Politique carcérale : la sécurité et la réinsertion ont un prix

Depuis hier et l’attentat, j’entends tout et n’importe quoi sur ce sujet. Je me suis dit qu’il fallait faire un post simple parce que c’est un sujet important. La politique carcérale n’est pas un sujet vendeur pour les élus sauf pour faire de la démagogie. Pour les citoyens que nous sommes, c’est loin de nos préoccupations et on a tendance à ne voir que le coût. Personnellement, je vois aussi que si on ne s’en occupe pas de manière intelligente on prend des risques sérieux pour l’avenir qui n’est déjà pas forcément rose. Et je préfère que la politique soit efficace même si ça doit me coûter un peu plus cher en impôt. Là c’est de l’argent dépensé utilement.

Lorsqu’on parle de prison il vaut mieux avoir les chiffres en tête. Rapidement parce que ça coûte de l’argent. De 100 à 300 € par jour donc de 36500 à 109 500 € par an et par prisonnier. Surtout quand on parle d’embastiller tous les fichés S. Au delà du fait que cela soit contraire à la loi fondamentale (ils font une modification radicale de nos institutions) ils sont 20 000 dans le fichier et pour les questions de sécurité intérieure ils sont 10 000. Compte tenu de ce que j’entends et sachant qui ils sont (des gens potentiellement dangereux) c’est la la solution à 109 000 par an qui s’impose. C’est donc une proposition à 1 milliard. Les politiques ne sont pas vraiment gêné quand c’est l’argent des autres. De toute façon on ne pourrait pas parce qu’il manque déjà 10 000 places et qu’on n’a que 2500 places très sécurisées. Les mettre avec les détenus de droit commun permettrait juste de radicaliser tout le monde. Explosif.

1 milliard c’est précisément la somme qu’il manque déjà. Nous allons le voir. Sans compter celle de nos valeureux députés. En fait, il y a peu d’informations sur la question à part le livre blanc sur l’immobilier carcéral et il faut lire 140 pages pour se faire une idée en triant les infos et le recoupant.  Donc comme je suis serviable je vous fais une petit topo. Parce que nous avons besoin d’éléments pour avoir un véritable choix démocratique.

L’administration pénitentiaire en bref c’est :

  • 2,8 milliards d’euros de budget annuel (hors pensions). 3.5 de budget total
  • 250 000 personnes prises en charge par l’administration pénitentiaire
  • Près de 80 000 personnes sous écrou mais 70 000 réellement en prison et 170 000  personnes suivies en milieu ouvert
  • 188 établissements pénitentiaires
  • 103 services pénitentiaires d’insertion et de probation (SPIP)
  • Plus de 39 000 agents dont près de 28 000 personnels de surveillance et 5 000 personnels des SPIP (services pénitentiaires d’insertion et de probation)

Il manque énormément de surveillants si on veut faire un travail correct. Ils ne sont que 28 000.  En France le ratio est de 2.4 prisonniers par surveillant. Il en faudra au minimum 10 000 de plus pour revenir dans la moyenne européenne (1.8). Ca fait au minimum 600 millions à ajouter immédiatement.  C’est un choix. On ne peut pas à la fois râler contre la radicalisation en prison, le manque de réinsertion ou les agressions de surveillants et laisser se dégrader la situation.  Au passage les salaires sont en plus assez bas. Je ne sais pas si j’aurais envie de risquer ma peau tous les jours pour 1600 € net par mois. En plus il va falloir en recruter énormément et rapidement et on va avoir du mal. Comme il n’y a pas assez d’entretien et de suivi on est bien au milliard annoncé plus haut.

Nos prisons sont trop vétustes.

Un autre problème est que 120 des 188 établissements, soit 2/3 des établissements, ont été construits avant 1920 et comme le budget d’entretien est trop faible ils se dégradent rapidement.  Il est probable qu’une grande partie des 17 000 places prévues pour 3,7 milliards d’€ (p107) d’ici 2027 ne servent qu’à remplacer le parc vieillissant qui n’est plus aux normes et devient inutilisable. Au passage comme il faut des surveillants. On a prévu 13 000 embauches sur plusieurs années et le budget supplémentaires sera de 700 millions par an.

Pour faire simple il manque d’ores et déjà 1 milliard sur cette mission de l’État . Plus si on veut réellement réinsérer et déradicaliser. On le verra plus bas.

