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Méthodologie pour penser l’effondrement

Avant-proposcorrelation-evenements

Les sociétés industrielles se sont construites sur l’utilisation de la technique et l’apport de l’énergie qui permettent une transformation facilitée du monde. Les deux derniers siècles d’industrialisation sont la conséquence de l’exploitation des ressources d’énergie fossile extraites du sol..

Le pétrole, liquide, facilement transportable et stockable, doté d’une forte intensité énergétique s’est naturellement imposé comme l’énergie de base de nos sociétés modernes. Cette énergie abondante et relativement bon marché se trouve au cœur même du mode de vie de la majorité des humains à tous les plans : de l’énergie de la manufacture de biens, de la production de nourriture ou encore de la santé.

Aujourd’hui ce modèle semble se heurter à plusieurs contraintes. Tout d’abord l’énergie est de plus en plus difficile à obtenir et le taux de retour énergétique se dégrade(1).

Ensuite le développement démographique de l’Asie puis maintenant des pays du sud nécessite toujours plus d’énergie. Enfin, cette pression sur les ressources et l’environnement génère des perturbations sur la biosphère en terme de climat, de pollution et de régénération des écosystèmes.

Les enjeux centraux

Mais la mainmise de la technique et l’hégémonie du TINA (there is no alternative) de nos modes de productions suscitent des réticences. L’utilité et le bien-fondé de certains procédés ou techniques doivent être questionnés. On assiste même à des innovations qui consistent à laisser faire la nature ou les organismes. La permaculture, l’agriculture sans labour, ou d’autres techniques naturelles sont génératrices de ce type de comportements.

Depuis 40 ans, un débat oppose les optimistes aux pessimistes. Les premiers font confiance au marché, au développement du savoir pour surmonter les obstacles Les pessimistes affirment  qu’il est nécessaire d’étudier puis de prendre en compte les risques liés à l’épuisement des ressources, à la dégradation des écosystèmes ainsi qu’à la pollution et au réchauffement climatique. Ils militent donc pour ouvrir la science économique aux apports des sciences de la nature. Les sociétés occidentales et industrialisées semblent arriver à un tournant.  En faisant un détour par la sociologie de la traduction, nous allons maintenant essayer d’envisager la façon dont les techniques, le savoir et nos modes production interagissent avec les rapports sociaux. Nous essaierons de comprendre par quelles dynamiques les évolutions s’opèrent.

 

  1. La sociologie de la traduction

La société a tendance à considérer que les objets techniques s’imposent naturellement aux processus sociaux. Elle considère aussi que le savoir suit une pente naturelle vers le vrai et une meilleure connaissance non biaisée par des considérations partisanes. Les objets techniques et « la vérité » sont socialement construits notamment par des consensus entre diverses interprétations : le développement scientifique passe par une activité de rhétorique qui comprend les publications académiques mais aussi les discussions quotidiennes de laboratoire.  En ce fait, la connaissance se solidifie avec tout un ensemble de partenaires.

Dans un article célèbre sur la gestion de coquilles Saint-Jacques en Baie de Saint-Brieuc (2), le chercheur français Michel Callon définit ce qui sera nommé ultérieurement la sociologie de la traduction. Il montre l’ensemble des tâches et étapes visant à construire et à stabiliser un réseau de chercheurs et d’acteurs techniques afin de faire converger les visions et les intérêts divergents des différents acteurs. Il insiste sur la  nécessité des aller-retours entre acteurs et leurs représentants. Le but affiché : qu’à la fin du processus, on se retrouve avec des acteurs qui parlent le même langage, à l’unisson et se comprennent. Le point principal de la critique porte sur le rôle central du traducteur, qui est dans le cas évoqué dévolu au sociologue. Par l’apport de ces théories, on voit l’interaction entre le social et les connaissances techniques. La société, ou les groupes sociaux qui la composent, ne sont que le résultat provisoire des actions en cours. L’acteur est immergé dans un tissu de relations entre entités hétérogènes, dans un réseau sociotechnique mouvant. On parle aussi de théorie de l’acteur réseau (Actor-network theory, ANT en anglais). Il faut bien prendre conscience que toute innovation technique exerce une force sur le monde social qui lui même en retour accapare ou rejette les constats de la science et les apports de la technique.

