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Une autre fin du monde est possible

Une autre fin du monde est possible est le dernier opus d’une trilogie dont les premiers tomes sont Comment tout peut s’effondrer et L’entraide – L’autre loi de la jungle. Sans être familier de ces personnes, je connais un peu un des auteurs pour avoir échangé avec lui. Voilà comment j’interprète l’articulation des 3 tomes. Le premier tome posait le décor de l’effondrement et avait provoqué chez de nombreux lecteurs une sidération importante. Les gens semblaient imaginer la guerre de tous contre tous. La réponse fut L’entraide pour tordre le cou à cette idée. Mais les auteurs continuaient à recevoir des réactions émotionnelles fortes. Des lettres où les gens racontaient les conséquences dans leurs vies de ce bouleversement à cause des deux premiers livres. Il ne voulaient pas laisser les lecteurs avec leurs souffrances et sans solutions. S’ils rappellent à juste titre que 70 % des personnes sont résilientes, l’empathie des auteurs les a poussés à répondre par ce troisième volume qui s’adresse à nos contemporains du monde occidental qui eux ne sont pas spontanément résilients.

J’ai déjà lu un certain nombre de réactions épidermiques à l’idée de ce livre. Notamment par d’autres acteurs de la collapsologie. Pour moi les détracteurs se trompent totalement. D’autant plus, que pour la plupart, ils n’ont, à ce jour, pas lu le livre. Bien sûr je n’adhère pas à tout et je trouve que la partie sur la spiritualité et le phénomène religieux est très perfectible. il y a deux grosses erreurs à mon avis. Le fait de confondre le chemin qu’ils ont choisi pour eux et la spiritualité en général. Ce qui est bon pour soi ne l’est pas forcément pour l’autre. Il faut donc une distance critique minimale quand on fait ce travail.  Ils ont bien étudier l’apport évident de la spiritualité en général dans les situations de crise car il existe des études qu’ils esquissent mais il faudrait étendre à leur rapport à l’écologie qu’elles entretiennent chacune à leur manière. Ses religions seront aidantes pour sensibiliser les populations à ces questions où non de l’environnement et il faut en avoir conscience. Il ne faut pas s’arrêter aux ontologies car c’est un peu court. Même si ce pas de côté est un salutaire dans un occident hyper ethnocentré et sûr de sa supériorité plutôt scientiste et athée. On n’arrive pas à penser que ce qui est bien pour nous n’est pas forcément la façon dont l’autre réagit. Et du coup, on ne le comprend pas et on s’affronte. Il à plus de 80 % de la population mondiale qui croient en dieu (les athées au sens strict sont à peine 500 millions dans le monde sur 7,5 milliards de personnes) et les grandes religions qui sont d’abord des spiritualités avant d’être des systèmes sociaux ont un discours sur les sujets qui nous intéressent.  Ils devraient donc le décrire et montrer aussi le rapport à la nature et à l’écologie. Ce qui n’est pas fait. Il vaut mieux comprendre cet aspect des choses si on pense qu’il y a encore un espoir de changer la fin du monde. Et sans espoir pas d’inflexion possible même à minima de la trajectoire ce qui est préférable à rien du tout. J’essaierai donc pour un futur article de faire un petit topo de la position des différentes religions sur ces questions et comment on peut mobiliser leur corpus de croyance. J’en ferai un autre sur la peur et sur la façon dont se conçoivent les messages de persuasion à partir des travaux sur la prévention en santé pour faire changer les comportements (j’ajouterai les liens quand ils seront prêts).  Mais sinon je trouve que le livre comble une des lacunes de la collapsologie qui ne s’intéresse pas assez à la conséquence de cette annonce.

 Cependant c’est quand même une introduction très intéressante qui vaut aussi par les presque 500 références et notes de lecture qui fournissent un terrain d’exploration très important. J’ai d’ailleurs choisi de garder un maximum de noms cités pour ceux qui souhaiteraient faire des recherches sur les thèmes et auteurs abordés.

Ce livre de Pablo Servigne, Raphaël Stevens et Gauthier Chapelle est construit en trois parties liées. Il se veut un chemin pour apprendre à vivre avec l’idée d’effondrement en développant une philosophie du collapse qu’ils nomment « collapsosophie ». Je trouve que ce livre est très intéressant pour permettre aux personnes qui découvrent cet objet d’étude de trouver éventuellement un chemin pour parcourir (peut-être plus vite) la courbe de deuil. Pour cela ils nous proposent des pistes pour gérer l’onde de choc et aller de l’avant. Ils nous invitent à divers voyages avec les « collapsonautes ». Les auteurs nous mettent aussi en garde contre les optimismes et les faux espoirs. Dans la première partie du livre, ils explorent l’impact des événements difficiles sur notre psyché et les façons de réagir. Dans la deuxième partie, ils nous proposent de changer la narration du monde, en faisant un pas de côté vers d’autres façons de penser le monde. La dernière partie revient sur le spinozisme et la philosophie. Sur la nécessité de grandir et de pacifier en acceptant notre part de féminin et la nécessité de créer des réseaux pour les moments de gros temps. Ils entrent dans la collapsosophie en abordant la problématique essentielle des liens à tisser avec nous-mêmes, entre nous et avec les autres êtres vivants.

Finalement, ils proposent de prendre le livre comme une ressource : « comme une visite dans un immense potager sauvage. Sentez-vous libres de vous balader et de cueillir ce qui vous attire, ou de vous renseigner sur ce que vous ne connaissez pas. Et comme les Indiens Kogis, remplissez deux sacoches. Celle de droite avec ce qui vous parle et vous convient ; celle de gauche avec ce que vous désapprouvez ou qui vous semble non-pertinent aujourd’hui, pour pouvoir y revenir plus tard. »

La conclusion ne sera pas pour déplaire aux créateurs de LCH dont je fais partie (groupe facebook La collapso heureuse). « L’apocalypse » n’est pas incompatible avec un « happy collapse ». S’arrêter au premier tome et se contenter des réactions de sidération comme l’a choisi T30 ne nous a pas semblé suffisant même si ses membres restent nos amis. C’est précisément dans ce contexte que LCH – et bien avant le troisième tome -, est né pour tenter d’apporter des éléments de réflexion qui permettent de dépasser le stade du constat et les affects tristes qu’il génère.Il est parfaitement possible de percevoir à la fois,dans les temps qui viennent, de la joie et de la tristesse. Une joie intérieure conjointement à une tristesse extérieure. Une citation de Lacordaire introduit le livre «Il y a des choses qu’on ne voit comme il faut qu’avec des yeux qui ont pleuré.» Et ce même Lacordaire proposait de s’unir à ses adversaires (ce n’est pas leur cas on est amis et c’est plus facile) dans une vérité plus grande, source d’un dialogue fructueux. Je le fais en résumant ce livre dense.  Effectivement, on peut ressentir des tristesses pour les destructions mais aussi de la joie devant les choix et les opportunités de créer de nouveaux mondes. Le groupe LCH a commencé bien avant la sortie de ce livre. Il ne peut que le saluer car il brosse un portrait des pistes que nous essayons d’explorer.

Revenons maintenant un tout petit peu plus en détail sur le contenu. Uniquement pour vous donner plus encore l’envie de le lire.

Introduction – Apprendre à vivre avec et élargir à la collapsosophie

Les auteurs soulignent à raison que les images liées à la collapsologie évoquent immédiatement des visions assez noires et il est de fait difficile de briser un certain nombre de tabous autour de ces questions. Mais ils rappellent que tout ce qui était dans les livres précédents était parfaitement documenté et que des chercheurs en climatologie avaient annoncé, lors d’une conférence à Oxford, les enjeux du siècle. Les données sont là. Il est plus intéressant de se focaliser sur la prise de conscience et le changement d’attitude plutôt que de ressasser à l’infini  (constat était à l’origine de la création du groupe LCH). Les rédacteurs de cet opus nous disent que face à ces annonces une réaction est de commencer à s’y préparer. Les survivalistes sont dans cette logique. Certes le mouvement est caricaturé mais il est plus riche et complexe et montre que la pyramide de Maslow est plutôt une table où la hiérarchie des besoins est variable selon les individus. Cependant Kim Pasche, un de leurs amis résume assez bien le problème de nos mentalités occidentales. «Si vous mettez dix survivalistes dans une forêt pendant des mois, explique-t-il, ils vont s’entretuer et détruire la forêt. Si vous mettez dans la même forêt dix Amérindiens, non seulement la forêt sera plus belle et productive, mais ils auront constitué une tribu, une vraie communauté d’humains en lien avec les autres êtres vivants.» L’ontologie (nous y reviendrons plus tard) est différente.

Les collapsologues qui souhaitent avancer peuvent prendre différentes voies. Il sera essentiel d’élaborer des propositions politiques pour que l’action collective permette d’agir. Mais les auteurs insistent sur la nécessité d’accomplir d’abord un chemin intérieur et d’approfondir sa compréhension de la psychologie en situation de catastrophe. Une fois le déclic réalisé, de nombreuses personnes préfèrent apprendre à vivre avec cette réalité plutôt que d’accumuler les connaissances sur cette réalité. Ils les nomment collapsonautes. On pourrait croire cet axe psychologique réservé aux femmes (préjugé sexiste) ou un luxe de bobos mais cela concerne vraiment tout le monde.

