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Cantepau à Albi : autopsie d’un quartier difficile

Encore des voitures brûlées et un épisode de violence. Quand il y a des problèmes de délinquance, on observe une recrudescence des préjugés qui vont renforcer la discrimination et le séparatisme culturel et mettre en place les conditions d’un cercle vicieux. Les spécialistes ont une vision assez claire de ce qu’il faut faire. Rétablir l’ordre républicain, d’abord. Travailler sur les représentations et conflits pour que les gens se reparlent et coopèrent. Réaffirmer les valeurs de la république et le nécessaire respect de certaines valeurs. Ne surtout pas encourager le communautarisme car on ne fait que mettre un couvercle sur les problèmes et on aggrave la situation à terme. Et cela nécessite fermeté, courage et écoute. Et une action sur le temps long.

 

Un quartier qui n’est pas abandonné, et pourtant

Cantepau, c’est le quartier où j’ai grandi. Une partie de moi-même. J’y ai vécu mon enfance et je m’y suis réinstallé à mon retour sur Albi. Ce quartier est à l’origine de ma conscience politique, sociale et l’origine de ma compréhension des différences culturelles et religieuses et des incompréhensions qu’elles peuvent susciter. Mais j’y aussi appris le respect de la différence. Ce n’est pas la première flambée de violence. Je me rappelle d’un jeune mis en prison pendant des échauffourées liées au ramadan, à qui j’écrivais en cellule il y a quelques années. J’ignore s’il y a cette fois aussi un lien avec le ramadan. On va me dire que le problème est social. En partie mais pas uniquement. Je rappelle à dessein que les écoles sont très bien entretenues. Les enseignants sont extraordinaires d’abnégation. Il y a une super maison de quartier, une bibliothèque (merci à cette porte ouverte sur le monde qui m’a sauvé), une base de loisirs avec stade, tables et barbecues, un stade de foot éclairé jusqu’à tard le soir et des espaces verts et des commerces tout neufs. Il y a aussi la direction du travail, une école de formation de la CCI et Orange. Il y a environ 5 000 habitants et parce qu’on n’a pas le courage de choper 100 à 150 voyous, on pourrit la vie aux 4 900 autres. Le quartier s’islamise et les autres habitants non musulmans ne supportent plus (ou très mal) la différence visible qui augmente. Ce n’est pas un fantasme mais une réalité. J’ai passé quelques coups de fils avant de faire de telles affirmations. Sous couvert d’anonymat (oui je sais, cela en dit long sur la situation), un habitant m’a fait les réponses suivantes : « Pour moi c’est le reflet d’une crise sociale profonde dans les quartiers, cette casse et ces violences. Pourquoi accepte-t-on cela ? Si toute la politique de la ville a échoué depuis des années, il faut se demander pourquoi ? C’est l’occasion de se poser et d’arriver à des solutions. Il n’y a même pas un éducateur de rue… A qui profite le problème ? Est-ce qu’on ne comprend pas le problème ou est-ce qu’on ne veut pas traiter le problème ? Le sentiment d’exclusion dans le quartier, tu le vis. Quand je postule pour un stage, personne ne veut de moi. Pourtant j’ai des diplômes du supérieur. On se sent abonné. Les jeunes encore plus. Le communautarisme, il est là. Les idées progressistes non plus d’assises. Elles ne portent plus. C’est communauté contre communauté. Combien on accorde à l’entretien du parc HLM ? Le parc est ancien et on accorde 15% du budget. On a démoli le pont symbole des problèmes mais cela n’a rien réglé. »

La petite délinquance augmente. Les voyous font des rodéos et les mecs se garent n’importe où en vrac. La situation est telle que des jeunes ont essayé de racketter une classe qui se rendait à la base de loisirs faire du sport. Ils demandaient un droit de passage. Les profs ont refusé heureusement. On croit rêver ! Le pire est que cette situation est connue de tous les décideurs. Il faut dire les choses. « Mal nommer les choses, c’est ajouter du malheur au monde » disait Camus en substance.

Dans ce cas, je crois à la volonté des élus. Il y a des infrastructures. Pourtant ça se dégrade. Parce que j’y ai vécu et que je connais aussi les enseignants des écoles, j’aurais des milliers d’anecdotes à raconter mais elles ne sont pas politiquement correctes et on me dira que « je fais le jeu de « … Et je suis en colère. Mais pour ne pas rester sur la colère, j’ai pris des renseignements.

 

