté : cette valeur a été façonnée par la psychologie du dégoût et de la contamination. Nos émotions ont évolué d’une manière qui nous attire vers le « pur » et nous éloigne du « sale ». C’est sur ce fondement que reposent les motivations (religieuses) de recherche d’une élévation spirituelle, d’une vie moins charnelle et plus noble et les interdits religieux. Elle sous-tend l’idée largement répandue selon laquelle le corps est sacré et sans cesse menacé par des activités immorales ou d’autres contaminations (que l’on retrouve par exemple dans l’engouement pour le bio ou le végan).
  •         Liberté : cette valeur est plus occidentale, mais elle est importante. C’est l’intensité de sa présence qui en fait un indicateur. Elle a tendance à être restreinte par la loyauté au groupe et, à part dans les totalitarismes, on trouve peu d’individus ou de systèmes qui s’opposent frontalement à cette valeur.

Les sociétés occidentales sécularisées et les libéraux ont tendance à privilégier les pôles liberté, équité / proportionnalité et attention à l’autre. Les systèmes plus traditionnels ou conservateurs valorisent l’ensemble des pôles. C’est ce que le schéma permet de visualiser.

2. L’étude moralfoundations.org qui précède le livre et ses implications

Au lieu d’opposer ces deux tendances comme nous le faisons, il est préférable d’envisager que l’une ne va pas sans l’autre et que les opposer frontalement est stérile. Sinon c’est une perte de temps. Il faut les envisager comme des continuum.  Les religions orientales et leur conception du ying et du yang proposent cette union des contraires apparents.

Le livre a été précédé par une vaste étude. A l’origine il y avait 5 valeurs comme vous le verrez sur le graphique.

L’attention à l’autre (fraternité) et l’équité (ainsi que la liberté) sont très valorisées à gauche et à peine moins à droite. Par contre les conservateurs demandent des systèmes se basant sur l’ensemble des valeurs. Je sais que l’attention à l’autre diffère. Elle est plus circonscrite au groupe d’appartenance chez les conservateurs.  En fait, si je suis réellement attaché à la fraternité et à l’équité, j’ai tout intérêt à organiser une société qui valorise au moins symboliquement et suffisamment la loyauté au groupe, l’autorité et la pureté. Contre-intuitif mais pourtant évident à la vue des résultats. Bien sûr, il est nécessaire (quand on est à gauche comme moi) d’obtenir la plus grande contrepartie possible en termes de liberté, d’équité et d’attention à l’autre (ou fraternité).  

Au moment des enquêtes les auteurs ont lancé un concours pour qu’on leur soumette d’autres valeurs qui pourraient s’insérer dans leur démarche.

On peut noter la notion de possession. C’est un candidat plausible. En effet de nombreux animaux défendent des territoires. Il en va de même pour l’être humain. Mais on observe aussi de nombreux cas de possession collective. Mais ce trait tend à renforcer la notion de territoire au sens régional ou national.

La notion de gaspillage a été proposée. Mais elle se confond en partie avec la notion d’attention à l’autre.

Le rapport à la sagesse et à l’ignorance a aussi été suggéré. L’ignorance est dévalorisée. Mais on peut le relier à la hiérarchie et dans les sociétés traditionnelles à la pureté / sainteté.

Un sujet plus dérangeant est le rapport à la vérité et à la bien-pensance. De nombreux groupes excommunient et persécutent ceux qui sont accusés de porter des croyances dangereuses. Il faut les définir et là c’est vite problématique. L’expérience de Asch et ses dérivés sont assez effrayants. Elle démontre à quel point on peut facilement intérioriser un comportement ou une croyance pour être en conformité avec le groupe. Pour le meilleur et pour le pire. Je vous laisse découvrir cela dans cette courte vidéo. Si vous couplez cela à l’expérience de Milgram sur l’obéissance à l’autorité jugée légitime (un scientifique, un religieux, un animateur de jeu télé) vous pouvez obtenir des comportements terrifiants. Repenser sans cesse à la banalité du mal de Arendt.

3. Une présentation encore plus simple

Ces travaux ont donné lieu à de longs développements que je ne peux restituer ici.

Pour ma part je les résume dans un schéma très simple.

