La collapsologie pour les nuls

« Comment tout peut s’effondrer[1]», « De quoi l’effondrement est-il le nom ? [2] » « Le plus grand défi de l’humanité[3] ». « Devant l’effondrement[4] »… Les ouvrages de vulgarisation traitant de la possibilité du collapse, l’effondrement de notre civilisation, se cumulent de jour en jour sur les étals des librairies. Parallèlement aux publications destinées au grand public, les rapports officiels (GIEC, HCC, OCDE, IPBES, etc.), les divers travaux universitaires se multiplient et sont repris par les médias grand public[5].  Cette année, dans les médias écrits, il y a eu plus de 650 articles sur le sujet  depuis le début de l’année contre moins de 100 l’an dernier et à peine une trentaine les années précédentes.  Plus important encore : des dizaines de groupes sur les réseaux sociaux et des chaînes You Tube dédiées à la collapsologie[6] se développent, montrant par là même, le désir de s’informer des citoyens et d’échanger sur ce sujet. Les groupes les plus actifs comme « la collapso heureuse » comptent jusqu’à 20 000 membres. Pourquoi ? Parce que le sujet est impactant émotionnellement. Pour décrire ces réactions émotionnelles deux mots sont apparus. La solastalgie qui constate la dégradation de l’environnement et suscite un mélange de tristesse colère et dépression et l’éco-anxiété qui désigne l’angoisse ou la tristesse liées aux dégradations futures de la planète.

On peut lire des travaux et des avis très contrastés sur la collapsologie. Pour certains, elle procède de réflexions lucides faites par des personnes très documentées. Pour d’autres, il s’agit des réflexions millénaristes et sectaires de bobos en mal de sensation. Mais il y a un mélange entre le discours de ceux qui produisent ce savoir et ceux qui le reçoivent et entre ce que disent réellement les gens et nos propres projections sur ce sujet.  Pour y voir plus clair je vous propose une petite présentation très simple.  « Pour les nuls » pour paraphraser le titre d’une collection de livre.

Le constat

Nous vivons dans un monde physique et biologique qui possède deux types de ressources. D’une part les ressources renouvelables. D’autre part, les ressources non-renouvelables. Dans ce monde, il y a des équilibres naturels à ne pas rompre pour ne pas perturber le système terre. On parle de seuils à ne pas dépasser. L’emballement climatique en est un et les travaux du GIEC sont fortement relayés. Mais il y a aussi les problèmes de biodiversité, du cycle azote phosphore ou encore les problèmes de pollution.

– Pour les ressources renouvelables, il s’agit de ne pas dépasser la biocapacité (ou capacité porteuse) de la planète. Si on dépasse cette capacité annuelle de renouvellement, on dégrade le futur. Pour prendre un exemple simple, chaque année les poissons se reproduisent et évoluent en fonction des ressources dont ils disposent dans le milieu naturel. Si on pêche plus de poissons que leur capacité de reproduction, on va diminuer la population et les réserves halieutiques vont fondre voire disparaître. C’est valable, pour le bois, la production agricole, le gibier et tout un tas de ressources renouvelables. Si on limite le prélèvement en dessous du taux de renouvellement on n’a pas de problèmes particuliers.

Pour les ressources non-renouvelables on dispose d’un stock. On peut éventuellement l’utiliser jusqu’à épuisement. Comme pour un pot de confiture par exemple. Quand il n’y en plus, il n’y en a plus. Cependant contrairement à ma confiture, l’exploitation d’un stock de ressources non renouvelables n’est pas linéaire. L’exploitation d’un gisement croît lentement puis passe par un maximum de production qui correspond à la moitié du stock total. On peut l’expliquer mais ce n’est pas l’objet ici. Ensuite on prélève de moins en moins chaque année. On obtient donc une courbe en cloche qui matérialise l’exploitation annuelle. On la désigne sous le nom de pic d’Hubert. C’est valable pour le pétrole, le gaz, le charbon et tous les minéraux ou terres rares qui sont utilisés dans l’économie mondiale pour produire des richesses. Jusqu’à présent, nous étions loin des pics d’extraction et nous n’avions pas à nous soucier de ces questions. Mais les pics convergent et approchent. D’ailleurs, pour certaines ressources ils sont passés. On assiste donc au renouvellement des réflexions sur le sujet car du coup le temps presse.  Le recyclage et la circularité dans l’économie sont nécessairement limités. Philippe Bihouix l’expose très bien dans un ouvrage de vulgarisation sur les low-tech[7].

