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Faut-il taxer les robots ?

L’essor rapide des robots dans l’industrie et les services fait resurgir la crainte ancienne d’un progrès technique destructeur net d’emplois. Un robot est « un dispositif mécanique, électronique et informatique conçu pour accomplir des tâches imitant ou reproduisant, dans un domaine précis, des actions humaines » (wikipedia). L’usage du robot va-t-il vraiment se substituer à l’emploi humain, dans quelles proportions et pour quels emplois ? Est-ce une bonne idée de le taxer pour en pallier ses effets sociaux ?

Un progrès disruptif et anxiogène

Dans notre rubrique sur l’ubérisation (en lecture libre sur letarnlibre.com, onglet Tarn) nous évoquions la disruption, un changement technique radical qui prend de vitesse les structures sociales d’un pays. Ce serait le cas de la « robolution » , selon deux études récentes : un institut de prospective anglais (Oxford Martin School) prédit une destruction nette de 45 % des emplois d’ici 20 ans ; l’OCDE tempère tout juste cette crainte, avec une prévision de « seulement » 10 % d’emplois détruits ce qui donne tout de même 2,6 millions à l’échelle française. La révolution numérique (4° révolution industrielle) a été le thème du dernier forum de Davos. Cela rappelle réaction des premiers ouvriers victimes du machinisme qui cherchèrent à détruire les métiers mécaniques au XIXe (les « luddites » disciples de John Ludd, les canuts des soieries lyonnaises). Aujourd’hui, empêcher le « progrès » nous semble vain, ne vaudrait-il pas mieux le taxer ?

Une taxe payée par qui et pour quoi ?

L’idée remonte à Sismondi (1773-1842). Il propose que le travailleur remplacé par la machine (le robot aujourd’hui) bénéficie d’une « rente » qui compense la perte de son emploi. Cette idée fait son chemin. On la retrouve chez le candidat socialiste B . Hamon qui la destine au recouvrement des cotisations sociales mais aussi au financement d’un revenu universel. Le Parlement européen a adopté en février le rapport de l’eurodéputée Mady Delvaux sur la robotique : il suggère de responsabiliser les entreprises en contractant de assurances anti « chômage technologique ». L’idée est que l’entreprise qui substitue un automate (ou un ordinateur) à un travailleur entraîne pour la collectivité une « externalité négative » sur l’assurance chômage, la formation professionnelle, etc (sans compter de l’aspect moral). Une sorte de principe « pollueur-payeur » appliqué à l’automation.

Alfred Sauvy et le déversement de l’emploi

Répondant à la peur des machines, ce démographe affirmait dans un livre célèbre (La machine et le chômage, 1980) : « la machine a jusqu’ici créé directement ou indirectement plus d‘emplois qu’elle n’en a détruits ». Sa thèse du « déversement de l’emploi » de l’agriculture et de l’industrie vers les services demeure valable. En France, de 1980 à 2014 l’agriculture a perdu cinq millions et l’industrie deux, mais dans le même temps l’emploi en total est passé de 20 à 26 millions, grâce à une formidable expansion des services . L’explication de Sauvy reste valide aujourd’hui : une entreprise qui automatise diminue ses coûts de production et augmente son résultat. Elle va l’affecter en baisse de ses prix de vente, en hausse de salaire et/ou dividendes aux actionnaires. Dans chaque cas, il y a hausse de pouvoir d’achat (dont la répartition dépend de choix sociétaux). Ce gain va être dépensé et se « déverser » par exemple en achats de biens ou services nouveaux. A l’appui du raisonnement, le graphique suggère que plus une économie met en service des robots, moindre est son taux de chômage : la Corée et le Japon ont à la fois le plus de « robots » et le moins de chômeurs 3 %.

La bipolarisation des emplois nourrit le populisme

Mais ce déversement s’effectue de manière bipolaire de l’industrie vers les services avec aggravation des inégalités : d’un côté des emplois hautement qualifiés et rémunérés (informaticiens, commerciaux, cadres de l’autre, davantage d’emplois peu qualifiés et souvent précaires ( nettoyage, restauration, services domestiques, auto-entrepreneurs « ubérisés »). Parallèlement, la révolution numérique détruit les emplois « intermédiaires » (ouvriers, artisans, employés administratifs) qui avaient obtenu de bons salaires pendant les 30 Glorieuses. La classe moyenne est frappée avec fort un sentiment de déclassement social. C’est, selon Artus, la raison de la montée générale du populisme dans l’OCDE.

Les robots ne seront pas partout

Les études citées plus haut n’intègrent pas les créations induites par l’automation. Elles surestiment aussi l’étendue des destructions directes. Les robots proprement dits ne concernent à moyen terme qu’une partie des 3 millions d’emplois industriels sur 26. Les gens apprécient et achètent l’artisanat et les objets fait main. Les robots ne remplacent pas les activités les plus complexes (faire face à l’imprévu) et celles où l’attention et la bienveillance d’une personne est irremplaçable. Un véhicule automatique qui reconnaît la trajectoire d’un ballon anticipera-t-il l’enfant lancé à sa poursuite ? Enfin, l’extension de ce secteur va se heurter aux ressources disponibles (fer, terres rares, matériaux) et à l’énergie nécessaire pour les faire fonctionner. Philippe Bihouix (L’Âge des low tech, Seuil) envisage plutôt un développement de produits rudimentaires éco-soutenables.

 

 

 

 

Accompagner la révolution numérique

Une taxation des robots n’est envisageable que si tous les pays la décident. Il est illusoire de chercher seul dans son pays la solution dans la taxation des robots (handicapant notre compétitivité) comme celles des biens importés non substituables (ceux que nous ne savons pas produire, ils sont nombreux).  Plutôt que taxer les robots, il faut d’abord responsabiliser l’entreprise et l‘inciter à former et à garder autant que possible ses salariés. Laissant à l’entreprise le choix technologique, Tirole et Blanchard, imaginent un malus (en cas de licenciements supérieurs à la moyenne du secteur) et un bonus (dans le cas contraire). Ensuite, favoriser la mobilité de l’emploi et la protection individuelle en sécurisant les parcours professionnels (compte personnel d’activité, l’extension des allocations chômage aux indépendants). Enfin, améliorer la formation des jeunes et des adultes pour garder notre place dans l’industrie et les services « hauts de gamme ».

 robots

Christian Branthomme et Loïc Steffan