Nous sommes pris dans un jeu de contradictions. D’une part il y a les forces centrifuges libérales qui ouvrent toujours plus la société. Mais, il me semble qu’au-delà d’un certain niveau, la société finit par exploser. Elle est liquide si je reprends l’analyse de Zygmunt Bauman. Je sais bien que Gibson ou Michel Lussault ont construit le concept d’affordance. Il donne des repères aux individus mais je ne pense pas qu’il donne suffisamment de sens explicite à l’individu. A contrario les forces centripètes conservatrices trop développées font imploser la société qui se replie trop sur elle-même. Il faut un équilibre homéostatique entre ces forces contraires. En fonction de mon jugement de la situation, je peux donc dire qu’il faut plus de libéralisme ou plus de conservatisme. On va faire le bilan de 68 je crois. Je ne suis pas aussi négatif que certains. La société était tellement corsetée à l’époque qu’il fallait l’ouvrir. Aujourd’hui il me semble que les défauts ont pris le pas sur l’avantage initial et que sur certains aspects, un peu de conservatisme ne nous ferait pas de mal.

4. Le jeu du bien commun

Pour aller un plus loin je voudrais continuer avec une étude assez connue en économie expérimentale. Il s’agit du jeu du bien commun. Les joueurs ont une somme (disons 10 €) et peuvent mettre au pot commun. Chaque fois qu’ils mettent 1 € dans le pot commun, tous les joueurs reçoivent 1 €. Donc si chaque joueur fait de même et que nous sommes 18, je reçois 17 €, comme les autres joueurs. On constate que la tentation est grande de se comporter en passager clandestin. En effet je reçois des autres sans contribuer. Et la solidarité décroît très vite car tout le monde imite ce comportement problématique : recevoir sans contribuer. Par contre, si au bout de plusieurs tours (disons 7), je donne la possibilité de punir ceux qui se comportent en passager clandestin, on constate que la solidarité remonte et que les comportements prosociaux se propagent.

Ces résultats sont confirmés par les études de terrain. Dans son étude sur les biens communs, Ostrom a montré qu’une des conditions nécessaires pour que la gestion partagée fonctionne résidet dans l’existence d’un système de sanction. Cela a été répété pour l’univers du per2per, pour l’échange de livres, etc. Ca marche à tous les coups.

Au risque de me répéter, je redis à mes amis qui se disent anarchistes ou libéraux libertaires qu’ils vont droit dans le mur et que leur façon de voir est la plus sûre manière d’obtenir une société ultra libérale qui promeut la loi du plus fort ou un espèce de totalitarisme malsain si les gens revendiquent une forme d’autorité pour reconstituer un cadre. Et qu’ils n’auront aucunement la justice, l’équité et l’attention à l’autre qu’ils espéraient.  

5. On décide de se vacciner ou pas contre la manipulation ?

Lorsqu’on étudie l’économie, on voit qu’elle est éminemment politique car elle met en lumière des choix sociaux. Polanyi le disait. L’économie est historiquement encastrée dans le social et le tour de force des libéraux est d’avoir fait croire que la main invisible n’était pas un choix politique. Il vaut mieux avoir fait un peu de psychologie sociale ou de sociologie qui serviront aussi pour les analyses politiques. Nous avons vu que les gens préféraient se conformer à la majorité (expérience de Asch). Qu’ils étaient prêts à suivre une autorité légitime (Milgram). Dans ce sens les libéraux qui ne veulent pas de solidarité ou qui veulent la minimiser ont tout intérêt à organiser l’hégémonie dans le champ académique économique puisqu’ils pourront « vendre » leurs solutions comme celle de l’autorité légitime. En fait on constate (quand on a un peu travaillé la question) qu’il y a des minorités agissantes qui connaissent les mécanismes de diffusion des idées et qui essaient de modifier le corps social à leur avantage. Dans le champ politique, c’est la théorie de Gramsci d’hégémonie culturelle.  Quand la cause nous est sympathique on peut trouver ça cool. Mais ça marche aussi pour les causes les plus détestables. Serge Moscovici et ses successeurs ont étudié les stratégies des minorités agissantes. Et c’est pas joli joli. Il suffit de « contaminer » les individus jusqu’à obtenir la majorité. L’émotion fonctionne beaucoup mieux que la raison.