La production de richesse est très dépendante des ressources et de l’énergie. Pour l’instant le découplage est faible. On n’arrive pas à diminuer la consommation d’énergie. Pour déplacer un objet, plier un forme, obtenir une transformation moléculaire, exploiter un champ ou construire un bâtiment il faut de l’énergie. Or pendant très longtemps, les économistes ont considéré que l’énergie n’expliquait qu’une faible partie de la production de richesse. On estimait cela à environ 10 %. On désignait cela par le théorème du Cost Share. Le reste était dû à l’accumulation de capital, de travail et au progrès technique.  Des travaux récents ont réévalué le poids des ressources dans la création de richesse. On peut citer notamment un article de Gaël Giraud et Zeynep Kahraman[8] qui prolonge les résultats de David Stern[9]. Le PIB, la création de richesse, c’est d’abord et avant toute chose de la consommation d’énergie et de ressources. De l’ordre de 60 % à 70 %.

Le mix énergétique mondial est essentiellement composé de gaz, de pétrole et de charbon (autour de 85 %) qui émettent du CO2 lorsqu’on les brûle. La consommation induit nécessairement une production de CO2 et l’utilisation de ressources non-renouvelables en quantité importante. L’extraction de gaz, de pétrole ou de charbon nécessite de l’énergie. Beaucoup et de plus en plus. Au début du siècle, on récupérait 100 barils de pétrole pour un baril investi. Aujourd’hui c’est moins de 10.  Comme la lutte contre le réchauffement climatique nécessite une réduction des gaz à effets de serre (GES), il faut utiliser moins d’énergie fossile. Par voie de conséquence, cela induit presque nécessairement une réduction de la richesse produite à l‘échelle mondiale.

Le lien entre activité humaine et émission de GES est clairement établi. C’est pour cela qu’on parle d’anthropocène. Les énergies renouvelables n’ont pas le potentiel pour se substituer à ces 85 %. Historiquement l’homme a utilisé le vent, le feu, ou la force motrice de l’eau. S’il a opté pour des énergies fossiles, c’est pour la praticité et la densité de ces dernières.

-Ces éléments pré-cités ont un  impact important, sur la pollution et les écosystèmes (on parle de 6e extinction de masse). Ces dégradations fonctionnent comme des boucles de rétroaction positive. Elles alimentent à leur tour des dégradations futures. Dans les scénarios prospectifs du GIEC, on documente des pollutions, des pics de chaleur et des pénuries d’eau qui peuvent conduire à des baisses importantes des rendements agricoles et même compromettre les conditions d’existence dans certaines parties du monde.

Le Giec donc alerte sur les conséquences climatiques. Il nous intime de moins consommer d’énergie. Or consommer moins d’énergie c’est moins de richesse produite et consommée dans le système technique actuel.

Mais notre système économique est conçu pour la croissance. Notre solidarité est financée par les impôts qui pour une bonne part sont assis sur la consommation et la production. Arrêter la croissance c’est donc compromettre nos modèles économiques. Or à cause de l’énergie et pour d’autres problèmes structurels, la croissance va diminuer voire disparaître. La démographie (le vieillissement modifie la consommation et la réduit; Il modifie aussi la structure de la population active) est moins favorable. L’innovation (pas de véritable révolution industrielle car les inventions produisent moins d’activité et les nouvelles techniques détruisent les emplois) a moins d’effet. Le revenu disponible (l’austérité contracte les revenus et donc la demande) se contracte. On pourrait ajouter les effets de la pollution, le plafonnement des performances éducatives et bien d’autres phénomènes.

Nos sociétés sont aussi devenues complexes et interdépendantes. Si on cumule l’ensemble des éléments énoncés précédemment et qu’on les combine, on peut imaginer un effondrement de nos sociétés. En effet les sociétés complexes et développées sont solides jusqu’à un certain point. Au delà de ce point de bascule (tipping point) elle peuvent connaître un changement d’état brusque. Cette idée exprimée par les collapsologues est issue des travaux sur la stochastique et les systèmes complexes.

L’hypothèse collapsologique

Le mot collapsologie est composé de collapse (effondrement en anglais) et de logos qui se réfère au savoir ou à l’étude. La collapsologie serait donc la science de l’effondrement. Mais qu’est-ce qu’un effondrement ? La définition donnée par Yves Cochet est la suivante : « Appelons « effondrement » de la société mondialisée contemporaine le processus à l’issue duquel les besoins de base (eau, alimentation, logement, habillement, énergie, mobilité, sécurité) ne sont plus fournis à une majorité de la population par des services encadrés par la loi.[10] » Mais nous pensons qu’il y a des effondrements et pas un effondrement. Certains acceptent le mot collapsologie et d’autres non.