Paul Chefurka propose une route en 5 étapes. Tout d’abord, on ne voit pas le problème et on pense qu’il faut renforcer ce qui ne va pas. Ensuite, on prend conscience d’un problème fondamental parmi d’autres (climat, pic pétrolier, pollution, etc.). Ce « problème » accapare toute l’attention de la personne, qui croit sincèrement qu’en solutionnant celui-ci tout redeviendra comme avant. Puis on comprend que plusieurs problèmes se cumulent et on tente de les classer par gravité. Au quatrième stade on comprend que tout est lié de manière systémique et les individus cherchent des groupes de pairs.  Enfin, au stade ultime, on change le fusil d’épaule. On accepte que la situation est insoluble et on apprend à vivre avec. Comme la remise en question est radicale on peut s’isoler de son entourage voire entrer en dépression. On peut soit réagir en s’engageant en politique (transition, communauté résiliente, Zad, etc.) qu’il nomme «voie extérieure» ou vers la spiritualité qu’il nomme «voie intérieure». Cela nécessite une ouverture d’esprit et un décloisonnement qu’ils résument dans l’adage bien connu de Spinoza: «Ne pas se moquer, ne pas se lamenter, ne pas détester, mais comprendre.» Et à ce stade la collapsologie (qui consiste en l’étude scientifique du problème) ne suffit pas. Ils prennent en exemple le livre de D. Bourg Une nouvelle Terre ou les propos de Greer sur les manques des mouvements écologistes dans les 70. Les auteurs enjoignent aussi les scientifiques à ne pas hésiter à parler avec leur cœur.  Les rédacteurs du livre ont aussi conscience que des clichés polluent l’image de gens qui explorent des voies alternatives (il en est de même pour les végans, par exemple). Ils nous disent d’aller voir par nous-même la vacuité ou l’intérêt de ces démarches.

Première partie – Se relever après l’onde de choc et reprendre ses esprits pour aller de l’avant en se méfiant de l’optimisme et de l’espoir feints mais accepter la possibilité de résilience.

Nous vivons une succession de nouvelles qui rendent les conclusions difficiles et renversantes pour ceux qui les découvrent. Tous les écrits sur le sujet éludent trop la question des émotions qui sont pourtant importantes. Dans ces situations difficiles, les traumas psychologiques touchent peu de gens. Pas les émotions qui nous concernent tous. On peut ressentir peur, colère, tristesse, résignation, culpabilité, sentiment d’impuissance. Mais nous sommes tous concernés. Dès aujourd’hui, un adulte sur cinq vivra une catastrophe durant sa vie aux USA. Ces chiffres sont en augmentation partout dans le monde eu égard au changement climatique et à l’augmentation de la densité de population. Le nombre de morts reste faible mais de nombreuses personnes devront vivre en se sachant survivant. Les conséquences psychologiques perdurent dans le temps. Beaucoup plus que les blessures physiques. Savoir comprendre, gérer et traiter ce genre de traumas s’avère fondamental pour nous préparer à encaisser les futurs chocs. Lors d’un tel événement, les premières réactions sont la sidération (inhibition), le déni, l’action (sauver ses proches, par exemple) ou la fuite. Le choc peut provoquer un état de stress intense, puis des réactions plus durables comme l’anxiété, l’irritabilité, le désespoir, l’apathie, la perte d’estime de soi, la culpabilité, la dépression, la confusion, des insomnies, des troubles alimentaires ou encore des difficultés à prendre des décisions. Les professionnels de la santé mentale parlent d’« état de stress post-traumatique ». Des centaines d’études de psychiatrie ont été menées sur ce sujet. Elles montrent que les symptômes peuvent mettre jusqu’à six mois à apparaître. Les femmes, les enfants, ainsi que les personnes âgées, sont les plus vulnérables. Un des problèmes essentiels est la perte de liens de voisinage. On constate des peines écologiques liées à la disparition ou à la destruction physique (d’espèces, de milieux, d’écosystèmes, etc.) et la perte des savoirs liés à ces milieux.  La connexion à un territoire renforce le choc. On nomme « solastalgie » (Glenn Albrecht), ce malaise et cette peine liés au souvenir d’un lieu de vie (territoire et écosystème) détruit ou dégradé. Ce sentiment de désolation est, par exemple, fréquemment ressenti par les migrants. La perte de savoir perturbe l’identité. Les vieilles générations « n’ont plus confiance en leur savoir » et souffrent aussi de n’avoir pu défendre un territoire qui était sous leur responsabilité. Honte, culpabilité et sentiment d’impuissance viennent les ronger.

On peut nommer un certain nombre d’émotions négatives. Tout d’abord, la tristesse surgit quand nous perdons ce que nous aimons. Elle peut conduire au désespoir. Ensuite, la colère peut survenir pour la défense d’un territoire ou d’une identité attaquée. C’est aussi la preuve d’une grande sensibilité à l’injustice. Elle peut servir à agir quand on la canalise. Enfin, la peur est très commune quand on pense à l’avenir de ses proches. La peur peut mener au déni comme nous aider à agir.

De nombreuses personnes éprouvent des difficultés à exprimer leurs émotions. Le réflexe le plus fréquent est donc de réprimer ces affects, empêchant les émotions dites « négatives » de sortir, au profit des émotions dites « positives » comme la joie ou l’enthousiasme. Mais ces émotions négatives peuvent stimuler la recherche d’informations qui nous permettront de nous mettre en mouvement mais il faut savoir passer à autre chose par la suite.  Joanna Macy montre que ne plus se cacher les faits provoque un regain d’énergie et une sorte de libération d’enthousiasme conduisant à de la joie. La gestion correcte des émotions est importante aussi bien pour les chercheurs que pour le grand public.

Mais l’annonce de mauvaises nouvelles nécessite un savoir faire qui n’est pas assez développé. Il y a trois catégories de mauvaises nouvelles. La catastrophe est déjà là (mort, perte d’une maison, pollution, etc.) ou elle n’a pas encore eu lieu mais elle est inéluctable (terre bientôt invivable, etc.). Il est important de comprendre que la prise d’émotion peut être décalée avec la prise de conscience. Il y a enfin la perte liée au futur anticipé qui touche surtout les jeunes. Les auteurs étudient le parallèle avec  l’annonce d’une maladie incurable. Le collectif Dingdingdong étudie l’impact de l’annonce de la maladie de Huntington. Collapse ou maladie, les deux annonces se rejoignent dans leur puissance d’impact. Les croyances qui découlent de l’annonce deviennent alors une redoutable « machine à construire du destin ». Elles peuvent soit vous rendre plus malade, soit vous libérer. Tout dépend de ce qu’on en fait. Il s’agit de créer une culture plus « positive » du mal. Le premier conseil du collectif est d’arrêter de « se battre contre la maladie », car cela n’apporte pas grand-chose de constructif.

La deuxième leçon est qu’on ne peut pas annoncer que « tout est foutu » (et encore moins sans préciser ce qui est foutu). Il y a un exemple intéressant d’un parent de malade qui maigrit à vue d’œil et à qui on répond alors : « Ne vous mettez pas dans des états pareils : ça peut prendre vingt-cinq ans ! ». Tout comme avec le collapse. Effectivement, il faut vivre et profiter de ce qui nous reste à vivre. Une idée importante est qu’il faut retrouver confiance en soi par la création, l’exploration, le partage des expériences. « Ne pas relever d’une énergie du désespoir solitaire mais d’une émulation collective. » Cependant, les gens veulent qu’on soit clair sur les mauvaises nouvelles. Entre 96 % et 98 % des patients américains et européens préfèrent que leur médecin communique clairement et honnêtement les mauvaises nouvelles, même s’il s’agit d’un cancer. Je pense que c’est pareil pour un collapse annoncé. Robert Buckman est l’un des premiers à avoir posé le problème des mauvaises nouvelles du point de vue des soignants. Sa définition des mauvaises nouvelles colle très bien avec l’effondrement : « Toute information susceptible de modifier de façon drastique le point de vue d’un patient sur son avenir.» En premier lieu, il est crucial de répondre de manière empathique aux réactions émotionnelles. Cette empathie réduit l’isolement, exprime une solidarité et « valide » les sentiments ou les pensées des patients comme normaux et prévisibles. Ensuite, les médecins doivent veiller à trouver un juste équilibre entre espoir et honnêteté. C’est une compétence importante qui concerne aussi les collapsologues ! La difficulté est d’inspirer l’espoir (ou plutôt de ne pas abandonner l’espoir jusqu’à la fin), tout en disant la vérité. Enfin, un discours clair et pédagogique (et pratique) est indispensable. Il est conseillé aux médecins de choisir judicieusement leurs mots, d’éviter le jargon médical, et de présenter au besoin des preuves tangibles. Les nouvelles doivent être données de manière douce, mais directement, clairement, et sans détour ni euphémisme.