 

  1. Redéfinition des rôles des acteurs

Cette réflexion sur la science et le cours des choses permet de questionner le « progrès ». Il n’est pas si évident et comporte une part maudite au sens de Bataille. Des déchets inassimilables qui sont la conséquence de cette activité économique. De ce fait, une critique et une implication des citoyens autour des choix techniques permet d’esquisser une démocratie technique et d’opérer une coordination entre des « savants » qui doivent tendre le plus possible à la neutralité axiologique et des « néophytes » qui demandent des explications. À ce stade le rôle de la vulgarisation et le fait que les chercheurs sortent de leur laboratoire est primordial. Pour la santé par exemple, les associations de malades peuvent fournir une aide précieuse autour des pathologies rares. Notamment sur les axes de recherche. Mais on voit ici une tension sur ce qui a du sens. On parle de tension épistémique. Dans un registre différent les conférences citoyennes autour des OGM ont vu le jour dans les années 90 pour indiquer la nécessité de considérer l’avis des citoyens dans les choix scientifiques et techniques de nos sociétés. Nous pourrions prendre d’autres exemple comme celui du nucléaire. De nombreux sujets peuvent susciter des polémiques et demandent de considérer finement le partage des tâches entre scientifiques, passionnés éclairés, citoyens. Nous avons alors un combat sur les frontières entre savoir, réseau de diffusion et catégories d’acteurs.

  1. L’apport du concept d’objet-frontière

Le terme découle d’une étude de Star et Griesemer (3) sur la coordination du travail scientifique. En étudiant la création du Musée de Zoologie l’Université de Californie à Berkeley, ils montrèrent qu’une coopération se réalisait autour d’objet commun nommé « objet-frontière ». Celle-ci était possible uniquement si les acteurs opéraient une « réconciliation » autour de la signification des concepts qui pouvaient avoir des définitions et de représentations différentes dans les univers différents et respectifs des acteurs. L’apport de cette étude a été de montrer les processus de confrontation inéluctable des points de vue différents. Les tensions ne peuvent pas être évitées. Mais pour les réduire, il convient de standardiser les méthodes de travail, se mettre d’accord sur un langage commun minimal et traduire les représentations dans des termes compréhensibles par tous.

La différence principale avec la sociologie de la traduction réside dans un processus « plus  démocratique » qui fait que le scientifique n’a pas un rôle prépondérant par rapport aux autres acteurs. Les citoyens, les associations, les ONG, ou d’autres groupes constitués sont légitimes pour participer à la réflexion. la notion d’objet-frontière s’inscrit dans la lignée du courant interactionniste symbolique (Mead Simmel, Bateson, Goffman). L’interaction est au centre de la connaissance et des phénomènes sociaux et le langage et les représentations symboliques en sont les outils. Il faut un débat démocratique toujours renouvelé autour de la connaissance qui permette de tendre vers un compréhension globale de tous les enjeux d’une question.

 

  1. Éviter les « crispassions »

Par ce néologisme qui contracte passion et crispation, je souhaite montrer le processus psychologique à l’oeuvre dans les réflexions sur des concepts aussi impactants que l’effondrement ou l’écologie. Notre vision du monde est souvent chargée d’affects. Les débats sur l’effondrement donnent des visions assez tranchées de la société. Ce rapport au réel fait que les individus ont du mal à accepter la confrontation à ce processus délibératif qui voit dialoguer des instances très différentes. Les gens qui ont une vision minoritaire mais forte (véganisme, anti-nucléaire, anti-capitalisme ou autres) vont adopter des stratégies de minorité agissante au sens de Moscovici. Cette volonté de pression et d’activisme est récurrente car le conflit mène à l’examen du contenu du message. La majorité va probablement rejeter celui-ci mais l’accepter en privé. Les individus minoritaires ont intérêt à être cohérents. À maintenir leur point de vue. Ils apparaissent ainsi rigides, inflexibles et rendent le dialogue plutôt difficile. La minorité est dure envers le pouvoir et plus souple et flexible avec la population. On s’aperçoit que la minorité adopte souvent un mode d’échange différent selon les individus avec qui elle discute pour faire avancer ses idées mais il ne s’agit pas réellement de dialogue. En effet, le but est d’obtenir un processus d’acceptation de leurs idées minoritaires par la passion plus que par la raison. On voit parfois des positionnements qui se développent et parfois on ignore leur origine et le processus par lequel ils ont été adoptés. On peut voir se diffuser des idées sans approbation de la minorité  (le végétarisme alors que les végans sont rejetés) un mécanisme appelé cryptomnésie (mémorisation d’un processus à l’origine cachée). Ce processus est problématique car il n’est pas conscient. Le processus nous agréé pour des idées qui nous plaisent mais il marche aussi avec les idées les plus radicales. Il peut pousser des groupes déterminés et structurés à modifier l’opinion publique à son corps défendant. Le processus est d’autant plus problématique que ce comportement obère le dialogue. Il faut alors accepter le conflit et refuser parfois l’agenda des idées que tentent d’imposer ces groupes. La création d’objet-frontière et de réflexion sur les éléments qui sont les moins discutables concernant l’écologie par exemple est donc nécessaire. Pour peu que les scientifiques acceptent le débat démocratique et les instances de vulgarisation qui permettent au plus grand nombre de se saisir d’une question. Des groupes comme Adrastia ou Transition 2030 jouent parfaitement ce rôle pour les questions d’effondrement.