Une fois qu’on a accepté que cette hypothèse a une probabilité suffisante d’advenir, il paraît important d’en faire un objet d’étude et de réflexion documentée et il convient d’en préciser les contours. Pour cela on va étudier à la fois ses mécanismes d’occurrence et les conséquences possibles. On a pour ce faire deux types de modèles. D’une part les modèles analytiques et rétrospectifs qui documentent des effondrements passés (Ile de Pâques, société Romaine, etc.) et on essaie de voir s’il existe des critères récurrents. Pour faire un classement sommaire, on peut ranger dans cette catégorie les ouvrages de Tainter, Diamond ou Orlov. Le premier met en avant, la trop grande complexité des sociétés et les rendements décroissants des organisations. Le second met en avant, les ressources, les aléas climatiques, l’hostilité des voisins et les problèmes d’échanges économiques, voire les pandémies. Le dernier considère que l’effondrement passe par 5 étapes. D’abord un effondrement financier, ensuite un effondrement commercial jusqu’à la perte de l’état et des solidarité. Il considère que l’effondrement est complet quand la barbarie atteint le stade où la simple humanité et l’attention aux plus fragiles a disparu. il y a d’autres

D’autre part, il y a les modèles prospectifs qui dessinent des scénarios du futur.  On peut y ranger les modèles comme celui de Meadows ou comme le modèle Handy, dit modèle de la NASA. Il s’agit de voir les conséquences pour la population. Il ressort de ces modèles que la décroissance et l’effondrement semblent inéluctables. Surtout si on intègre la question des ressources et des pollutions. L’idée qui émerge du second modèle est que la réduction des inégalités permet de limiter les conséquences néfastes de cet effondrement. Il faut ajouter qu’ils parlent peu du climat mais c’est une contrainte supplémentaire.

Intense ou modéré, rapide ou lent ?

Il est presque impossible de répondre à cette question par la modélisation mathématique. Il y a trop de paramètre et une très grande sensibilité de certaines variables. Il y a aussi le PFH. Le fameux « putain de facteur humain » qui fait que les comportements humains sont assez difficiles à prévoir. On ne sait pas si la compétition ou la coopération l’emportera. C’est plus de l’ordre de l’intuition de la part de ceux qui pronostiquent une vision. Ugo Bardi formule l’hypothèse d’une falaise de Sénèque, c’est à dire d’un effondrement rapide aux conséquences importantes. D’autres pensent que nous grillerons à petit feu (Jean Jouzel) et que l’effondrement sera très lent. De ce fait il est important de dessiner des scénarios très différents car les mesures à prendre ne sont pas absolument pas les mêmes. Dans le cas d’une érosion lente, on dispose de temps pour atténuer les conséquences. Dans le cadre d’un effondrement rapide et sévère, on peut imaginer des réponses plus coercitives et martiales. En tout état de cause, il faut hiérarchiser. Qu’est-ce qui est facile à faire ou difficile ? Qu’est-ce qui est rapide ou lent ? Qu’est-ce qui a un fort impact ou un faible impact ? Qu’est-ce qui est onéreux et qu’est-ce qui l’est moins ?

L’impact sur le public.

Evidemment ces questions sont effrayantes. Cela nous renvoie à notre angoisse de mort. Nous l’avons déjà évoqué avec l’Obvéco. Les gens nous parlent de mort et de finitude. C’est précisément parce que la question est impactante qu’il convient de la traiter avec la plus grande prudence et le plus objectivement possible en n’oubliant pas le travail sur soi. Il y a une forme de dramatisation dans la communication sur ces sujets. Parfois de l’exagération face une situation qui est quand même très grave. Ils y a de nombreux problèmes à traiter.  Mais la grande force de la collapsologie est d’être un mot obus qui marque les esprits et oblige a réfléchir à ces questions essentielles.

 

 

 

[1] SERVIGNE P., STEVENS R. (2015), Comment tout peut s’effondrer. Petit manuel de collapsologie à l’usage des générations, Seuil, 304 p.

[2] DUTERME R. (2016) De quoi l’effondrement est-il le nom ?, Éditions Utopia, 137p.

[3] BARRAU A. (2019) Le plus grand défi de l’humanité, Michel Lafon, 144p.

[4] COCHET Y. (2019) Devant l’effondrement – Essai de collapsologie », Les liens qui libèrent, 252 p.

[5] Le journal Le Monde a par exemple à l’été 2019 rédigé une série d’articles intitulée « Vivre avec la fin du monde »

[6] Le mot collapsologie est formé de collapse (effondrement) et de logos (savoir) et désigne la science qui étudie les possibilités d’effondrement de nos civilisations

[7] “lâge des Low-tech” Seuil

[8] How Dependent is Growth from Primary Energy? The Dependency ratio of Energy in 33 Countries (1970-2011)
https://halshs.archives-ouvertes.fr/halshs-01151590

[9] The Role of Energy in Economic Growth USAEE-IAEE Working Paper No. 10-055

[10] « L’effondrement, catabolique ou catastrophique ? »  Institut Momentum, Mai 2011