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Et si les salariés se révoltaient ?

Ce titre évoque le dernier livre de Patrick Artus. En sept chapitres bien structurés, il nous montre que le salariat se dégrade et que le partage de la valeur entre entreprises et travailleurs n’est plus équilibré. La destruction créatrice chère aux économistes ne crée plus d’emploi et renforce la polarisation du marché du travail. La population active a peur d’être remplacée par les robots. Le ruissellement de l’argent des plus riches vers les plus pauvres est un doux rêve et les gouvernements mettent en place des stratégies de surchauffe dangereuses. Artus pense que les salariés vont être tentés par la révolte car il ne peut y avoir de démocratie sans la classe moyenne qui disparaît. Avec l’exemple de l’ubérisation et des employés auto-entrepreneurs précaires, il montre les effets délétères de ce modèle. Le livre s’achève sur un plaidoyer pour un capitalisme européen qui ne tienne pas uniquement compte de l’intérêt des actionnaires. Sinon, nous dit-il, la vision de Marx sera vérifiée et conduira à la souffrance des générations futures.  

Un livre en forme d’avertissement

Il ne s’agit pas de faire l’éloge de la révolution pour l’auteur dans cet essai mais de proposer une analyse. Selon moi, il entre en écho aux mouvements sociaux qui fleurissent en ce moment en France. Artus étant un libéral convaincu, il est d’autant plus intéressant de lire ce genre de propos sous sa plume. Il essaie d’analyser les fondements économiques de cette colère qui couve.

Le salariat se dégrade en France et dans tous les pays de l’OCDE. Au fil des dernières décennies, les travailleurs ont vu leur situation se détériorer continuellement. Leur revenu ne progresse plus. L’angoisse du déclassement et de son cortège funeste (précarité, pauvreté, exclusion, etc.) est forte. Ce n’est pas un fantasme : plus de deux tiers des ménages des pays développés (600 millions de personnes environ) ont vu leur revenu baisser ou stagner dans la dernière décennie selon le McKinsey Global Institute. Si on conjugue cela à l’affaiblissement de l’Etat-providence qui voit ses marges de manœuvre se réduire, on voit donc que les ingrédients d’un cocktail explosif sont en place.

 

L’entreprise n’a pas à transférer les risques sur les salariés.

Le livre s’ouvre au premier chapitre sur l’analyse du partage du risque entre les entreprises et les salariés. La théorie classique propose le schéma suivant : les actionnaires assument le risque en recevant un dividende variable et ils assurent les salariés contre les risques conjoncturels dans un donnant-donnant mutuellement profitable. Cette mécanique lui assure sa rentabilité. Mais les réformes transforment cette logique en transférant le risque sur le salarié. L’emblème de cette logique réside dans les réformes Harts en Allemagne, dont toute l’Europe s’est inspirée (jobs act italien en 2014, réformes El Khomri puis ordonnances Macron de 2017, etc.) pour flexibiliser. De ce fait, la part des salaires dans le PIB chute. La productivité augmente plus vite que les salaires au bénéfice des entreprises (37 % contre 20 % aux USA par exemple). Le résultat de cette politique fait que la rentabilité des fonds propres (le fameux ROE : return on equity) est très élevée. Beaucoup trop.Elle devrait être moitié moindre selon la théorie.  Les entreprises ont des capacités d’autofinancement importantes qu’elles utilisent pour verser des dividendes ou racheter leurs actions au lieu d’investir. Tout cela, au nom de la destruction créatrice à la Schumpeter. On exalte le moderne et on souhaite détruire les vieilles industries. Artus revient longuement sur le « miracle allemand », montrant à la suite d’Odendahl, un économiste allemand, que le succès de l’époque doit plus à un contexte particulier qu’aux réformes proprement dites des mini-jobs. Il met ensuite en exergue le rôle néfaste du piège à pauvreté. Le nombre de personnes vivant sous le seuil de grande pauvreté (40 % du revenu médian) a presque augmenté de moitié en 15 ans. La pauvreté se diffuse et enferme les plus fragiles dans de mauvais emplois jusqu’à la fin de leur vie professionnelle.

