la collapso : kezako(*) ?

(* On dit « Qu’es aquò ? » en occitan  cela signifie qu’est-ce que c’est ?)

Pourquoi c’est article ?
La collapsologie
est le sujet à la mode dans la sphère médiatique. Chaque journal ou magazine veut son reportage. Plusieurs événements récents m’ont conduit à écrire ce post. Notamment des demandes d’interviews. Quand j’ai un journaliste en ligne, je lui ai fait remarquer que 90 % des collapsonautes vivaient comme Monsieur-Tout-Le-Monde et qu’il n’y avait pas grand-chose de spectaculaire. Ils apprennent et tissent des relations dans leur entourage. C’est d’ailleurs  mon cas et je ne suis clairement pas le candidat idéal pour faire des images. Je refuse donc. Mais le problème est qu’ils font de la télé. Régulièrement, on me demande si je connais un type qui est passé de jeune cadre dynamique à éleveur de chèvre dans le Larzac. Ou si je peux montrer un jardin en permaculture ou un survivaliste. Idéalement il faudrait que la personne soit « visuelle ». Si c’était moi, il faudrait que je vive dans une yourte au milieu des bois et des chèvres sans eau courante et électricité, avec des toilettes sèches et un bout de jardin. J’ai des amis sympas qui vivent comme ça et je suis fan mais ils sont peu nombreux et représentatifs.  Je je leur fais remarquer que ce qu’ils veulent filmer ne correspond pas à la réalité. Ou à une infime partie de la réalité. En fait il devrait surtout voir les portraits de Cyril Dion dans « Demain ». Les types interviewés sont assez représentatifs de ce que doit le mouvement sans que les gens mobilisent pour autant cette terminologie. On a une étude sur 1600 personnes. Le collapso est une personne très diplômée et très structurée qui parle d’écologie mais aussi d’inégalité, de philo ou de spiritualité et de coopération. Il agit dans sa ville, sans que cela soit spectaculaire. De nombreux « collapso  » connaissent le sujet de l’écologie depuis longtemps. Ils ne sont pas tous d’accord avec le terme collapso d’ailleurs. On les a mis dans la catégorie des collapsos par facilité. Pour ce qui concerne les changements de vie, on a plus de gens issus des années 70-80 qu’aujourd’hui quand on croisse les données de l’enquête.  Par ailleurs, se planquer dans les bois ne sert à rien. Déjà il faut ensuite de l’essence pour les déplacement et aller en ville. Ensuite, je ne pense pas qu’en cas d’effondrement, on puisse garder son « isolat » tranquille.   Il faudra apprendre à coopérer et il faut être résilient collectivement.   J’insiste sur le fait que filmer un « allumé radical » (ils ne le sont pas mais c’est ce qui va ressortir visuellement des images) n’était pas de l’information car ce n’est pas représentatif de la réalité.  C’est comme si je faisais un portrait des musulmans de France avec un type avec barbe, qami et  trois femmes en burqa autour de lui, en lui laissant tenir un discours extrémiste. Ça existe mais c’est marginal et ce n’est pas représentatif. Traiter le sujet de la sorte ce n’est pas du journalisme. Mais le proposer autrement demanderait du temps et de l’argent qu’ils n’ont pas. Ce n’est pas leur faute. Ils sont généralement honnêtes et pleins de bonne volonté. C’est plutôt lié à ce que Debord appelle la Société du Spectacle. Je trouve les propos de Debord radicaux mais au moins ils me permettent de penser et de prendre du recul. Ensuite, c’est aussi la faute de ceux qui acceptent ce biais et jouent le rôle de figurant pour avoir leur quart d’heure de gloire warholien. Mais ils se trouve que j’ai fait de l’éducation à l’image et que je connais le résultat. On avait monté un reportage sur les banlieues de deux façons différentes avec la même voix off et le même texte. Dans un cas on illustrait avec des jeunes qui rigolaient assis sur un banc et dans l’autre avec une personne plus âgée un peu dure avec un chien qui aboyait durant tout le reportage pendant que des jeunes faisaient les cons un peu plus loin. Le résultat était que dans un cas on trouvait la banlieue cool et dans l’autre anxiogène.  Donc le choix de l’image conditionne la réception du contenu.

Le collapse kézako ?