Il faut aussi relativiser le propos qui précède. De nombreux rescapés des désastres se remettent très bien de leurs traumatismes, voire n’en ont pas. 70 % des victimes sont résilientes. Il faut se demander ce qui conduit à la résilience et voir si celle-ci peut être utile pour les traumatisés. Selon une étude publiée par Bonanno, il y a plusieurs paramètres qui influent sur la résilience des personnes : la proximité avec le lieu de la catastrophe (plus on est proche, moins on est résilient) ; le genre; l’âge (les jeunes sont en moyenne plus résilients) ; les ressources financières (les plus pauvres souffrent nettement plus) ; la préparation ou l’habitude (une sorte de « vaccination ») ; la personnalité ( qui inclut aussi les facteurs génétiques) ; l’accès à des informations rassurantes (les médias et le gouvernement peuvent avoir un rôle positif ou négatif) . Il est à noter que les pratiques religieuses ou spirituelles sont importantes car elles réduisent l’anxiété en favorisant les relations d’altruisme et de partage et en offrant du sens aux événements de la vie. La proximité et la bienveillance de proches (ou d’inconnus) qui aident à surmonter les peurs, pratiquent des soins et apportent des touches de joie et d’optimisme sont aussi déterminants.

Les sociologues des catastrophes ont montré comment la plupart des désastres naturels provoquaient une hausse remarquable de comportement d’entraide spontanée de voisinage ou entre inconnus ainsi que d’autres actes prosociaux. Cependant, la fréquence, la spontanéité et la qualité de ces derniers sont dépendantes de la qualité du réseau social avant la catastrophe, et aussi du fait que ce réseau ne s’est pas effondré pendant la catastrophe. Ainsi, ce qui détermine le mieux la résilience n’est pas l’intensité des dommages, la densité de la population ou le capital économique, mais bien l’entraide et les liens sociaux qui existent dans la population. Pour résumer, une préparation collective à des catastrophes nécessite deux ingrédients : la mise en place d’un réseau de professionnels pour traiter les personnes traumatisées et l’acceptation que les autres iront spontanément vers l’autoguérison, l’entraide et l’autogestion. Ce dernier point n’empêche pas la mise en place de conditions pour que ces qualités s’expriment plus facilement. Le maintien d’une société solidaire est un point essentiel.

Des chercheurs ont remarqué des changements très positifs chez des traumatisés : une plus grande joie de vivre, un nouveau sens à leur vie, un meilleur rapport aux autres. Nassim Nicholas Taleb nomme Antifragilité la propriété des organismes qui se remettent des chocs et deviennent plus forts.

Les auteurs nous incitent ensuite à anticiper. Avant les catastrophes il faut veiller à maintenir ou recréer des liens sociaux actifs et fréquents au sein des communautés (voisinage, famille, quartier, écovillage, etc.). Après la catastrophe, ces liens permettent aux victimes de mieux faire connaître leurs besoins, empêchant ainsi les exils et accélérant les efforts de reconstruction. A contrario, les expériences de déracinement, de relogement, de déplacement, de camps de réfugiés, de migrations, participent à la fragmentation des liens sociaux et à la fragilisation des individus.

Nos trois écrivains nous disent aussi que la peine, la douleur, la mort et le deuil sont des pans importants de notre humanité, des piliers de la vie en groupe. Pourtant, notre société occidentale fait preuve d’une certaine phobie à leur égard, ce qui est une erreur. Mort, souffrances et catastrophes font partie de la vie. Weller a développé des rituels et une grille de lecture pour apprendre à apprivoiser ces zones ombres. Pour lui, il est vital d’effectuer une traversée de ces douleurs et de ces peines – ce qu’il appelle le « travail de la peine » (the work of grief) –, et surtout d’être accompagné sur ce chemin afin de pouvoir se laisser aller entièrement. Le travail de Weller consiste à « déballer » (unpack) ses peines, les unes après les autres, jusqu’à ce que la personne se sente à nouveau pleinement en vie. Il ne faut pas sombrer ni dans l’amnésie (Il ne sert à rien de nier ou de chercher à oublier), ni dans l’anesthésie (alcool, drogues, travail, consommation, écran, etc.), qui ne résolvent rien. La principale lumière de ce travail autour de la peine est le fait de souder les communautés. Partager sa peine avec d’autres provoque un profond soulagement, celui de se savoir entouré et de créer du sens commun. Il faut aussi se méfier du diktat du feel good et de la dictature du bonheur, de la volonté de paraître positif ou de l’injonction à être heureux quand cela est feint et ne correspond pas à la réalité vécue. Cela renforce le sentiment de culpabilité car cela engendre une énorme pression sur l’individu. Même s’il faut accepter de regarder les personnes résilientes comme des exemples positifs.

Deuxième partie – Faire un pas de côté pour s’ouvrir à d’autres manières de voir et s’ouvrir à d’autres visions du monde.

Nos trois scientifiques ont passé la première partie à explorer l’impact des événements traumatisants sur notre psyché et les façons de réagir. Mais ils pensent que pour que le changement soit durable et profond pour l’avenir, il est nécessaire de changer la narration du monde. Comment faire un pas de côté ? Comment s’extraire de notre matrice de pensée pour ouvrir de nouveaux horizons ? La première étape est de constater qu’il y a d’autres manières de penser qui valent le coup, et la deuxième est d’accepter de remettre en question nos certitudes. L’écopsychologie et l’écoféminisme leurs semblent des pistes intéressantes.

Cette partie s’ouvre sur la nécessité d’apprendre à gérer les problèmes complexes. Les rédacteurs de cet opus se plongent dans les «hyperobjets», et les «problèmes divergents». Ce sont des problèmes insolubles qui se distinguent par le fait que l’effort fourni pour tenter de résoudre un aspect du problème en génère de nouveaux. C’est ce qui se passe avec les problèmes pernicieux qui apparaissent au sein des systèmes dits hautement complexes car il y a trop de paramètres en jeu et cela demande une puissance de calcul impossible à convoquer. L’effondrement de notre civilisation et de notre monde est traversé par de multiples problèmes pernicieux. Alors, comment produire des connaissances utiles pour naviguer dans ce brouillard ?

Pablo, Raphaël et Gauthier rappellent les théories du chaos et de l’auto-organisation, initiées par quelques chercheurs (Ilya Prigogine, Benoît Mandelbrot, Stuart Kauffmann, etc.) L’étude des relations et de l’interdépendance entre les êtres vivants, la théorie des systèmes dynamiques ou encore l’autopoïèse qui est la propriété d’un système de se produire lui-même, en permanence et en interaction avec son environnement, et ainsi de maintenir son organisation malgré le changement de composants sont autant d’appuis pour analyser le monde. Ils nous rappellent aussi la théorie Gaïa ou la théorie des réseaux, qui est une sorte de science appliquée de la complexité. Ils savent que les champs d’application de ces connaissances sont infinis : la dynamique des embouteillages sur les routes, la transmission des maladies, l’effet d’attaques terroristes sur internet ou sur une ville, la réaction de cellules vivantes à un changement d’environnement, le contrôle des réseaux sociaux, la stabilité de la finance lors d’une prochaine grande crise ou l’existence de seuils d’effondrement de populations d’animaux. Elle enthousiasme beaucoup de monde dans les cercles du pouvoir et fait craindre le pire à celles et ceux pour qui le maintien ou l’expansion d’une société de gouvernance, de management, de pouvoir technocratique et de surveillance généralisée est précisément l’une des causes de nos maux.

Mais aussi puissants soient-ils, nos « ordinateurs ou nos théories ne nous permettront jamais de maîtriser les processus qui sous-tendent la santé des organismes, des écosystèmes, des organisations et des communautés » car « ils sont régis par des principes subtils dans lesquels la causalité n’est pas linéaire mais cyclique, la cause et l’effet ne sont pas séparables et donc non manipulables. Ces systèmes sont la cause et l’effet d’eux-mêmes, impliquant des boucles croissantes de dépendance mutuelle.» disent-ils en citant Brian Goodwin.

Ils affirment ensuite que les disciplines de crise révèlent un nœud de notre époque : en étudiant les systèmes complexes adaptatifs (climat, biodiversité, économie globalisée, etc.), elles se sont rendues compte : 1. qu’ils sont incroyablement complexes ; 2. qu’il est déjà trop tard pour empêcher de grands changements (voire des ruptures) irréversibles ; et donc 3. qu’elles n’auront pas le temps de tout comprendre et expliquer. Le temps qui arrive est indéniablement le temps de l’incertitude.

En reprenant la dichotomie intuitif-rationnel, nos trois comparses exposent les deux modes cognitifs de Kahneman qui façonnent nos comportements. Le « système 1 », expérientiel, intuitif, préconscient et rapide  et le « système 2 », conscient, analytique, lent, rationnel. Il nous disent ensuite que le champ d’étude de la résilience des écosystèmes socio-écologiques utilise la pensée complexe et montre les mécanismes des écosystèmes et des communautés pour se rétablir après les diverses crises qu’ils ont traversées.