 

Schumpeter aux oubliettes ?

Le second chapitre est consacré à la destruction créatrice de Schumpeter. On observe que la structure des emplois se déforme au détriment de l’industrie (qui tombe de 17 % à 12 % des emplois) et en faveur des emplois peu sophistiqués du secteur des services (qui progresse de 63 à 67 %). On a une polarisation des emplois avec d’un côté des créations d’emplois hyper qualifiés mais peu nombreux dans les nouvelles technologies ou la finance, et de l’autre des emplois peu qualifiés dans la distribution, l’hôtellerie ou les services à la personne. Cette bipolarisation nourrit la pauvreté. Ce mouvement de fond est dû à la fin du grand déversement. Jusqu’alors, l’innovation technologique produisait des hausses de salaires, un transfert d’emplois vers des emplois plus qualifiés et une montée en gamme. Mais c’est fini. Cela pèse sur la productivité globale et sur la croissance potentielle qui se réduit (+ 50 % de productivité dans l’industrie contre 5 % dans les services qui représentent la grande masse des emplois). Par ailleurs on constate une forme d’impuissance des politiques économiques. Pour lutter efficacement contre ce mal qui nous ronge, il faudrait enrayer la bipolarisation du marché du travail. Or, les politiques habituelles de relance (politiques budgétaires et monétaires) sont inefficaces car la demande de services augmente quand la demande de produits industriels recule. Les gens en viennent à chercher ou à désigner des boucs émissaires.

L’industrie mondiale est pratiquement stable. Dans un jeu à somme nulle, ce que les uns gagnent, les autres le perdent. Les pays ne coopèrent plus et se font la guerre sur les salaires. Il faudrait, selon lui, des règles du jeu partagées à la place des stratégies de sauve-qui-peut. Les technologies de l’information et de la communication ne représentent que 3,4 % de l’emploi mondial (2,5 % en France), alors qu’on ne jure que par ça. Il conclue que nos habitudes de pensée ne sont plus adaptées.

 

Un robot ça ne revendique pas

Le troisième chapitre revient sur la peur des salariés d’être débranchés par les machines. Ce n’est pas nouveau puisque la révolte des canuts ou celle des luddites portait sur la destruction des machines à tisser. Mais on voyait dans ces révoltes la manifestation archaïque d’un refus de la modernité. Une étude récente de McKinsey (2017) conclut que la moitié des emplois américains seront menacés par l’automatisation. Ce sont 57 % des emplois de l’OCDE sur les deux prochaines décennies, pour une étude de la Banque mondiale. Acemoglu et Restrepo, deux chercheurs américains, ont montré que le nombre de robots utilisés par l’industrie américaine a été multiplié par 4 en 15 ans et que la montée en puissance de l’intelligence artificielle a détruit près de 700 000 emplois.  Le bilan est que chaque robot installé pour 1 000 travailleurs supprime localement plus de 6 emplois. Les études ne donnent pas une direction claire. En additionnant les effets positifs et les effets négatifs, on voit que cela exacerbe la compétition entre pays. La comparaison d’une économie fortement robotisée (la Corée du Sud) avec la France valide plutôt l’avantage aux robots. Mais tout n’est pas rose au pays des robots : les emplois répétitifs et peu qualifiés sont très menacés. En définitive, la robotisation accélère la divergence entre les très qualifiés et les peu qualifiés et conforte le processus de bipolarisation du marché du travail.