Le mot collapsologie est composé du mot collapse (en anglais ou latin, cela signifie s’effondrer ou tomber en un seul bloc) et du mot logos qui signifie savoir. Ce néologisme est né sous la plume des auteurs du livre  « Comment tout peut s’effondrer : une introduction à la
collapsologie. » Cela signifie donc que c’est la science de l’étude interdisciplinaire de la possibilité d’un effondrement de nos civilisations thermo-industrielles basées sur l’exploitation des énergies fossiles.

Schématiquement les différents auteurs identifient 5 potentiels facteurs d’effondrements car ces problèmes n’ont aucune solution satisfaisante.

  1. Facteur énergétique et la déplétion des ressources :
    il s’agit de l’épuisement des différentes ressources non renouvelables. Il y a l’énergie et les minéraux comme le phosphate. Les conséquences, du fait de la diminution du stock disponible, sont le renchérissement de ces ressources et, du fait de leur méthode extractive et de leur consommation, la détérioration globale de l’environnement.
  2. Facteur de l’effondrement de la biodiversité :
    il s’agit alors de la détérioration globale du vivant : appelée 6ème extinction de masse par les scientifiques. Quelques chiffres : 75% des insectes volants ont disparu en Allemagne. Dans le monde, 50% des récifs coralliens ont disparu dans le monde en 30 ans. Les conséquences de l’effondrement de la biodiversité sont, entre autres, l’érosion des terres, la diminution des eaux propres, la diminution de la fertilité des champs etc..
  3. Facteur climatique : le réchauffement climatique et son origine humaine. On désigne cette période où l’homme agit sur l’environnement comme période de l’anthropocène.  Les conséquences sont largement connues : un réchauffement de la température de la terre de plus de 4°C par rapport au niveau préindustriel impliquerait une chute de la population humaine à 1 milliard d’individus selon certaines études. C’est une estimation moyenne. On prévoit aussi l’augmentation de la récurrence et de la gravité des phénomènes climatiques extrêmes (canicules, tornades, cyclones, inondations etc..)
  4. Facteur économique : les volumes de ressources consommées notamment pétrolières sont corrélés avec la croissance économique. Les études récentes (Giraud Karhaman par exemple) insistent sur le rôle de l’énergie dans la création de richesses.  De plus, de manière globale de nombreux économistes prédisent une crise économique de plus grande amplitude que celle de 2008 du fait du niveau d’endettement des agents privés et publics favorisé par les
    politiques monétaires hétérodoxes (Quantitative easing notamment).
  5. Facteur politique : la déstabilisation des régimes et structures politiques du fait de la raréfaction des ressources et du changement climatique peut être importante.

Pris isolément, ces facteurs sont assez graves. Combinés, ils peuvent être redoutables et créent des boucles de rétroactions et des cercles vicieux.  Il y a aussi de nombreuses questions pour savoir quel est le problème le plus grave. En fait, tous car ils s’alimentent mutuellement. Les données que collectent les scientifiques sont inquiétantes. Il est nécesessaire dans tenir compte.   Les trois personnes les plus connues en France sur ces théories, sont Pablo Servigne, Jean-Marc Jancovici et Nicolas Hulot. Il y a ensuite des gens comme Gaël Giraud, Dominique Bourg, Cyril Dion, Yves Cochet ou d’autres. L’appel des marches pour le climat a renforcé l’intérêt pour la question.

Il y a une série de travaux sur ces questions. Le rapport le plus connu est celui du club de Rome. La dernière actualisation de ce modèle est lisible ici.

Je rappelle qu’il y a deux hypothèses. Un effondrement rapide problématique (sur une dizaine d’années) et un effondrement plus lent à l’échelle d’une vie (entre 50 ans et 100 ans).

Même si nous connaissons un effondrement rapide, cela sera très lent à l’échelle d’une vie et on ne retourne pas à l’âge de pierre ou à la bougie. On affrontera les problèmes de limitation des ressources avec la connaissance accumulée depuis des décennies. Et ça reste une hypothèse de travail. Ensuite si on regarde le fameux modèle de Meadows, se projeter en 2050, nous renvoie au confort des années 60 (ou si on est pessimiste au confort du début du 20e siècle). Sauf qu’on a plus de connaissances sur plein de sujets.

