3 livres (+2 autres)  pour relier l’homme à sa planète.  

La lecture est la chose la plus passionnante que je connaisse. Le plaisir de lire sans objectif particulier réside dans la « sérendipité » (capacité à faire des trouvailles) qui me permet d’avoir des joies inattendues et de relier des connaissances éparses. Je commente peu les livres que je parcours. Avec deux à trois livres par semaine, le blog serait noyé par des résumés de textes.  Autant la lecture est rapide autant la note de lecture est un exercice plus long car il faut restituer au mieux la pensée de l’auteur tout en proposant un regard critique. Je viens de faire une longue séquence de lecture.

Je vous propose d’extraire quelques livres qui me paraissent absolument majeurs. Il en manque bien sûr. J’ai dû faire des choix. Je ne suis pas toujours d’accord mais ils me permettent de réfléchir. 

Ils m’inspirent un 3+2 =1. Et oui cela peut sembler surprenant, mais cela me semble logique. Nous verrons bien à la fin si je vous ai convaincus.

3 livres grand public. 2 livres plus érudits. Pourquoi 3 ? Parce que le nombre 3 symbolise le reflet du monde naturel dans l’esprit et qu’il faut commencer par des choses simples. On pourrait développer mais ce n’est pas l’objet de ce post. Pourquoi 2 autres ? Parce que ce 2 montre la dualité des choses qu’il faut savoir combiner. J’aime bien la somme 5 qui renvoie à l’homme de Léonard de Vinci mais peut-être aussi au 1 comme le symbole de l’unification. Ces éléments mis bout à bout permettent, il me semble, d’entamer une séquence réflexive.

 

Cataclysmes. Une brève histoire environnementale de l’humanité de Laurent Testot, Payot 2017

Le livre s’inscrit dans la global history qui est transdisciplinaire. Elle analyse le passé sur la longue durée et les espaces élargis. Elle joue sur les échelles temporelles et spatiales. Ce qui aboutit au paradoxe suivant : ceux qui font aujourd’hui de l’histoire globale en France sont géographes, économistes, philosophes, anthropologues… Mais très rarement historiens.
Le livre est intéressant mais trop systématique dans ses conclusions. 

Le livre débute avec l’histoire des singes de Yudanaka qui est une belle allégorie sur l’artificialisation invisible de la nature.

L’auteur évoque une accélération du temps.

– Une Révolution biologique  qui se déploie sur 7 millions d’années.

– Une Révolution cognitive qui dura quelques centaines de milliers d’années

– Une Révolution agricole qui prit quelques dizaines de milliers d’années

– Une Révolution morale  transforma nos rapports en quelques milliers d’années

– Une Révolution énergétique effectuée en une poignée de siècles

– Une Révolution numérique depuis quelques décennies

– Enfin une Révolution évolutive sur quelques années qui a deux horizons possibles :

– une convergence des techniques pour maîtriser notre environnement.

– Une mutation subie pour s’adapter à la grande altération.

Nous serons Dieux ou mutants en quelque sorte. Une sorte d’écho à Homo deus qui n’aborde que la première piste.

Le livre est conçu comme le film des relations humain-nature. Il part du postulat que l’homme cherche à se nourrir, à dormir et à se reproduire.  Il faut accepter le postulat mais gagnerait à être nuancé. De fait le singe (homme) a altéré son milieu mais est aussi issu du climat dès le départ. L’exceptionnalité humaine ne réside pas dans le langage, les outils, la société ou l’organisation mais dans la capacité à exploiter notre environnement par diverses compétences. L’homme engendre perpétuellement le changement sur sa planète et ne cesse aussi de changer lui-même. Il se sert de la nourriture pour nourrir son cerveau et capte pour cela le plus de ressources possibles. 

L’homme a développé 3 qualités : être omnivore, imaginatif et coopératif, et plus tard celle d’échanger, d’abord par le troc puis grâce à la monnaie. Cela lui a permis de s’adapter au fil du temps à la terre entière. C’est peut-être l’explication de la disparition des autres hominidés mais cela a conduit à la modification des écosystèmes.

L’empathie fait que nous aidons nos prochains et nous que sommes structurellement spécistes : nous cultivons le « nous » « eux ».  Par ailleurs nous n’avons ni repoussé ni exterminé les autres espèces d’hominidés.  Nous les avons phagocytées génétiquement.

Il y a déjà eu des extinctions de masse qui s’expliquent par 3 types d’hypothèses : catastrophe, problème de climat ou rôle de l’homme. L’organisation de l’homme est décrite avec de nombreux exemples très riches : hiérarchies dans les sociétés, potlachs, destruction par le feu ici ou là ; domestication des céréales, du riz, de la pomme de terre ; élevage ; adaptation des vêtements ou utilisation du fer, du bronze ou du cuivre, métal malléable.