Prenant l’exemple de la forêt, les trois rédacteurs exposent ensuite le cycle adaptatif  des systèmes vivants. Ceux-ci ne sont pas stables, ils sont dans un non-équilibre dynamique, qui traverse quatre phases. En premier, la phase de croissance qui donne naissance à un système dit pionnier. C’est le cas, par exemple, lors des premiers stades d’apparition d’une forêt sur un sol dégagé (un écosystème, donc). Ensuite, au cours de l’étape de rigidification ou de maturation, le système se complexifie au fur et à mesure de l’arrivée de nouvelles espèces, et « emmagasine » de la matière et de l’énergie, comme lors de la croissance d’une forêt. Dans ce cas précis, pour une même quantité entrante d’énergie (le flux solaire), la forêt peut abriter toujours plus d’espèces et accumuler un maximum de biomasse. La troisième phase est celle dite de « relâchement », de simplification, ou simplement d’effondrement, qui libère la matière et l’énergie accumulée. La quatrième phase, dite de renouvellement ou de réorganisation, voit les éléments restants s’assembler pour reprendre le cycle par une nouvelle phase de croissance. Après un cycle, la forêt s’est plus ou moins transformée mais a conservé son identité et sa structure même s’il se peut qu’à l’occasion de phases de destruction et de réorganisation, le système prenne une autre voie de reconstruction, vers une nouvelle identité. Une forêt, par exemple, qui ne repousse pas et devient une steppe ou un désert. Ce genre de bifurcation (parfois souhaitable) est presque impossible à prévoir et apparaît lorsque les conditions extérieures changent au-delà d’un certain seuil.  A la suite de Morin, ils étendent le raisonnement à nos sociétés : « Voilà ce qu’est l’histoire : des émergences et des effondrements, des périodes calmes et des cataclysmes, des bifurcations, des tourbillons, des émergences inattendues. Et parfois, au sein même des périodes noires, des graines d’espoir surgissent. Apprendre à penser cela, voilà l’esprit de la complexité.»

Morin offre une belle transition car c’est un des pères de la transdisciplinarité. Ils citent Tom Dedeurwaerdere qui propose d’ouvrir la pratique scientifique de trois manières.

D’abord par une généralisation de l’interdisciplinarité pour ensuite parvenir à la transdisciplinarité, qui nécessite quant à elle d’ouvrir la pratique scientifique aux milieux non-scientifiques en y ajoutant une éthique. Convoquant Isabelle Stengers, ils proposent de créer une intelligence publique des sciences ou le savoir est partagé avec le grand public. Leur pérégrination intellectuelle les appelle à inclure les savoirs indigènes. En effet, « les peuples autochtones du monde entier ont toujours observé méticuleusement leurs environnements, comme une condition indispensable à leur survie ; ils ont donc développé des connaissances fondées sur des observations empiriques adaptées aux conditions locales qui leur permettent d’évoluer avec les changements environnementaux. » Cette compétence est fondamentales quand on sait que les territoires des peuples autochtones accueillent moins de 4 % de la population mondiale pour environ 80 % de la biodiversité planétaire.

Pour eux, les savoirs traditionnels et locaux ainsi que la recherche action participative fertilisent un nombre croissant de disciplines scientifiques sur des thèmes aussi variés que l’adaptation au changement climatique, la conservation de la biodiversité, le développement de technologies appropriées, la santé, l’éducation, la gestion de ressources communes ou la psychologie.  Ils savent que tout cela ne se fait pas sans difficultés, en particulier au sein de l’institution, qui peine à tolérer d’autres modes de savoir. Ce passage vaut aussi par la richesse des notes et des études qui sont convoquées pour étayer le propos. Ils pensent qu’il faut passer de la rationalité substantive (chercher des solutions optimales) à la rationalité procédurale (trouver des solutions communes satisfaisantes et acceptées collectivement).

Servigne, Stevens et Chapelle observent aussi que l’étape clé de la déconnexion entre l’humain et la nature a été l’invention du langage abstrait, le fait de donner une signification abstraite à des sons et à des signes écrits indépendamment du contexte dans lequel ils sont prononcés ( David Abram dans Comment la Terre s’est tue). En croyant détenir les clés de la vérité (grâce à la science), les Modernes se sont convaincus qu’ils pouvaient se passer des savoirs et des autres ontologies.

Il faut s’arrêter ici un instant sur l’ontologie « science première » de l’être qui est abondamment convoquée dans les propos qui suivent. L’ontologie est définie comme « la représentation du monde que chaque culture se construit, autrement dit, son rapport au monde pratique, implicite, et quotidien avec le réel. » Pour eux, les ontologies ne sont pas des croyances ou des idéologies, ce sont des schèmes générateurs qui se forment pendant l’enfance et donnent un sens au monde. Ce sont des manières d’être au monde.

L’idée qu’il y aurait une ontologie plus « vraie » que les autres est contraire à tout le travail de Philippe Descola et de nombreux anthropologues. En explorant des cultures différentes de la nôtre, l’ethnologue français montre différentes façons de considérer les autres êtres vivants comme des partenaires doués d’intentionnalité, et avec lesquels les peuples interagissent pleinement dans la vie quotidienne. Il a classé les ontologies en quatre grandes catégories que nos trois compagnons restituent :

Tout d’abord le naturalisme (ontologie de la modernité occidentale) qui est la seule ontologie à avoir inventé le concept de nature et la dualité humain-nature et qui affirme que sur le plan de l’intériorité, les êtres humains sont différents de tous les autres êtres naturels. Par ailleurs, l’animisme qui est présent chez les peuples autochtones des deux Amériques et dans certaines parties de l’Asie. A l’inverse du naturalisme, ce dernier voit des similitudes entre les êtres d’un point de vue des intériorités (tous les êtres ont un « esprit » de même nature) mais des différences dans l’extériorité (tous ces « esprits » s’incarnent dans des corps d’espèces différentes) ce qui conduit à un dialogue avec les animaux. Ensuite, le totémisme se retrouve en Australie et en Amérique du Nord et reconnaît une similitude des intériorités et des extériorités. Les différents types d’êtres sont donc classés par leurs propriétés physiques, psychiques et morales (« ronds », « obscurs », etc.). Enfin, l’analogie est le système de représentation de certains peuples d’Amérique centrale, d’Amérique latine et d’Afrique de l’Ouest. Il présuppose une différence d’intériorité et d’extériorité. Tous les êtres sont singuliers. La comparaison entre les êtres distincts se fait donc par analogies.

Pour eux, cette classification importante implique un rapport différent au monde qui sera plus ou moins respectueux. A la suite d’Escobar, ils nous invitent à entrer en dialogue avec les peuples non-occidentaux (souvent en lutte), avec les cosmologies non-modernes, et même avec les autres qu’humains, pour apprendre à habiter en conscience ce que l’auteur appelle le « plurivers » (par opposition à l’universel moderne). L’idée n’est donc pas de choisir la meilleure ontologie parmi un menu que nous serviraient les anthropologues, mais de découvrir la diversité des approches présentes, d’en inventer des nouvelles, et d’apprendre à les faire coexister pour des rapports humains pacifiés. Ils n’idéalisent pas ces mondes ou les inspirations du passé et invitent aussi à aller voir les expériences des luttes présentes.

Le trio pense que cette compréhension sera utile pour survivre à l’immense désordre que risque de laisser la modernité et le capitalisme. Bien évidemment, ils relatent le travail d’Anna Tsing et son livre Le champignon de la fin du monde. Une allégorie qui se réfère à un champignon qui a la particularité de croître dans des sols forestiers dévastés par l’exploitation. En suivant, par exemple, des communautés de cueilleurs asiatiques précaires aux États-Unis qui survivent grâce à la vente du champignon, Anna Tsing décrit comment le capitalisme continue à se déployer sur ses propres ruines, jusqu’à sa chute, et comment l’imprévu surgit dans un territoire dévasté. Filant la métaphore, nos trois amis nous parlent d’innombrables collectifs humains et leur création low-tech, désertant le mythe moderne de l’arrachement pour expérimenter la relation : collectifs indigènes refuzniks du développement, collectifs alternatifs et décroissants, ou habitants de territoires en résistance.

Cela conduit le propos à évoquer les ZAD. Souvent moquées, combattues, ignorées, ou incomprises, ces expériences se diffusent partout dans les ruines du monde. Elles représentent un ancrage dans un territoire.  Comme chaque communauté humaine possède des valeurs sacrées (non-négociables) et des valeurs utilitaires (négociables). Si les relations au territoire changent, ces valeurs peuvent changer aussi. Ce qui devient sacré pour des habitants reste profane (et négociable) pour l’extérieur. Dès lors, on comprend que certains défendent leur territoire avec passion et nous n’avons pas fini d’être surpris par les conséquences d’un bouleversement des valeurs ontologiques si des personnes quittent le naturalisme dominant.

Les auteurs donnent aussi l’exemple sud-américain du soja transgénique qui a été vaincu par l’amarante sauvage devenue résistante aux herbicides et les paysans qui les disséminaient sous forme de bombes de graines.