 

  1. Penser la complexité

La pensée complexe (4) aide à affronter l’erreur, l’illusion, l’incertitude et le risque, selon les mots d’E. Morin. Contrairement à l’université qui cloisonne les savoirs, la nature est le théâtre de phénomènes qui sont liés entre eux. En latin « complexus » signifie tissé ensemble.  La pensée complexe a pour but de relier ce qui dans la perception habituelle ne l’est pas. L’économie avec le social. La physique de l’énergie avec la géographie et la production. L’anthropocène comme époque où l’interaction de l’homme avec son milieu devient visible à l’échelle de la planète. La pollution, le réchauffement climatique, la biodiversité sont tous liés par des liens parfois souterrains. Il faut savoir déployer ce que Guattari et Deleuze appellent une pensée rhizomatique. Appréhender le tout et les parties. L’intérêt de la pensée complexe est que l’on sait que l’inattendu arrive aussi souvent que l’attendu. L’incertitude est consubstantielle à la vie. Il faut toujours regarder les choses sous différentes facettes et dépassant les attitudes partisanes ou le binaire (bon/mauvais, gentil/méchant…). Dans ce débat qui doit nous permettre d’avancer, le scientifique, l’économiste ou le sociologue ne doivent être ni démagogues ni prophètes car comme l’a dit Weber « dans un amphithéâtre, aucune vertu n’a plus de valeur que la probité intellectuelle ».

 

  1. Pourquoi cette attitude

Lorsque la société est en crise, le rapport  social se dégrade. Je voudrais revenir brièvement sur la théorie de l’identité sociale (5) et la catégorisation. À propos de la catégorisation, Sherif puis Tajfel ont montré que l’on attribuait facilement des catégories et que celles-ci pouvaient être à l’origine de comportements discriminatoires. On a par exemple réussi à générer des comportements discriminatoires sur la simple préférence d’un peintre (Klee vs Kandinsky). Lorsqu’une société est en crise et que la mobilité sociale individuelle produit une polarisation, les individus ont tendance à ne plus se comporter comme des individus mais comme les représentants d’un groupe. Comme les classes sociales sont moins pertinentes, la catégorisation s’établit sur la base d’appartenances communautaires ou religieuses ou en fonction de conceptions sociétales. Des forces conservatrices et des forces libérales vont modifier le rapport de force. La société peut soit s’horizontaliser, soit se verticaliser. Il est donc nécessaire d’introduire de la raison dans la réflexion pour ne pas rester au stade de l’émotion.

 

Il faudra donc accepter que notre vision de l’agriculture, de l’énergie et du nucléaire, de la souffrance animale, du végétarisme, de l’économie ou d’autres sujets qui nous tiennent à coeur soient soumis à la délibération pour que nous avancions collectivement. Tous les efforts de vulgarisation, de partage d’information scientifique disciplinaire ou transdisciplinaire sont autant d’occasion pour avoir une meilleure compréhension des mécanismes en jeu, des correctifs possibles et des scénarii envisageables. Nous aurons alors une meilleure chance d’enrôler des gens pour mettre à l’agenda collectif les préoccupations qui sont les nôtres.

 

(1) Certes, l’intensité énergétique de la production de richesse s’améliore grâce à l’amélioration des techniques mais la consommation d’énergie continue de croître. Et l’intensité énergétique ne peut pas s’améliorer indéfiniment.

(2) M. Callon, “la domestication des coquilles saint-Jacques et des marins pêcheurs dans la baie de Saint-Brieuc”, Année sociologique, 1986

(3) S. L. Star; J.R. Griesemer “Institutional Ecology, ’Translations’ and Boundary Objects: Amateurs and Professionals in Berkeley’s Muséum of Vertebrate Zoology” Social Studies of Science, Volume 19, 1989

(4) Abdelmalek, Ali Aït. « Edgar Morin, sociologue et théoricien de la complexité :. des cultures nationales à la civilisation européenne », Sociétés, vol. no 86, no. 4, 2004, pp. 99-117.

(5) http://www.prejuges-stereotypes.net/espaceDocumentaire/autinIdentiteSociale.pdf