Retenez que le principe est le même que la contamination virale et la couverture vaccinale comme le montre le schéma suivant.


Imaginons un individu (ou un groupe d’individus) que j’ai indiqué en rouge dans mon schéma fortement déterminé. Si personne n’est conscient de la manipulation que cet individu tente d’opérer, il pourra propager son idée (cas de figure 1). La société peut avoir des individus immunisés. Au choix parce qu’ils ont un bonne connaissance de ces mécanismes ou parce qu’ils possèdent une idéologie très forte (là aussi pour le meilleur et pour le pire). S’ils ne sont pas assez nombreux ou s’ils n’agissent pas, ils n’empêcheront pas la « contamination » (2e cas de figure). S’ils sont assez nombreux, ils contiendront la contamination, encore et toujours pour le meilleur et pour le pire (3e cas de figure). Maintenant vous mettez n’importe quelle cause et ça risque de fonctionner. Vous pouvez imposer le port du voile, promouvoir l’euthanasie, vendre le libéralisme, la nécessité de la charia, l’incompatibilité de l’islam avec les valeurs de la République, l’idée que la France est islamophobe, le véganisme, la pma, la gpa, etc. Les gens sont perméables à ce genre de manipulation si on ne les forme pas à les reconnaître. Joule et Beauvois ont écrit deux formidables livres qui s’appellent Petit traité de manipulation à l’usage des honnêtes gens et Les influences sournoises. Super on est immunisé. Tu parles ! Thaler a eu son prix Nobel d’économie sur la théorie du nudge qui est précisément une application de ces principes à l’économie et aux décisions politiques. Formidable, non ? Je ne dis pas qu’il ne faille jamais l’utiliser (si on fait mettre la ceinture de sécurité, si on réduit l’alcoolisme ou si on augmente les dons pour des associations caritatives, ça se discute), mais je dis qu’il est préférable d’avoir un véritable débat démocratique en amont sur les avantages et les inconvénients de tel ou tel système.

6. En plus on a le malheur d’avoir une identité sociale

Nous avons en fait plusieurs identités qui se superposent et qui peuvent tout à fait être en contradiction les unes avec les autres. Il vaut même mieux en avoir plusieurs. Cela permet de comparer, de relativiser et d’éviter les excès.

Mais cela arrange bien les gens de nous réduire à une essence car cela permet de nous classer. Shérif a montré qu’on a tendance à discriminer. Sur la simple préférence d’un peintre (Klee vs Kandisky), on a créé des discriminations. Ca marche aussi avec foot versus rugby ou avec chocolatine versus pain au chocolat (dans ce cas de figure je trouverai presque normal de discriminer). Imaginez si vous mettez une couleur de peau, une supposée origine ethnique ou une religion qui sont des éléments beaucoup plus forts pour l’identité d’un individu. Il faut donc empêcher tout réductionnisme. Parce que sinon ça finit en général très mal. Le nous/eux se développe, les préjugés explosent et si un événement grave survient, on peut avoir des violences. Si vous avez une quelconque influence dans une communauté, vous devez prendre votre responsabilité et ne pas vous dédouaner en disant : on n’est pas comme ça. Les gens ne vous croiront pas. L’adage dit : “il n’y a pas d’amour, il n’y a que des preuves d’amour”. Eh bien là, c’est pareil.
J’ai développé ça dans un autre article il y a plus de 4 ans mais je vous remets le schéma.

7. Et le lien avec l’économie dans tout ça ?

Je ne supporte pas les visions étriquées et manichéennes. En général, ça me vaut plus de faveurs. Je prône un équilibre entre l’État et les forces du marché. Bien sûr qu’il faut parfois de la concurrence. Elle permet une meilleure efficacité allocative en général. Et la destruction créatrice est nécessaire quand elle apporte du mieux.

Je m’évertue avec mes étudiants à construire des réflexions nuancées. Voilà le type de réflexion que l’on pose avec eux.