Ce n’est pas l’âge de pierre. Et présenter les gens comme des types qui croient à la fin du monde est tout sauf sérieux. C’est la fin probable de notre société de consommation et de gaspillage. Pas la fin du monde.

 

L’état d’esprit des chercheurs sur le sujet
La plupart des gens réfléchissent à la question comme on réfléchit à des plans « climat » ou des plans de mise en sécurité. Penser les catastrophes permet parfois de les éviter. C’est le fameux « catastrophisme éclairé » de Dupuy.

En tout état de cause, on ne peut pas avancer une date de l’effondrement ou dire s’il a commencé ou non.  On ne pourra le dire que rétrospectivement. Sinon, c’est à peu près aussi fiable que l’astrologie.

Pas de date précise donc. Juste des échelles de temps qui sont généralement autour de la dizaine d’années.  Entre 2030 et 2050. Et 10 ans dans une vie, c’est long. Perdre de l’énergie pour rien alors qu’on en aura besoin quand cela arrivera (et si ça arrive) ne me paraît pas raisonnable. Ensuite isolément on ne pourra pas se sauver. Il faut convaincre la société dans son ensemble et les décideurs publics d’adopter une démarche collective. Et pour ça, il vaut mieux avoir solidement travaillé la question. On peut juste établir des exercices de pensée fondés sur des hypothèses et essayer d’établir des probabilités d’occurrence. Et c’est déjà pas mal. En tout cas, il faut être modeste. Il a deux choses qui émergent des travaux :

  • Il faut respecter les limites de la planète car chaque dépassement aggrave la suite. (c’est la capacité porteuse).  Plus le dépassement est sévère, plus la suite est difficile. On sait ça depuis longtemps en écologie (la science, pas le truc politique).
  • La réduction des inégalités permet d’améliorer la réponse des sociétés à cette question. C’est ce que dit le modèle HANDY, qui est connu du grand public sous le vocable de modèle de la NASA à cause ou grâce à des petites vidéos de ce type.

 

Comment ces théories sont reçues ?
À partir de ce constat établit par des scientifiques, les comportements sont idiosyncratiques (variables selon les individus). Certains sont choqués et tétanisés. D’autres acceptent l’augure des travaux et entament une démarche d’atténuation de leur comportement plus ou moins importante. Seules les démarches radicales semblent intéresser les journalistes. C’est très dommage. Certains vont préférer se focaliser sur l’approfondissement des connaissances scientifiques.  D’autres vont vouloir étudier l’agriculture ou la permaculture ou encore les techniques lowtech ou de débrouille. Ils cherchent à améliorer leur sobriété. D’autres enfin, vont vouloir approfondir les aspects psychologiques, philosophiques, politiques ou même spirituels de ce diagnostic.  Une partie est contre le nucléaire (les plus nombreux) et une autre le considère comme nécessaire à la transition (c’est mon cas même si je ne sous-estime pas les dangers qui sont réels). Une partie est très marquée à gauche (les plus nombreux) une autre partie à un positionnement différent. On a une galaxie très riche de réactions et on ne peut pas résumer le phénomène en filmant un seul type d’individus qui n’est pas forcément représentatif.

Il n’ y a pas de portrait type du collapsologue. Il y a au moins 3 familles et toute une galaxie de réponses dans le comportement et le positionnement idéologique. Les collapsonautes qui atténuent leur émissions en modifiant leur comportement. Les collapsonautes qui changent radicalement ( peu nombreux). Les collapsologues pour qui c’est une démarche scientifique et un objet d’étude.

En tout cas, cela a généralement suffisamment s’impact sur la vie des personnes, pour que  :

  • ils aient en vie d’en parler avec des gens qui pensent comme eux (pour confronter des points de vue),
  • ils aient envie d’approfondir leurs connaissances
  • ils aient envie d’en parler à leurs connaissances et à leur entourage.

Pour en parler, ils rejoignent des groupes Facebook. Les deux principaux sont transition 2030 pour les aspects techniques et La collapso Heureuse pour les questions philosophiques, ou psychologiques. Pour se renseigner, ils lisent des livres ou regardent des vidéos, ou parcourent des blogs.