A la suite de ces narrations, le livre explique qu’il faut changer de récit pour notre époque d’autant plus que le gens n’arrivent plus à imaginer qu’autre chose puisse exister alors que l’effondrement du système rend nécessaire ce renouveau de narration. Parmi les histoires à changer, il y a celle du progrès, qui raconte que notre société peut croître sans fin ou que tout problème à sa solution technique. Il y a aussi l’étrange croyance en la compétition, seule loi de la jungle pourtant combattue dans le livre précédent. Ils prennent appui sur Thomas Berry (prêtre et écologiste qui ne voyait que des sujets et pas d’objets), vieux sage qui était convaincu qu’il fallait changer de récit car ces vieux fragments de récit qui refusent de mourir infectent les nouveaux venus qui pourraient représenter un espoir.

Les récits forgent nos croyances, nos valeurs, nos espoirs. Joseph Campbell nous dit que le mythe permet de nous « sentir vivants ». « N’importe quelle coopération humaine d’envergure – qu’il s’agisse d’un État moderne, d’une église médiévale, d’une cité antique ou d’une tribu archaïque – trouve ses racines dans l’existence de mythes communs, mythes qui n’existent que dans l’imaginaire collectif des individus formant cette coopération. » Tous ces mythes (inconscients) et ces récits (conscients) constituent le « moyen par lequel le cerveau émotionnel donne du sens aux informations recueillies par le cerveau rationnel». Au passage faire l’impasse sur laudato si et les grands monothéismes et systèmes religieux me paraît une erreur importante  et une lacune de ce livre car cela façonne l’inconscient de 2/3 de l’humanité. Rappelons que sur les 7,5 milliards d’individus sur terre à peine 500 millions sont athées. Notre ethnocentrisme occidental nous empêche de le voir.

Viktor Frankl, survivant de la Shoah et médecin psychiatre, a fondé la logothérapie car il pensait que « lorsqu’on trouve un sens aux événements de sa vie, la souffrance diminue et la santé mentale s’améliore». Il disait aussi qu’au lieu de se demander si la vie a un sens, c’est à nous d’en créer un à chaque instant. Notre volonté d’opposer réalité et fiction a pour effet négatif de dépolitiser l’imaginaire. Pourtant l’acte d’imagination et de créativité collective soude les groupes en fabriquant une vision commune et invite la joie tout en augmentant la puissance d’agir (Spinoza). Ce travail renforce la résilience collective locale en évitant les visions sombres. L’idée est donc la même que lors de l’annonce d’une maladie incurable : un récit ne doit pas fermer des portes ou aplatir le futur, mais au contraire ouvrir les possibles et fournir une multiplicité des manières de reprendre la situation en main. On peut très bien ouvrir ces champs en décrivant des « possitopies » qui proposent une amélioration par rapport au scénario initial tendanciel sombre si des mesures appropriées sont prises. Par exemple, la trilogie MaddAddam de Margaret Atwood raconte les aventures de quatre adolescents vivant avant, pendant et après un grand effondrement. Plus notre imaginaire sera riche et plus nous pourrons résister et inverser les valeurs dominantes. Chris Martenson, dans Crash Course, imagine un monde où le prix des choses importantes (eau, bois, nourriture, etc.) a repris sa place normale contrairement aux produits relativement secondaires (argent ou smartphone).

Nous vivons un moment crucial de l’histoire. Nous nous sentons vulnérables et mortels. Notre maison, notre territoire, notre santé, notre vie et notre avenir sont en jeu. Nous risquons de tout perdre. Alors pourquoi ne pas déclencher un gigantesque effort de guerre, comme lorsque les Alliés et l’URSS ont vaincu les nazis ? Pourquoi ne pas lancer de grands projets Manhattan, mais sous forme de milliers de petits projets low-tech, et avec des fins de désarmement ? Pourquoi ne pas organiser des « grands débarquements » destinés à stopper la désertification en reboisant massivement ? Avec la puissance démiurgique que nous fournissent encore les énergies fossiles (pour combien de temps encore ?), il est difficile de penser qu’une grande transition rapide et coordonnée soit impossible. Mais il faut arriver à l’imaginer. En règle générale, pour souder des gens il y a trois possibilités : un ennemi commun, un milieu hostile ou un objectif commun bien précis et limité dans le temps. La troisième a leur préférence. Mais pour ça il faut un discours mobilisateur. L’alignement, même temporaire, sur un récit commun donnerait un immense coup de fouet à toutes ces personnes qui ressentent une profonde envie de changer le monde mais qui ne trouvent pas de satisfaction dans les injonctions aux petits gestes quotidiens individuels.

Pour Joanna Macy (The Great Turning) trois grands récits sont actuellement en train de se disputer. Celui du « Business as usual », selon lequel des innovations technologiques bien pensées devraient apporter des « solutions » aux « problèmes » ; celui du « Grand Naufrage » (Great Unravelling) qui conduirait à une quasi-extinction de notre espèce et de la vie sur Terre (c’est la ligne dominante sur T30) et enfin celui du « Changement de Cap », qui nous permet de nous réorienter collectivement vers une « société qui soutienne la Vie » (c’est la ligne éditoriale de LCH) . C’est le meilleur récit qui mobilisera le plus de monde. Je ne peux ici m’empêcher de penser à quelques personnes qui font tout ce qu’elles peuvent pour faire gagner les deux premiers alors que le dernier est le seul qui offre un minimum d’espoir. De plus la dernière possibilité est la moins coûteuse en terme de vie humaine et de ressources à mobiliser. C’est donc rationnellement la moins mauvaise issue.

Paul Kingsnorth et Dougald Hine ont écrit  Uncivilisation. The Dark Mountain Manifesto. Le manifeste part du constat que les « civilisations sont des constructions intensément fragiles». Elles reposent sur les croyances que partage sa population. « Sa croyance dans la justesse de ses valeurs, sa croyance dans la force de son système de loi et d’ordre, sa croyance en sa monnaie, et par-dessus tout, peut-être, sa croyance en son avenir». Il suffit que cette croyance s’évapore pour que l’édifice s’effondre rapidement, l’histoire en est truffée d’exemples. Il y en avait d’ailleurs quelques-uns en introduction de l’article HANDY.

Pour les auteurs, il va falloir sortir de notre zone de confort. Pour eux, deux clés ont été importantes : l’écopsychologie et l’écoféminisme. Ils les ont expérimentés puis étudiés.

L’écopsychologie défriche les relations entre l’esprit et la nature. La crise qui menace notre planète, explique Joanna Macy, découle d’une notion pathologique du soi car la déconnexion avec la nature s’accompagne d’une profonde déconnexion avec nous-mêmes. Cette écopsychologue a concocté une méthodologie pratique inspirée de plusieurs traditions du monde afin de reconnecter les militants en souffrance à leurs propres émotions. Cela les transforme intérieurement et collectivement, remet du baume au cœur, les rend plus résilients et plus vivants, et redonne du souffle et du sens à leur combat.

L’écoféminisme invite à accepter notre féminin. La coupure existentielle avec la nature a provoqué une perte du sensible, ouvrant la voie à une société de domination, d’exploitation et de destruction de la nature. Le mouvement écoféministe fait un pas de plus en montrant que cette société entretient les mêmes rapports avec les femmes. La dégradation de la nature et la dégradation de la condition de la femme auraient donc une même origine. Les fondatrices ont amené dans le champ politique l’importance des corps, de l’esthétique, de l’imagination et des émotions. Les auteurs de ce courant sont poétiques et organiques, moins rigides. Les écrits insistent sur les relations entre les êtres, ou entre les histoires, et mettent sans cesse en valeur cette interdépendance.

Troisième partie – Collapsosophie apprendre à utiliser la philosophie pour tisser des liens entre humains et biosphère et accepter ce qui nous dépasse.

Notre société est clairement assoiffée de liens et de sens, car elle en a asséché les sources. La science, la technique et le capitalisme désacralisent tout et nous isolent, noyés que nous sommes dans une quantité toujours plus impressionnante d’objets de toutes sortes.  Le philosophe Abdennour Bidar appelle Les Tisserands les personnes (nombreuses !) qui s’emploient à « réparer le tissu déchiré du monde». Pour lui, il y a trois types de liens essentiels à retrouver : le lien à soi, le lien aux autres et le lien à la nature.

Le premier type de lien (le rapport à soi) a été développé dans les chapitres précédents.

Le lien avec les autres et avec la nature est l’objet de la fin du livre. Il sera beaucoup question de reliance, qu’ils n’hésitent pas à appeler « sacré ».