Le marché est généralement un puissant outil d’efficacité allocative. La tendance principale de la théorie économique est donc d’organiser la concurrence. Les économistes de l’école du bien-être (Marshall, Pigou) ont les premiers identifié des situations dans lesquelles les mécanismes de marché ne mènent pas spontanément à un optimum social et qui nécessitent l’intervention de l’Etat ou le contrôle par l’Etat. Tout d’abord il existe des secteurs où la production s’effectue à rendements croissants ; le monopole peut alors être socialement bénéfique car il permet de réduire les coûts de production. On peut penser au rail ou à l’électricité. Il faut donc mener des modélisations ou des études empiriques pour voir ce qui est le plus efficace. Surprise, ce n’est pas toujours le marché qui gagne. Ensuite, certains biens peuvent revêtir un intérêt stratégique : on parle de biens tutélaires (logement, santé, agriculture). Il en va de même avec l’ouverture à la concurrence. Si le prix international est inférieur aux coûts domestiques, l’industrie locale peut être détruite. Il faut donc taxer ou subventionner pour maintenir ce secteur stratégique si le gain est trop faible par rapport à la perte. On l’observe avec la PAC qui a alors l’effet pervers de pénaliser les économies émergentes. Mais c’est un arbitrage nécessaire.

En outre, on peut observer des phénomènes d’externalités (positives ou négatives) qui justifient que les pouvoirs publics interviennent par divers mécanismes pour endogénéiser les externalités (taxes carbones, réglementations, interdiction). Une externalité peut être positive (les abeilles qui pollinisent) ou négatives (la pollution). Il faut donc les faire apparaître car elles doivent être soumises à débat pour les récompenser ou les limiter quand elles sont nuisibles. Par ailleurs, les recherches relativement récentes montrent le rôle de la qualité de l’information (asymétrie d’information, sélection adverse, aléa moral) qui nécessite une régulation du marché par des institutions. Enfin, certains biens collectifs sont non rivaux et non exclusifs (éclairage public, ponts, infrastructures publiques). L’Etat doit donc les financer au bénéfice de tous. On a aussi le cas des biens communs qui nécessitent une gestion collective plus efficace que l’enclosure. Le débat entre Harding et Ostrom a tourné à l’avantage de cette dernière. Le rôle des pouvoirs publics et des économistes est donc de discriminer les différentes situations et de voir pour chaque marché spécifique, pour chaque bien, dans quelle catégorie il entre. Parfois cela sera le marché, parfois cela sera l’Etat, mais les modélisations et les études empiriques sont plus efficaces que l’idéologie pour y voir plus clair. Les travaux de Tirole ont notamment porté sur les agences de régulation à mi-chemin entre le marché et le pouvoir tutélaire de l’Etat. C’est une façon de répondre à la remarque de Coase qui disait que les critiques sur les défaillances de marché étaient insuffisantes car il faut prouver que l’Etat ferait mieux. Il a raison car cela est nécessaire. Il existe bien sûr des défaillances de l’État et il faut s’attacher à les identifier pour les réduire. C’est la tâche que s’est assignée l’école des choix publics. Au final, la recherche de l’efficacité doit permettre d’arbitrer entre marché et intervention publique et de voir quel est le bon équilibre car institution et libre marché sont complémentaires. On appelle cela le fine tunning (réglage fin) entre objectifs opposés. En France l’école de la régulation et l’économie des conventions a permis de mettre au jour l’intérêt de cette intervention publique. Il faut donc régler la relation entre l’égoïsme qui permet de faire avancer l’économie et la coopération qui a des bénéfices pour tous. Dans ce cadre, la lutte contre les inégalités est souvent déterminante. L’égalité parfaite ne fonctionne pas mais lorsque la courbe de Lorenz calculée à partir des coefficients de Gini sur les inégalités se creuse trop, cela est tout aussi inefficace.

8. La boucle est bouclée

Dans ma réflexion sur l’économie, j’ai besoin de l’attention à l’autre et de l’équité/proportionnalité de mon schéma initial. J’en ai parlé dans un article sur Basu.  C’est d’autant plus important que nous avons un problème de ressources, un problème d’écologie – j’ai déjà traité ces questions dans un article sur Latour (Où atterrir) ou sur une réflexion sur les biens communs. Et il va falloir agir ensemble et se comprendre.