 

Le mythe du trickle down

C’est le terme anglais pour désigner le ruissellement qui suppose que l’argent des riches se propage dans l’économie. C’est le cœur du quatrième chapitre. Le FMI lui-même a montré qu’il ne fonctionnait pas. En décembre dernier, un rapport supervisé entre autres par Piketty de la World Wealth and Income Database a remis au goût du jour le « graphique éléphant », qui fut initialement créé par Milanovic (cf graphique). Ce que montre une étude de soixante-dix pays sur les quarante dernières années, est que les classes moyennes occidentales sont les grandes perdantes de la mondialisation. Toutes les régions du monde ont connu une montée des inégalités. La mondialisation a redistribué les cartes. On connaît les perdants. Le salaire a augmenté de 25 % ces vingt-cinq dernières années mais la productivité de 45 %. Les 1 % les plus riches captent désormais 23 % du revenu national quand les 50 % les plus pauvres se contentent de la moitié de ce que possèdent les 1%. La croissance vertigineuse des revenus du capital renforce les inégalités. Nous sommes dans la société du gagnant qui rafle tout (winner takes all). Les Gafam (Google, Amazon, Facebook, Apple, Microsoft) illustrent à merveille ce mécanisme. Les chiffres sont vertigineux. A quoi a servi la hausse des profits ? Pas mal à verser des dividendes et racheter des actions, beaucoup à limiter l’endettement, très peu à investir. Le niveau d’investissement n’a pas retrouvé son niveau de la crise de 2007. Ce déséquilibre a conduit les gouvernements à pratiquer des politiques budgétaires et monétaires expansionnistes. En vingt ans la dette publique du bloc des pays de l’OCDE est passée de 70% à 115 % du PIB en valeur. Les tendances inégalitaires ont pris des proportions excessives et néfastes. Ce n’est pas uniquement un problème d’éthique ou de morale ; c’est aussi un problème d’efficacité économique.

 

Les salariés vont-ils se révolter ?

C’est la question qu’il pose dans le chapitre cinq. Partout la vie quotidienne est devenue plus difficile. Même les emplois qui paraissaient autrefois solides s’effacent au profit de jobs mal payés et précaires. Selon le Mckinsey Global Institute, près de 70 % des ménages des pays développés, soit près de six cents millions de personnes, ont vu leur revenu stagner ou baisser les dix dernières années. En réalité, si on ajoute à ce calcul l’envolée des prix de l’immobilier, le pouvoir d’achat des salaires a baissé en France depuis quinze ans. Et ce, de manière sensible. Ces vingt dernières années, seuls les ménages allemands ont été presque épargnés. Les prix de l’immobilier ont suivi l’évolution des salaires. Ailleurs l’envolée des prix de l’immobilier a contribué à l’appauvrissement de la population. Dans l’inconscient collectif l’avenir n’est plus radieux. La réforme de la fiscalité de Macron va évidemment exacerber le sentiment de frustration face au déséquilibre du partage. Une vieille formule de Barrington Moore des années 1960, « No bourgeoisie, no democracy », suggérait que, pour être vivace, la démocratie a besoin de prendre appui sur l’aspiration des classes moyennes à progresser en bien-être et en niveau de vie et sur leur confiance dans l’avenir. Perdu. Un redressement des salaires provoquerait probablement un crise des obligations par le canal des taux d’intérêt. Elles représentent deux fois et demi le PIB mondial en dollars. Dès 2020, c’est-à-dire demain, il faudra investir massivement – ce que nous ne sommes plus en capacité de faire.

 

Les forçats de la livraison.

Dans le chapitre 6, l’auteur prend l’exemple des livreurs à vélo. Ces auto-entrepreneurs précarisés représentent un des symboles de nos modes de consommation qui ubérisent les prestataires de services. Ces salariés déguisés n’ont aucune espèce d’autonomie par rapport aux plateformes « donneuses d’ordres » et sont à la merci de leurs algorithmes. Nos promoteurs de ce modèle oublient trop rapidement que le salarié de Google est protégé. Il paraît étonnant de ne pas comprendre que le salariat peut être l’avenir du capitalisme. Il faut revoir la participation et la protection. En 2015 moins d’un salarié sur deux a eu accès à un système de participation. Les jeunes sans formation doivent pouvoir recevoir une éducation avant de basculer dans une carrière faite de précarité.