Bien sûr les conflits guettent. L’Entraide, l’autre loi de la jungle proposait une boîte à outils pour les éviter mais s’ils surviennent, l’entraide seraient simplement le quotidien des groupes et communautés qui survivraient dans les décombres. La guerre est trop coûteuse. Les leçons tirées du précédent opus étaient les suivantes. Tout d’abord, l’évidence que l’entraide et la compétition sont partout, entre les individus et entre les espèces, depuis la nuit des temps. Mais le problème de notre société est qu’elle se trouve sous l’emprise d’une puissante culture qui ne jure que par l’individu et la compétition. Ensuite, il y a le constat que ce sont les pénuries, les coups durs et les milieux hostiles qui font émerger l’entraide. Il y a deux temps distincts. En premier lieu, celui de la réaction à la catastrophe et au stress. En cas d’urgence, les gens s’auto-organisent sans panique et s’entraident de manière puissante et extraordinaire. Enfin, celui du temps long de l’évolution biologique qui voit un environnement hostile faire émerger l’entraide entre organismes, tout simplement parce que ceux qui adoptent des stratégies solitaires ou égoïstes ont beaucoup moins de chances de survivre. Edward O. Wilson et David S. Wilson sont catégoriques : « L’égoïsme supplante l’altruisme au sein des groupes. Les groupes altruistes supplantent les groupes égoïstes. Tout le reste n’est que commentaire. » Ainsi une perspective d’effondrement laisse entrevoir non pas un avenir rose bonbon d’entraide et d’altruisme mais un avenir où les groupes humains qui ne s’entraident pas seront affaiblis.

Il faut avoir conscience que le niveau de vie d’un Européen moyen est de 400 « esclaves énergétiques », ce qui signifie que chacun de nous consomme quotidiennement une quantité d’énergie équivalente à la force de travail de 400 personnes en bonne santé. Si ces « esclaves énergétiques » (les énergies fossiles) s’amenuisent ou disparaissent, il faudra se remettre à travailler dur, tout en acceptant que notre niveau de vie baisse considérablement.

Nous avons vu également que l’entraide dans un groupe, aussi spontanée et puissante soit-elle dans un premier temps, peut rapidement s’effondrer si les interactions de réciprocité entre individus ne sont pas renforcées par des normes sociales telles que la récompense des altruistes, la punition des tricheurs, le phénomène de réputation, ainsi que le besoin fondamental de sentir au sein du groupe de la sécurité, de l’équité et de la confiance. Il faut voir que de graves catastrophes ponctuelles provoquent l’émergence d’actes prosociaux (solidarité, altruisme, entraide) mais qu’avec le temps, si aucun mécanisme institutionnel n’est mis en place entre les individus réorganisés, le chaos social peut revenir et dégénérer en conflits meurtriers.

Tout groupe d’individu (famille, nation, entreprise, association, religion, etc.) possède une « membrane » (un nous collectif) qui le définit, le protège de l’extérieur et filtre ce qu’il décide de laisser entrer ou sortir. Pour cela, il faut prendre la mesure des multiples membranes qui nous constituent, apprendre à les rendre poreuses (empêcher qu’elles ne deviennent excluantes) et à en découvrir de plus vastes (transformant des êtres lointains en sujets de notre communauté élargie). Cela n’est pas facile quand on connaît les travaux de Jonathan Haidt.

Cette question de la membrane et de son élargissement radical se pose de manière très pratique pour la question des réfugiés et des migrations. Il est normal que l’accueil d’un étranger inspire parfois de la crainte, car ouvrir l’une de nos parois de sécurité (famille, ville, nation, etc.) à des inconnus est toujours un risque. Les projections pour 2050 avancent le chiffre de 200 millions de personnes déplacées en raison de facteurs climatiques (inondations, sécheresses, etc.) et bien plus si l’on compte toutes les autres raisons (guerres, épidémies, etc.) Pire, d’ici 2050, nous, Français, Belges ou Suisses, serons peut-être amenés à migrer ou à demander l’asile en Norvège, en Finlande ou en Russie à cause du réchauffement climatique ou de l’explosion d’un ou de plusieurs réacteurs nucléaires… Alors, comment ne pas voir dans le réfugié africain d’aujourd’hui, un reflet de notre condition d’humain du XXIe siècle ? C’est tout du moins l’opinion des auteurs du livre.

Marc Halévy, nous dit ceci : «Par définition, la structure hiérarchique pyramidale est la façon la plus simple de relier x points entre eux. La plus simple, donc la plus bête. Comment voulez-vous qu’une information issue de milliers d’acteurs soit traitée, avec le niveau de complexité requis, par dix personnes (comprenez, le conseil d’administration) ? » Avec le niveau ahurissant de complexité de nos immenses sociétés, il y a de quoi sérieusement se poser la question de la pertinence de telles architectures de pouvoir. Non seulement elles nous rendent bien plus vulnérables et moins résilients en cas de grandes perturbations (comme celles du réseau électrique, ou de grèves prolongées des chaînes de logistique), mais, de plus par leur rigidité, elles sont devenues des facteurs d’aggravation des catastrophes !

En tant qu’Occidentaux, nous sommes généralement coupés des espèces sauvages qui vivent sur Terre et peut-être encore plus de celles qui vivent dans notre proximité immédiate. Nous connaissons parfois mieux les éléphants, les girafes et les tigres que les espèces d’insectes, de rongeurs ou d’oiseaux de la forêt voisine. C’est un signe de notre déconnexion. Apprendre des autres espèces est nécessaire. La situation actuelle nous rappelle que les humains sont mauvais en soutenabilité. C’est l’idée principale de Janine Benyus la fondatrice du biomimétisme moderne. Il faut s’inspirer des « Principes du Vivant » (qui assurent le fonctionnement des écosystèmes et des autres espèces) pour améliorer nos « défauts de conception ». De nombreux peuples premiers en font d’ailleurs bon usage dans de multiples circonstances. Aujourd’hui, biologistes, permaculteurs, agroécologistes ou ingénieurs découvrent et utilisent ces principes à leur tour.

Parmi ces principes, le plus évident est la « circularité ». Les molécules se combinent et se défont pour se combiner à nouveau. Et c’est cette circularité qui fait aussi de la mort un autre principe du vivant ! Nous sommes vivants parce que d’autres sont morts .

Toute l’énergie du vivant (ou presque) est solaire, c’est-à-dire mise à disposition pour la biosphère par les végétaux (la photosynthèse). Elle est récoltée et consommée localement par les autres organismes, et non pas produite de façon centralisée et redistribuée à longue distance, comme nous le faisons à cause des carburants fossiles ou de l’uranium. La circulation se fait des plus forts vers les plus faibles. Cerise sur le gâteau, cette solidarité à grande échelle entre espèces se réalise sans conseil d’administration ni ministre de la Cohésion sociale, c’est-à-dire sans organisation hiérarchique pyramidale.

L’écologue Aldo Leopold résume cela comme suit : « Une chose est juste lorsqu’elle tend à préserver l’intégrité, la beauté et la stabilité de la communauté biotique. Elle est injuste lorsqu’elle tend à l’inverse. » Plus nous devenons conscients de notre vulnérabilité en tant qu’individus et espèce, et de notre interdépendance radicale avec la toile du vivant, plus nous devenons sensibles à la présence à la biodiversité.

Un changement global de perception traverse actuellement toute notre société. Il suffit de voir l’augmentation fulgurante du nombre de végétariens et de véganes, ou le succès croissant des associations luttant pour le bien-être animal et les « droits des animaux». Cette ouverture vers les animaux vient en partie du monde scientifique, avec des ambassadeurs charismatiques (Marc Bekoff, Vinciane Despret, Jane Goodall ou Frans de Waal, Suzanne Simard, etc.) qui tous nous encouragent à franchement descendre de notre piédestal culturel. On a découvert des relations d’entraide entre arbres à travers les mycorhizes. C’est une belle image de ce que nous pourrions faire.

D’autre part, l’une des caractéristiques de notre époque est d’avoir réduit considérablement son horizon de temps. Nous avons donné le pouvoir à l’économisme qui réduit tout au temps court. Nous sommes devenus presque aveugles à ce qui existe au-delà de notre petite existence. Ces deux coupures avec le passé et le futur lointains nous privent de liens et donc de possibilités de retrouver du sens. Si nous contractons l’histoire de notre planète à une année cosmique, la révolution industrielle (qui a donné naissance à la culture dont une majorité d’entre nous se revendique) représente la toute dernière seconde de cette année. Ce récit permet de revoir entièrement notre manière très anthropocentrée de raconter l’Histoire.

Après-demain viendront les arrière-petits-enfants de nos arrière-petits-enfants. Nos descendants comptent sur nous. Doug George-Kanentiio nous explique que lorsque les chefs des nations des autochtones américains se réunissaient, ils commençaient par réciter une prière au Créateur à travers laquelle « ils se voyaient rappeler leurs responsabilités envers la prochaine génération et le monde naturel». On pourrait résumer cela par gratitude et humilité. Nous devrions tous choisir des représentants qui ont cette démarche.

Il faut savoir sentir la sagesse des ancêtres humains et non-humains résonner en nous, laisser vibrer notre part sauvage indemne… Et entrer dans le temps profond.

Les comparses prennent ensuite un autre exemple plus contemporain. Les spationautes, avec leurs formations scientifiques et militaires, ont une réputation de gens plutôt sérieux et pragmatiques. Pourtant, certains disent avoir vécu durant leur séjour dans l’espace une expérience bouleversante, comme un choc cognitif qu’ils qualifient volontiers de « mystique ». Le réalisateur Guy Reid (The Overview Effect et sa suite Planetary) montre que ce sentiment d’extase bouleversant peut aussi être ressenti par les terrestres à travers des expériences spirituelles puissantes. Le « sentiment océanique » si on prend la terminologie de Romain Rolland. Voilà aussi une raison pour cultiver la beauté. Ce n’est nullement un luxe réservé aux artistes, c’est même paradoxalement un indispensable pour les temps qui viennent car c’est un gage de connexion et une boussole.