Des propos durs et discutables émaillent le livre. L’humain est en fait une espèce invasive qui n’a pas de prédateurs et donc prospère dans tous les milieux ; mais fourmille de détails intéressants. La taille des populations est un reflet direct des variations environnementales et des inégalités sociales, voire du type de climat ou de l’organisation agriculture ou chasseur / cueilleur.

Il revient sur quelques inventions cruciales comme l’écriture qui fixe les savoirs et permet d’étendre la transmission. J’ai bien aimé l’allégorie du Mahâbhârata dans la partie religieuse. Le souci de l’autre se heurte au devoir de responsabilité.

J’ai bien aimé l’exemple de la pathocénose. Un organisme vit sur une espèce qu’elle parasite mais quand elle sort d’une limite elle provoque des épidémies. Peut-être comme l’homme avec son environnement. Mais cela me paraît trop systématique. Les réflexions sur la cognition qui nous permet d’imaginer, de raisonner et de se souvenir. La partie sur l’énergie m’était familière. Notamment quand il reprend l’image d’esclave énergétique.

La conclusion est « habituelle ». Nous sommes en train de faire de la Terre un Monde de la Mort bis. La guerre que nous lui livrons nous amène à un point de non-retour. Il faut trouver des solutions ; consommer moins, revoir notre modèle. Mais il faut que l’humanité s’empare du poste de pilotage avant qu’une minorité prétendant représenter ses intérêts n’envoie l’appareil vers un crash définitif. Mais il ne dit pas qui et pourquoi faire. 

 

L’entraide : l’autre loi de la jungle de Pablo Servigne & Gauthier Chapelle, octobre 2017

La présentation de l’éditeur est une parfaite invitation à la lecture. « Dans cette arène impitoyable qu’est la vie, nous sommes tous soumis à la « loi du plus fort », la loi de la jungle. Cette mythologie a fait émerger une société devenue toxique pour notre génération et pour notre planète. Aujourd’hui, les lignes bougent. Un nombre croissant de nouveaux mouvements, auteurs ou modes d’organisation battent en brèche cette vision biaisée du monde et font revivre des mots jugés désuets comme « altruisme », « coopération », « solidarité » ou « bonté ». Notre époque redécouvre avec émerveillement que dans cette fameuse jungle il flotte aussi un entêtant parfum d’entraide… Un examen attentif de l’éventail du vivant révèle que, de tout temps, les humains, les animaux, les plantes, les champignons et les micro-organismes – et même les économistes ! – ont pratiqué l’entraide. Qui plus est, ceux qui survivent le mieux aux conditions difficiles ne sont pas forcément les plus forts, mais ceux qui s’entraident le plus. »

Le rappel initial des travaux de Jean-Marie Pelt, de Jacques Lecomte, de Matthieu Ricard et de Pierre Dardot et Christian Laval (Communs, 2014) plante le décor. Finalement la compétition dans son acception moderne est récente. Et néfaste.

Le terme d’entraide choisi par les auteurs peut prêter le flan à la critique mais ils explicitent parfaitement leur choix. « Ce mot a aujourd’hui l’avantage d’être à la fois bien accepté par le langage courant et suffisamment oublié des sciences pour être à l’abri d’une définition trop étroite. »

En quelques chapitres parfaitement menés, les auteurs nous permettent de nous familiariser avec le fil conducteur de leur livre. D’abord l’entraide (chap 1 et 2), puis le fonctionnement des groupes (chap 3 à 5), enfin une mise en perspective historique qui montre que l’entraide appelle l’entraide (chap 6).

Le chapitre introductif nous narre l’histoire de cet oubli de l’entraide et sa revitalisation dans les études à partir des années 70. J’ai beaucoup aimé l’anecdote du pluvian (un oiseau) et du crocodile d’Hérodote, le rappel des travaux de Kropotkine ou les réflexions sur la « symbiodiversité ». En puisant aux travaux de Michéa, les auteurs donnent une mise en  perspective philosophique intéressante.

La partie sur « l’ Entraide » (chap 1 & 2) permet de poser les concepts.