J’aime bien cette citation de Charles Rojzman : « Pour soigner la haine il n’existe qu’un seul remède : la fraternité. Mais pas n’importe quelle fraternité ! Surtout pas la fraternité des bons sentiments. La fraternité n’est pas une décision, un choix moral. C’est une disposition intérieure qui existe ou qui n’existe pas. Voir les autres humains comme des frères, cela signifie seulement qu’ils sont comme nous, capables de folie, de violence, de cruauté, de bêtise, d’aveuglement. Cela veut dire que nous devons éventuellement parfois combattre « ces frères en humanité », les empêcher de nous faire du mal. »

Je sais donc que je dois arbitrer entre ma volonté d’une société ouverte et les nécessaires autorité et régulation. Nous ne sommes pas dans un monde idéal et un certain nombre de personnes semblent être dangereuses pour les autres. Il faut donc les empêcher de nuire. Sans parler des personnes qui ont des pathologies psychiques qui sont assez nombreuses. Les anarchistes, les libéraux libertaires et les libéraux sont assez copains en fait. Ils promeuvent une société qui finit par la loi du plus fort. Ils sont assez darwiniens. Peut-être parce qu’ils pensent tirer mieux que les autres leur épingle du jeu.  

9. Éthique de responsabilité ou éthique de conviction

J’ai pas mal étudié la question des dilemmes. J’en ai même fait un article pour parler des plus radicaux. Il est parfois difficile de trancher entre plusieurs valeurs. Rien n’est parfait. Le maintien de l’ordre peut générer des restrictions des libertés fondamentales inacceptables ou des bavures. La sauvegarde des libertés fondamentales ou la suppression des armes pour la police peut conduire au chaos. Il est nécessaire à la suite de Weber d’envisager l’éthique de la responsabilité et l’éthique de la conviction. Je ne dis pas que l’éthique de conviction est identique à l’absence de responsabilité et que l’éthique de responsabilité à l’absence de conviction. Il n’en est évidemment pas question. Il y a un continuum entre les deux. Toutefois il y a une opposition importante entre l’attitude de celui qui agit selon les maximes de l’éthique de conviction – dans un langage religieux nous dirions : « je vais au bout de ma croyance » – et l’attitude de celui qui agit selon l’éthique de responsabilité qui dit : « Nous devons répondre des conséquences prévisibles de nos actes.».

Je le redis donc : sur tous les sujets qui nous intéressent, il faut rendre visible les enjeux pour que ceux-ci soient soumis à une délibération la plus raisonnée possible. Et cela demande d’affronter un certain nombre de sujets tabous et politiquement incorrects. Je vais continuer à vous perturber et continuer à refuser de rentrer dans vos catégories. Je sais que cela est dur pour certains. Mais c’est la voie que j’ai choisie. Nous sommes des êtres d’émotions. Damasio l’a parfaitement montré dans L’erreur de Descartes et Spinoza avait raison. On ne pense pas sans les émotions. Mais je sais aussi que nous sommes (vous et moi) sujets à la dissonance cognitive. Je donnerai les derniers mots à Festinger.

10. Ma pensée est donc relativement unifiée

C’est un long chemin qui ne sera jamais achevé mais j’essaie de travailler sans cesse pour améliorer mes réflexions. J’espère vous avoir montré en quoi ma façon de voir a une cohérence interne liée à mes convictions religieuses et philosophiques et à mes quelques connaissances. J’ai longtemps réfléchi avant de façonner ces diverses convictions. Si on me démontre que j’ai totalement tort, je changerai d’avis.

Je crois en un monde plus juste, plus solidaire, respectueux de la planète et des écosystèmes où chacun peut trouver sa place dans le respect de nos différences. J’ai des convictions très fortes de respect. Mais je sais aussi que je n’ai pas à me laisser ennuyer par ceux qui ne jouent pas le jeu. Je sais que le conflit est nécessaire face à des adversaires et il ne me fait pas peur. Je combats donc sans distinction les extrêmes de gauche ou de droite. Je combats les totalitarismes religieux et tous ceux qui usent et abusent de « petites manipulations entre amis » parce qu’ils pensent que leur vision du bien et du monde peut se dispenser d’une délibération éclairée. Et ça fait du monde ! Par contre cette attitude me permet de dialoguer avec un spectre très large de personnes aussi bien à droite qu’à gauche. Ce qui compte, c’est l’honnêteté intellectuelle et l’acceptation du dialogue. C’est d’ailleurs la devise de ma page facebook.

Soit on apprend à dialoguer au risque de la controverse, soit on accepte la violence de la société”