Le sacré, comme les auteurs l’entendent, n’est pas un dogme ni un sentiment religieux. C’est ce lien avec ce à quoi nous tenons, avec ce qui compte vraiment au plus profond de nous, et avec l’invisible, ce qui existe au-delà de nous.

Pourtant, il ne s’agit pas d’une vision idyllique du monde. Car ce qui nous dépasse peut prendre les formes de changements globaux meurtriers, pour l’instant insaisissables par la pensée scientifique, et qui peuvent provoquer des émotions fortes et des comportements irrationnels. Les dégâts causés à la biosphère sont devenus incommensurables, démesurés. Imaginer un monde à + 5 °C en 2050, comme le suggèrent des rapports internes de Shell et BP, est au-dessus de nos moyens, et peut-être de nos forces.

Le fait de considérer que nous avons tout reçu (la terre, la vie, les savoirs, etc.), que tout est don, doit provoquer des sentiments d’émerveillement, de gratitude, de joie et de reconnaissance. Nous sommes alors tenu à un contre-don. Corine Pelluchon nomme la considération, cette responsabilité qui découle du fait de ne plus se sentir seul au monde, mais relié à un monde commun qui nous a accueillis et qui nous survivra. Les auteurs en concluent que toute réflexion profonde ne peut pas être profane. Mais le drame vient du fait que notre société rationnelle ne nous y a pas du tout préparés ! En rejetant le bébé (spirituel) avec l’eau du bain (religieux), elle s’est privée d’outils fondamentaux pour traverser le temps long.

La spiritualité est une « réalité plus fondamentale et universelle que les religions ». C’est même un phénomène primordial qui en conditionne l’émergence, et qui reste tout aussi indispensable pour une société même en l’absence de système religieux. Pour le dire autrement, la religion pourrait être considérée comme une forme infantile et très codée de spiritualité. À l’inverse, en croyant que la science pouvait résoudre tous les problèmes du monde, le scientisme constitue une religion particulièrement dangereuse de notre époque. A ce niveau je dois émettre un désaccord. Leur vision du religieux est assez caricaturale. Il manque Laudato si ou par exemple Bien commun et éthique chrétienne de David Hollenbach. Il avait cité Abdennour Bidard philosophe musulman. Mais n’oublions pas qu’ils sont eux aussi issus de cet occident totalement étranger à la question religieuse. Cela se ressent pour une personne plus familière de ces questions.

Dominique Bourg (Une nouvelle terre. Pour une autre relation au monde) attribue deux fonctions interdépendantes à la spiritualité. La première est d’établir une relation à ce qui nous entoure (la nature). Il s’agit de donner un sens au donné, à ce que l’on reçoit, à ce que l’on ne produit pas.

La seconde fonction est celle qui « conduit les sociétés à suggérer des modèles de réalisation de soi aux individus ». C’est ce qui donne un horizon de dépassement, un modèle à imiter, un état à atteindre. Dans nos sociétés d’enrichissement personnel c’est hélas la religion de la croissance. Avec un horizon d’effondrement, une spiritualité assumée et riche apportera sans aucun doute de la résilience, une source de joie et probablement des raisons de choisir de vivre plutôt que de survivre ou mourir.

Il y a un incroyable et gigantesque décalage entre la beauté et la puissance de l’intelligence collective de notre époque et son manque criant de sagesse commune et de respect pour le vivant. Toujours avec le souci de réconcilier méditants et militants (à l’extérieur, et aussi en chacun de nous), les rédacteurs posent quelques idées quant à la posture à adopter au regard d’un possible effondrement. Bill Plotkin (Nature and the Human Soul) nomme la « patho-adolescence » ce travers de nos sociétés qui consiste à tout vouloir de suite ce qui nous rend incapable de gérer la moindre frustration. A travers des passages initiatiques, il propose un modèle d’évolution personnelle enraciné dans les cycles de la nature, et exposé en détail dans son livre. À l’échelle globale, on constate cette fuite en avant : transhumanisme et hommes augmentés représentent l’apex surpuissant de cet élan, surgissant d’une vallée californienne remplie d’adolescents pleins aux as jouant à qui détruira la mort en premier. Les psychologues considèrent depuis longtemps qu’une des capacités importantes d’une personne mature est celle de se confronter à la peur de sa propre mort. Nous ne savons plus le faire. Parmi les tares de la patho-adolescence, il y a aussi ce désir d’amnésie, ce rejet du passé, de l’histoire et des anciens (« tous des cons ») et, par conséquent, ce manque d’attention pour l’avenir. A contrario les adultes initiés  deviennent plus présents au monde, apprennent à assumer et gérer les conflits directs, à se faire confiance, à exprimer leurs ressentis. Comme toute initiation, il n’y a pas de retour en arrière, on en sort profondément transformé. La finalité de ce travail n’est pas de détruire nos ombres, mais d’apprendre à vivre avec, à danser avec elles. « Il s’agit ici de connaître la peur, explique la bouddhiste Pema Chödrön, de se familiariser avec elle, de la regarder droit dans les yeux. pour les initiations et parce que pour des raisons personnelles, je les connais bien, je suis plus prudent. l’initiation peut donner le sentiment d’être une personne au dessus du lot. La personne peut sombrer dans une forme de néopélagianisme et de gnosticisme où l’homme croit maîtriser tout son destin et retrouver le plan divin. Certes le but de l’initiation est l’humilité mais le procédé initiatique peut conduire dans une spirale émotionnelle d’engagement et l’impétrant peut avoir du mal à gérer les différents passages et devenir au contraire orgueilleux et imbu de sa personne. Il y a des mises en garde à faire car cette soif de compréhension peut conduire vers des mouvements sectaires. Je crois que l’initiation reçue ou décrite par les auteurs ne comporte pas ces dangers mais il vaut mieux les signaler pour les esprits moins aiguisés.

 

Le trio magique (petite note affective personnelle) s’attache ensuite à définir le patriarcat qui trouverait son origine il y a près de cinq mille ans, à la fin du néolithique, aux débuts de l’âge du bronze et des civilisations de l’écrit. Lorsque l’homme découvrit à la fois ses possibilités d’agriculteur et de procréateur, il prit le pouvoir et tourna les choses à son profit. « S’étant emparé du sol, donc de la fertilité (plus tard de l’industrie), et du ventre des femmes (donc de la fécondité), il était logique que la surexploitation de l’une et de l’autre aboutisse à ce double péril menaçant et parallèle : la surpopulation, excès des naissances, et la destruction de l’environnement, excès des produits. » Ainsi, explique la philosophe Jeanne Burgart Goutal : « C’est à cette période que les sociétés humaines (du moins, la plupart) seraient passées d’un mode de vie originel gynocentré, pacifique et écologique, plaçant les femmes et la nature – actives, indépendantes et respectées – au cœur de la culture et de la religion, à une organisation patriarcale et guerrière, structurée autour de principes virils et du culte de la transcendance »

Ainsi, le masculin et le féminin, à la manière du Yin et du Yang dans la pensée chinoise, regroupent des qualités en deux polarités que nous portons toutes et tous en nous. Cette idée semble a priori étrange car le patriarcat a imposé l’idée que le féminin était l’apanage exclusif des femmes, autrement dit que les émotions, le soin ou la vie intérieure, par exemple, ne pouvaient pas se trouver chez un homme, un « vrai ». Il faut combattre cette erreur.

Pour schématiser, on trouve dans le féminin : l’intuition, le mystère, l’ouverture, l’intériorité (les émotions), l’inclusion, la puissance qui prend soin, qui fait des liens et synthétise, qui accueille (en excès, ça devient la grande fusion), la coopération, le partage du territoire, etc. Pour le féminin, le thème central de la création est l’interdépendance. La réalité est vivante et peut être appréhendée de plusieurs façons. Nous sommes les gardiens de la terre et de toutes les formes de vie.

Dans le masculin, on trouve alors : la raison, la parole, la fermeture, la vie extérieure (l’action), l’exclusion, la puissance qui protège, qui donne du sens, qui tranche, qui analyse, qui sépare quand il le faut (en excès, ça tourne à l’agressivité et à la violence), la compétition et la défense du territoire.

À la vue des tempêtes à venir, beaucoup craignent de voir revenir chez les hommes les réflexes de domination et de violence, en particulier envers les femmes. C’est une peur justifiée, car ces archétypes ressortiront d’autant plus facilement que les blessures n’auront pas été reconnues et guéries collectivement, et que nous continuerons à mettre ces ombres sous le tapis.

Dans un autre registre, pour les auteurs de Une autre fin du monde est possible, la force des réseaux et groupes d’entraide est d’offrir des lieux où déposer et partager des émotions, dans un contenant sûr, là où l’on se sent en sécurité de le faire avec une réelle authenticité. Voir d’autres hommes et femmes sur ces chemins, avec tant de diversité, redonne courage et confiance en l’avenir. Le fait même que des hommes s’expriment publiquement sur leurs intuitions, leurs émotions et leur intériorité, est, dans cette perspective de réconciliation, un acte politique significatif.