Construire des prisons, ça prend du temps

Par ailleurs, il n’y aura pas de solution miracle rapidement. Il faut en moyenne 6 ans (c’est un minimum) pour construire une prison (voir livre blanc). Même si on décide de s’y mettre aujourd’hui il faudra attendre 2025 pour avoir des solutions.

– Il faut en moyenne 10 hectares pour une maison d’arrêt et et 2 hectares pour un quartier de préparation à la sortie.  10 hectares d’un seul tenant, ça ne se trouve pas comme ça. Et dans le grandes agglomérations c’est pire car il faut ajouter le foncier. 150 000 € l’hectare en moyenne dans les grandes agglomérations. L’État a beaucoup de mal et il sera en retard sur le programme annoncé. C’est une certitude.

Il y a aussi des différences de coût énormes entre un centre de détention et une centrale pénitentiaire. Le coût d’un prisonnier est 100 € par jour dans les premières et de 300 € dans les secondes. C’est le prix de la sécurité des prisonniers difficiles. Par jour ce n’est pas spectaculaire mais à l’année ça fait 36 500 €  par prisonnier dans le premier cas et 109 500 dans le second.  Et là on comprend que les juges qui eux aussi sont en sous effectif et gestionnaires de pleins de contraintes hésitent. En plus pour les seconds on n’a que 2500 places. Beaucoup trop peu d’ailleurs car on se retrouve à mélanger ses personnes dangereuses aux prisonniers de droit commun.

On brade la politique carcérale

De coup,  la tentation est grande de mettre en place des peines alternatives comme le « bracelet » qui ne coûte que 12 € par jour. Et là on comprend les 170 000  personnes suivies en milieu ouvert.  On ne cherche pas à sanctionner et à réinsérer. On cherche à faire des économies parce que l’État ne donne pas réellement les moyens parce que ce n’est pas porteur électoralement. Les gardiens n’y sont pour rien. Ils subissent et sont souvent victimes d’agressions.

Pour les bracelets, si une partie de la différence est investie dans le suivi médico-éducatif et la réinsertion ça peut valoir le coup. Si c’est pour livrer les délinquants à eux-mêmes beaucoup moins.

Il faut obligatoirement penser à la réinsertion

Le taux de récidive en France est de 59%. Il est de 20 % en Scandinavie. On a donc une deuxième chance de payer cher le mauvais travail de réinsertion. Comme je sais compter il vaut mieux payer une fois par exemple 50 000 € pour un prisonnier avec un probabilité de récidive de 20 % (ça fait un coût total de 60 000 € en espérance mathématique) que 40 000 € avec une récidive de 59 % (ça fait 63 600 €). On ne fait que différer le prix du mauvais travail sur le gouvernement suivant et on dégrade le quotidien des français. C’est ballot. Franchement ça mérite une réflexion globale et ça se calcule et il faudrait y réfléchir.  En France il n’y a pas beaucoup d’accompagnement et ce manque d’accompagnement se traduit en « sorties sèches » : 80 % des détenus français quittent la prison sans même que leur pièce d’identité n’ait été renouvelée ou qu’une procédure pour l’accès aux droits sociaux n’ait été lancée. Le résultat est que sans suivi, 63 % des sortants de détention y retournent dans les cinq ans.

La politique carcérale n’est pas un sujet vendeur pour un élu. Sauf pour faire de la démagogie. Or à force de ne pas mettre le prix pour cette fonction essentielle de la société on aggrave la situation. Il est illusoire de penser pouvoir vivre dans un pays peuplé de bisounours et de gens tous honnêtes. On ferait bien de mettre le prix dans cette fonction régalienne de l’État pour ne pas mettre nos concitoyens en danger. Et on ferait bien d’évaluer la manière de dépenser au mieux nos impôts.

Certains vont dire qu’ils faut arrêter de mettre en prison parce que ça coûte cher et ça ne marche pas. C’est bien gentil mais on dit quoi au citoyen honnête. D’autres vont dire qu’il faut plus de sécurité et sévérité. C’est bien gentil mais en général c’est celui qui râle aussi sur sa feuille d’imposition. Il faut donc un équilibre et aujourd’hui on est loin du compte essentiellement parce qu’on n’accepte pas de mettre l’argent nécessaire.

Et ce raisonnement est aussi valable pour la justice dont le budget est bien trop bas ainsi que pour la police et la gendarmerie. Il n’y a qu’à voir notre position dans les classements internationaux. On est en queue de peloton. Mais là aussi on recule parce que ce n’est pas vendeur électoralement.  J’essaierai de faire un autre post.