 

Un plaidoyer pour un capitalisme européen.

Il s’agit d’un livre d’Artus. Il n’est pas membre de l’internationale socialiste. Le livre s’achève sur un plaidoyer pour un capitalisme européen à visage humain. Les spécialistes réfléchissent à des statuts d’entreprises qui ne se focalisent pas uniquement sur la valeur actionnariale, idée qui chemine aussi dans les autres pays de l’OCDE. Il s’agirait de prévoir des participations des salariés aux conseils d’administration et d’offrir un cadre légal qui donne sa juste place aux parties prenantes. A rebours des idées de Milton Friedman, qui considérait que la seule responsabilité des entreprises est de faire des bénéfices. Le patron de Michelin et madame Nota, ex-dirigeante de la CFDT, ont rendu un rapport sur le sujet. Par ailleurs, Artus, comme d’autres, remet au goût du jour l’idée de conditionner les cotisations chômage et les autres cotisations aux bonnes pratiques de l’entreprise. Si elle a moins de contrats courts ou précaires que l’ensemble des entreprises de son secteur, elle est récompensée par des réductions de charges. Si elle fait moins bien que la moyenne de son secteur, elle doit s’acquitter de cotisations supplémentaires pour compenser le coût qu’elle fait supporter à l’ensemble de la société. Il faut se rappeler que fin 2015, 87 % des recrutements se faisaient en CDD. C’est une hausse de 12 points par rapport à ce qui était la norme avant la crise des subprimes. Cette approche par les incitations et le bonus-malus aurait pour avantage de rendre les entreprises plus vertueuses et cela alignerait l’intérêt des dirigeants sur celui des salariés et de l’ensemble de la société. Enfin, l’auteur de cet opus plaide pour une reprise en main du capital de nos entreprises phares. La moitié de la capitalisation du CAC 40 est détenue par les investisseurs étrangers et ils sont majoritaires dans dix de ces entreprises. C’est un problème majeur car nos partenaires commerciaux n’ont pas ce genre de naïveté. Aux USA on assiste au « capital first » et en Chine au « State first », qui sont des forme différentes du même patriotisme économique.

 

Faisons mentir Marx.

Marx avait raison, au moins sur le diagnostic. C’est en tout cas la conclusion de l’ouvrage. La dynamique à l’œuvre dans les pays de l’OCDE correspond au scénario dessiné par le philosophe allemand dans son œuvre. Mais le rédacteur de notre essai souhaite que nous ayons la force politique de faire mentir sa conclusion sur la crise et les contradictions internes au capitalisme. Il revient aussi sur l’optimisme du prix Nobel Angus Deaton. La période actuelle a permis de faire accéder l’ensemble de la population mondiale à plus de protection, plus d’alphabétisation, plus de démocratie et nous avons collectivement réduit la mortalité infantile ou la famine. La question est pour combien de temps. Le creusement des inégalités et la dynamique interne du capitalisme semble compromettre cette belle dynamique. Il semblerait qu’aujourd’hui une majorité d’individus ont le sentiment de survivre dans notre monde moderne. Mais survivre ne peut être un projet de vie. Pour changer de perspective il faudra suivre un autre chemin.

La lecture de cet ouvrage est un précieux éclairage pour comprendre la crise actuelle et les frustrations qui s’expriment à travers les divers mouvements sociaux. J’ajouterai que ce livre donne matière à réflexion. Nous savons que les problèmes de ressources ou l’impact de nos modes de vie sur la pollution ou les écosystèmes devraient nous inciter à faire rapidement cette introspection afin de rendre le futur plus envisageable et faire mentir Karl Marx, comme le souhaite Patrick Artus.