Ensuite les narrateurs nous parlent des zones sauvages qui ont fortement régressé, particulièrement ces vingt dernières années, malgré des efforts pour les protéger.  Il ne resterait que 13 % de surfaces de zones sauvages (non fréquentées par les humains) dans les océans et 23 % sur les continents. Cela provoque ce que Pyle nomma l’« extinction de l’expérience » ou la perte des liens directs et réguliers avec le monde vivant. La perte de ces liens n’est pas qu’une question philosophique, c’est aussi une question de santé (obésité, myopie, troubles psychiques, etc.). À l’inverse, les études abondent sur les bienfaits d’un temps passé en forêt ou du contact plus intime avec les autres qu’humains (baisse de l’hypertension, de la peine, de la fatigue, etc.).

Heureusement, les « déracinés » ne sont pas irrécupérables (même les adultes) : il suffit de quelques jours d’expériences très intenses avec ce monde sauvage pour retrouver des effets bénéfiques profonds. Dans une expérience menée aux États-Unis, les participants à qui on a fait faire des activités en forêt ont par la suite augmenté leurs donations aux organismes de protection de la nature, se sont mis à consommer plus responsable, ont plus voté pour des partis aux propositions écologistes, etc.

Pablo, Raphaël et Gauthier nous invitent ensuite à constituer des « réseaux de tempêtes ». Il n’a pas échappé au lecteur attentif qu’il est très difficile de maintenir à flot une communauté, un écovillage, un écoquartier à cause du facteur humain.  L’intelligence émotionnelle et relationnelle (expression des émotions, résolution de conflits, empathie, partage d’un récit commun, etc.) est tout aussi importante que les compétences pratiques d’écoconstruction ou d’agriculture, sinon plus. Les conflits et les tensions arriveront, c’est une certitude, mieux vaut devenir compétent le plus vite possible. Ils parlent de groupe de personnes réduits au sens de Robin Dunbar (entre 30 et 150) qui tissent des liens très puissants, des attachements : à un territoire, entre humains, avec les autres qu’humains, avec les humains extérieurs à la communauté… et avec le sacré.

Chris Martenson (Crash Course) le résume ainsi : « Quel que soit l’avenir, je préfère y faire face entouré de gens de ma communauté locale que je respecte, que j’admire et que j’aime, les gens à qui je fais confiance et sur qui je sais que je peux compter. C’est ma mesure de la vraie richesse». Devenir « usager » du collapse n’implique pas une vie d’ermite. La solitude de celui qui prêche dans le désert vient justement du fait qu’il prêche. Il est judicieux de laisser chacun évoluer à son rythme et de se connecter à d’autres par affinité. L’important est de saisir que nous ne sommes pas seuls, loin de là ! Les connexions se font très vite, et ces réseaux sont d’autant plus puissants qu’ils sont composés de personnes qui ont cheminé intérieurement et qui se sont engagés extérieurement.

La première chose à faire est peut-être de prendre le temps d’intégrer tout cela pour soi. Ceux qui n’ont pas la chance d’avoir des proches sensibles à cette thématique peuvent échanger facilement à travers les réseaux sociaux. C’est d’ailleurs la raison d’être de LCH. Lire un article, un commentaire, un livre ou voir un documentaire sur un sujet que l’on croyait tabou, et en parler librement, redonne du baume au cœur. « Avoir mis un mot sur ce sentiment diffus et persistant que tout va s’effondrer, explique Alexia Soyeux, m’a procuré un soulagement immense. Pouvoir tracer un lien entre les faits, les articles, les données, et les ressentis, m’a soulagée. Tout peut s’effondrer. Voilà, c’est dit. Je ne suis donc pas folle, ou pas seule à être folle, dit-elle.  Sachant cela, comment ne pas envisager de créer des groupes locaux d’écoute et d’échanges autour des catastrophes globales et de l’effondrement ? Créer des espaces conscients pour chaque personne des différents stades de « digestion » du collapse (voir l’échelle de Chefurka, en introduction) ; des espaces pour partager ses expériences et son ressenti, sans jugements ni justifications. Parce que ce qui fait souffrir, c’est de se sentir isolé et incompris, de ne jamais être écouté.

Conclusion

En guise de conclusion les auteurs nous invitent à réfléchir sur le chemin intérieur. L’happy collapse ou l’apocalypse. La survie sera la première étape et il y aura des brèches à ouvrir et à tenir.

Notre époque est celle d’un retour brutal sur Terre, au terrestre. Le choc est gigantesque. Il submerge les plus vulnérables et fissure l’invincible confiance (en elles-mêmes) des élites politiques et financières de ce monde thermo-industriel. C’est le moment de tout revoir. Désormais, reprend Bruno Latour, « nous bénéficions, si l’on peut dire, du secours des agents déchaînés qui obligent à reprendre la définition de ce que c’est qu’un humain, un territoire, une politique, une civilisation »

Dès lors, comment tenir sur la durée ? Le premier point sera de savoir vivre avec ses peurs : la peur de la violence (du fascisme), de l’irrationnel, de l’inconnu, de la perte de ses valeurs, de ses repères, de la dépolitisation, et même la peur d’avoir peur. La réponse à la peur n’est pas l’espoir ni l’optimisme, mais le courage. De plus, il n’y a pas d’autre alternative que de faire l’apprentissage de la perte, de la peine et du deuil.

Aussi excitant soit-il, inventer un avenir n’est pas une simple affaire. Et peu importe comment nous nous l’imaginons, les changements seront étourdissants, bouleversants, traumatisants ou simplement merveilleux. Anticiper et imaginer un bouleversement de nos vies implique donc de changer radicalement de regard sur le monde. Pour cela, les auteurs ont proposé trois pistes.

D’abord décloisonner la pratique des sciences en produisant des savoirs plus ancrés dans le système-Terre, plus transversaux et plus démocratiques. Ensuite, poursuivre ces voies tracées par certains anthropologues audacieux et par d’autres peuples en résistance, s’ouvrir à d’autres regards sur le monde (ontologies) afin d’imaginer des alliances aussi improbables que nécessaires avec d’autres cultures et d’autres êtres terrestres. Et enfin, partir pour une extraordinaire expédition, celle de recréer des récits fondés sur d’autres mythologies pour découvrir et explorer de nouveaux horizons.

Ce que les trois acolytes nomment collapsosophie vient en renfort de la collapsologie et s’évertue simplement à vous outiller pour ne pas perdre la raison. La proposition de ce livre est d’accorder simultanément autant d’importance à ce qui se passe à l’extérieur (matériel et politique) qu’au chemin intérieur (spirituel) car ce dernier a un impact extérieur. Il faut nous reconnecter à notre nature sauvage et à notre statut de mortel (humilité), c’est-à-dire à quelque chose qui nous dépasse. Pour que la survie soit possible nous aurons besoin de tout le monde. Il y a un certain irénisme à avancer cela, mais il est assumé par les auteurs.

Les luttes des années à venir se situeront autour des lieux où certaines personnes ont décidé de redevenir terrestres, de se poser pour trouver un territoire et le défendre. Cet acte de rébellion dans l’« espace aérien » moderne implique pour les terrestres d’entrer en résistance contre tout ce qui détruit et brise les liens qui rattachent à la Terre.

Entre luttes et alliances, entre résistance et résilience, des milliers de collectifs voient le jour et s’activent à restaurer les rivières et les sols pollués, produire une nourriture saine, faire demeure, prendre soin des autres, enseigner et s’organiser différemment. D’autres luttent pour réduire les inégalités et les injustices, ou contre l’hydre capitaliste et la finance internationale. D’autres encore, tels de véritables laboratoires, mettent en place des espaces de créativité (ZAD, zones à délirer, zones à décomplexer…) pour innover, explorer, inventer d’autres manières de survivre et de vivre, de récupérer les savoirs des anciens et les mémoires sociales des périodes sombres (les personnes qui ont vécu des guerres, des migrations, etc.)

Il y a trois dimensions à ce que Joanna Macy appelle le Changement de Cap. La première s’inscrit dans les actions et les luttes destinées à ralentir ou stopper les dégâts causés à la Terre, aux écosystèmes, aux communautés et aux personnes fragiles. Il s’agit de l’activisme, spectaculaire ou discret, comme on l’entend habituellement. La deuxième regroupe l’analyse et la compréhension de la situation actuelle (collapsologie) et la création d’alternatives concrètes (écovillages, villes en transition, économies alternatives, agroécologie, etc.). Enfin, la troisième dimension est celle d’un profond changement de conscience, d’un changement intérieur. L’une n’est pas plus importante qu’une autre. Il nous faudra les trois simultanément.

A l’issue de ce long résumé au plus près du texte initial, je vous engage vivement à lire ce livre. Bien sûr on peut penser qu’il manque une réflexion politique plus globale que celle des petites communautés. Mais ce reproche me semble passer à côté du livre. Il me semble que si de nombreuses personnes avaient le niveau de conscience et de réflexion que propose le livre, les choix politique seraient bien plus faciles.