Ensuite pour en parler, ils ont deux stratégies dominantes selon leur personnalité. Une plutôt basée sur l’urgence, la peur et la sidération. L’autre basée sur l’empathie, la solidarité ou la coopération. Chacune à ses avantages et ses inconvénients. Je l’avais traitée dans un article.  En tout état de cause, l’urgence ressentie peut conduire à une forme de maladresse dans la communication. Cette analyse a aussi donné lieu à un article.

Pourquoi, observe-t-on une telle inertie des comportements

D’abord parce que les coûts sont immédiats et les gains hypothétiques et futurs. Par ailleurs les techniques d’actualisation financière font qu’une dépense dans le futur vaut un faible investissement aujourd’hui. Plus on prend un taux élevé, moins on veut investir aujourd’hui pour demain.  Ensuite parce que de nombreux mécanismes psychologiques freinent les modifications de comportement. Là aussi je l’avais traité dans un article.  Enfin parce qu’avec les meilleures intentions, on peut faire de mauvais choix. Il faut donc se poser, réfléchir et discriminer les fausses solutions des solutions qui ont plus de potentiel.

Comment réfléchir à cette question

Il est donc urgent de se poser et de réfléchir. Pour cela il faut se demander si le terme est le bon. On pourrait parler d’anthropocène, de climat, de pétrole, etc. il y a d’ailleurs une petite bataille entre les auteurs. ils préfèrent qu’on choisisse celui qu’ils ont repris pour le titre de leurs livres.  On peut aussi se demander si on peut considérer qu’il y a une méthodologie pour penser l’effondrement. C’est le cas de l’article qui est en lien dans les propos qui précèdent. Ensuite on peut imaginer des cas extrêmes comme dans cet article. Penser les catastrophes permet parfois de les éviter. Enfin on peut lire des articles qui contestent l’hypothèse même du collapse. C’est même urgent et nécessaire pour prendre du recul. En outre, en tenant compte de la culture et du rapport au monde on peut questionner la réponse des systèmes religieux ou philosophiques par exemple. C’est le cas de cet article. Par ailleurs, on peut s’interroger avec Bruno Latour ou Dominique Bourg sur le potentiel de recomposition politique de la question. Cet aspect était abordé dans cet article qui résume le livre « où atterrir« .  D’autres livres proposent d’autres approches sur la coopération ou sur l’économie que cela peut provoquer. J’en avais fait une courte sélection pour aider les gens à se repérer.  Personnellement ce qui me passionne, c’est la psychologie et la philosophie dans son versant optimiste. Je suis un indécrottable optimiste. Je pense que si les gens comprennent ils redeviendront raisonnables.  Ce n’est pas pour rien que j’administre avec d’autres La collapso Heureuse.

La collapsologie est d’abord un exercice de pensée qui permet d’analyser et de prévenir les problèmes.

Nous le voyons, cette question assez passionnelle doit se traiter de manière rationnelle et humaine. Et surtout, avec un minimum de recul. Tout comme on le fait quand on met en place un plan de prévention et de mise en sécurité (PPMS) ou qu’on décide d’élaborer un Plan Climat Air Énergie et Territoire (PCAET). Il n’est donc pas étonnant que les travaux les plus intéressants émanent de militaires ou de service de protection civile ou d’urgence. Ils répondent à l’urgence pointée par les climatologues ou les spécialistes des ressources. Tous ces groupes se sont déjà emparés de la question depuis longtemps .

Il ne sert à rien d’affoler les gens. Cela aggrave les problèmes et génère des prophéties autoréalisatrices.

Il suffit qu’on annonce un blocage d’une raffinerie et en très peu de temps, les stations-service sont vides. Les gens ont immédiatement réagi de manière excessive en faisant le plein, conduisant ainsi à une aggravation de la situation.

Finalement cette question est à la fois sérieuse, complexe et passionnante. Elle demande de l’éducation et elle a plus de chance d’attirer des gens réfléchis et des CSP+.  Bien sûr, le côté sombre peut attirer des « allumés » et des gourous qui voudront tirer parti, du côté potentiellement apocalyptique du sujet.

Mais ce n’est pas la bonne approche. Les leaders du mouvement en France ne sont pas des survivalistes individualistes. C’est la spécificité du mouvement français par rapport à d’autres pays. Vouloir accentuer cet aspect, mettre visuellement en image des personnes atypiques donne une image problématique au sujet qui éloigne la possibilité d’élaborer des réflexions pertinentes. Car les images ont toujours plus de poids que les mots.