« La tendance à l’entraide spontanée est un trait commun à toutes les sociétés (ce que les anthropologues appellent un trait universel). On serait donc tenté d’y voir un comportement inné, une sorte d’instinct ou de « nature humaine ». »

Concerné par la gémellité, j’ai été amusé par l’étude de David Cesarini, du Massachusetts Institute of Technology (États-Unis). Une fois de plus et comme pour d’autres objets de recherche, les gènes interviendraient pour 10 % à 30 % dans l’expression de certains comportements « coopératifs » ou capacités et l’environnement reste prépondérant (70 % à 90 %). Le rappel des travaux de Kahneman sur les deux systèmes du cerveau est important car ceux-ci sont trop méconnus. Le système 1 est intuitif. Il est caractérisé par une rapidité de réaction, un état d’absence de vigilance, une absence d’effort. Il croit les choses (ou les déduit) sans les avoir démontrées (heurisitiques) ; contrairement au système 2, il ne s’arrête jamais. Le système 2 est fatigant, car il oblige à une concentration totale. C’est une pensée logique, qui demande du temps. Elle oblige à ne faire qu’une chose à la fois. Lorsque le système 1 est mis en défaut, le système 2 se déclenche. La raison se met alors à chercher, calculer, contrôler, se méfier. Mais il convient de débrancher ce système régulièrement, sous peine d’épuisement. Nous sommes tous évidemment enclins à « penser vite », c’est-à-dire à rester en pilote automatique (système 1). La vie est bien plus facile ainsi ! On se met à croire aux idées reçues, on fait des déductions faciles et hâtives, on agit par habitude. C’est par exemple le mécanisme qui convertit un mensonge fréquemment répété en vérité (surtout s’il est répété par des experts, car on a tendance à leur faire confiance, c’est-à-dire à éteindre notre système de remise en question).

Ce double système cognitif offre un cadre cohérent pour comprendre à la fois le côté spontané des comportements et les grandes variations observées. C’est un mécanisme rapide et puissant, mais qui reste toutefois flexible. J’aurais peut-être intégré les travaux de Jonathan Haidt et Craig Joseph, De l’unité des intuitions morales à la diversité des vertus, pour expliquer que l’entraide reste souvent limitée à l’endogroupe et est difficilement universelle.

La partie sur le groupe est passionnante. Elle n’appelle pas pour moi de commentaires particuliers car je suis familier de la psychologie sociale, de la sociologie et de l’anthropologie. J’ai trouvé intéressant de rappeler la règle d’or dans sa version positive et négative. « Traite les autres comme tu voudrais être traité » et « Ne fais pas aux autres ce que tu ne voudrais pas qu’on te fasse. ». Bien sûr le potlach et le don contre don sont abordés. Les auteurs rappellent que l’empathie passe par 3 stades qui sont l’empathie affective, l’empathie cognitive et la combinaison des deux, appelée « empathie mature ». On y aborde le rôle des institutions et de nombreux autres concepts. J’ai trouvé utile de rappeler un certain nombre d’études connues plutôt par les spécialistes. Les travaux de F. de Waal, de S. Tisseron ou de Haidt. Ceux de Pickett et Wilkinson sur les inégalités. Ceux de E. Fehr et U. Fischbacher sur l’altruisme humain ou ceux d’Ostrom sur les communs. J’aurais peut-être développé plus ceux d’Axelrod sur la survie dans un monde d’égoïstes, qui est un classique.

Je voudrais conclure l’exploration du livre par le passage sur l’entraide qui appelle l’entraide dans le dernier chapitre. En effet « l’entraide crée de nouvelles opportunités d’entraide. » et les auteurs de développer la thèse qui fait je crois le fil conducteur du livre : « Ce principe a fait émerger deux propriétés remarquables du vivant. Premièrement, la symbiodiversité a naturellement tendance à augmenter et à former un inextricable emboîtement d’interactions à tous les niveaux (nous l’avons vu au chapitre 1 : l’être humain comme produit de cinq associations majeures), c’est-à-dire une toile du vivant multicolore. Résultat ? Après presque 4 milliards d’années d’évolution (et donc d’innovations), chaque organisme vivant sur terre est potentiellement en interaction mutuellement bénéfique avec un ou plusieurs autres organismes. Deuxièmement, cette interdépendance radicale de tous les êtres renforce clairement la résilience des systèmes vivants. Si la forêt fonctionnait principalement sur le mode de la compétition, chaque arbre tenterait de faire le vide autour de lui, et nous aboutirions vite à une collection d’individus isolés et séparés les uns des autres, bien vulnérables à la première tempête ou sécheresse venue (et cela ne ressemblerait plus guère à une forêt). Mais un individu ou une espèce qui tue ou épuise ses voisins finit par se retrouver seul(e) et par mourir. N’est-ce pas la voie que l’espèce humaine a décidé de prendre ? Nous programmons méticuleusement notre future solitude dans une illusion d’« indépendance ». En fait, nous creusons tout simplement notre tombe. » Une belle méditation. Mathieu Ricard abondamment cité nous y invite.

 

L’économie symbiotique. Régénérer la planète, l’économie, la société d’Isabelle Delannoy, Acte sud 2017

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