La sécurité est un préalable

Familier des travaux de psychologie sociale et notamment de J. Haidt, je sais que l’autorité, la hiérarchie et le respect est une composante essentielle des sociétés apaisées.  J’ai donc demandé à des spécialistes ce qui pouvait être fait. Commençons par Arnaud Lacheret, docteur en science politique, Directeur la « french arabian business school » à Bahreïn et membre du laboratoire Pacte à Science-Po Grenoble, spécialisé dans les questions de sécurité urbaine. Il a aussi une énorme expérience de terrain (chef de cabinet 3 ans à Rillieux-la Pape et 2 ans à Strasbourg, directeur de cabinet à Epinal pendant 2 ans). Rillieux est la ville qui ressemble le plus à Albi pour ses quartiers défavorisés et pour les moyens d’action possible. Il déplore que face à des phénomènes de violences urbaines en milieu sensible, la recherche ait souvent dénigré les options sécuritaires. Muccielli et sa vision partisane aura fait un tort considérable. L’ordre républicain est le préalable au reste. Voici ce qu’il dit : « Afin de prévenir au mieux les violences urbaines et dégradations, les maires ont la possibilité, sous contrôle de l’Etat, d’installer des caméras de vidéo-protection, commandées et surveillées en direct par des opérateurs pour améliorer les interventions plutôt que de surveiller a posteriori. Ca permet aussi d’établir des preuves solides pour les poursuites et d’éviter que des auteurs de faits ne soient relâchés rapidement faute d’éléments suffisants. L’opinion pense qu’il y a un laxisme de la police et de la justice mais c’est souvent un problème de preuves et de procédures. D’autres outils ont fait leurs preuves. Les caméras portables embarquées par les policiers municipaux qui enregistrent. Ca a fait baisser de 70% les outrages là où ces tests ont pu avoir lieu (à Rillieux-la-Pape pendant ma mission). Là aussi, des preuves dans le cadre de poursuites judiciaires et pour contrôler le comportement des policiers. Il y a aussi les accords avec les policiers nationaux ou les gendarmes. Une fréquence radio commune pour faciliter les interventions et renforts, ça améliore l’action de terrain. Armer la police municipale est une vraie question. C’est possible depuis 20 ans. Le port d’armes est très encadré et il a un effet très dissuasif sur les fauteurs de troubles. En 10 ans, 1 coup de feu a été tiré par un policier municipal. C’était sur un braquage en Île-de-France et ça a sauvé le policier. Résultats similaires avec les brigades canines. Tous ces outils sont parfaitement réglementaires. Ensuite c’est un choix budgétaire quand même. Nous avons eu de vrais succès dans ma commune. Toutes les communes qui acceptent ces principes peu populaires ont pu regagner du terrain et développer des réponses plus efficaces. Gendarmes et policiers ont plus de temps pour les enquêtes et les réponses judiciaires. il ne faut surtout pas hésiter à agir fermement face au communautarisme religieux et ne pas hésiter à utiliser la réglementation en matière d’urbanisme et de sécurité d’accueil du public, notamment dans le cas de salles de prières clandestines. J’insiste sur la nécessité de communiquer et d’expliciter les choix opérés pour améliorer leur acceptation. » Selon lui le retour à l’ordre est le préalable aux opérations éducatives et à la médiation sociale qu’il appelle de ses vœux. Le respect de l’ordre républicain est la base du contrat social.

 

Mais il faut aussi renouer ou créer le dialogue

Il existe de nombreuses méthodes pour renouer le dialogue. Certaines plus efficaces que d’autres. Les élus doivent choisir celles avec lesquelles il se sentent à l’aise et dont on sait qu’elle est efficace. Puisqu’il avait abordé la question sociale, j’ai d’abord interrogé Yves Lusson, intervenant en thérapie sociale formé et supervisé à l’Institut Charles Rojzman : « A l’origine je suis journaliste scientifique et social et communicant public. J’ai notamment été rédacteur-en-chef adjoint de JT pour enfants sur France Télévisions, ou coordinateur de la Convergence citoyenne pour une transition énergétique. J’avais pu constater combien la société était malade de ses divisions. Ce qui se passe dans les quartiers est un symptôme des plus graves. La réconciliation ne se fera pas avec une baguette magique ! Elle ne pourra venir d’en haut, quand bien même les élites auraient un talent particulièrement conciliant. Elle doit passer par un véritable travail de réconciliation avec les autres, avec la réalité, mais surtout avec nous-mêmes. Elle aura un sens, celui de recréer des forces collectives créatives, constructives et démocratiques, à l’intérieur d’une multitude de cellules de guérison citoyenne à même de se démultiplier, et d’être capables de combattre les forces idéologiques destructrices actuellement à l’oeuvre dans la société : replis dans l’entre-soi, tentations totalitaires, marchandisation à outrance, addictions, sociopathies, etc. La Thérapie sociale, à laquelle je me suis formé avec son fondateur Charles Rojzman, est une méthode complètement nouvelle et spécifique qui vise à rétablir la coopération là où il n’y a plus que séparations, divisions et ignorances à cause des tensions et des peurs. Cette formation m’a d’abord amené à faire un gros travail de traversée de mes propres obstacles à être en lien, et c’est précisément ce qui me permet aujourd’hui d’accompagner les groupes à réparer leurs relations. Ainsi, l’une des principales spécificités de notre métier, c’est de savoir créer les conditions pour une transformation des blocages et des violences émotionnelles et relationnelles, permettant l’instauration d’un dialogue conflictuel constructif nécessaire à un authentique vivre-ensemble, en refaisant société ensemble, ce qui est source de fraternisation et de créations collectives. Nous sommes désormais une cinquantaine en France à être formés et supervisés dans nos pratiques par l’Institut Charles Rojzman. Nous sommes sur le pont pour intervenir dans les points les plus chauds ! »

Je connaissais déjà la thérapie sociale et travail de Charles Rojzman. Le livre Vers les guerres civiles-prévenir les haines explicite la démarche. Loin du moralisme stérile il montre que le conflit est une part irréductible de la société. Mais que maîtrisé il est fécond. Qu’on peut retrouver le chemin du dialogue. Il n’hésite pas à montrer qu’aujourd’hui un totalitarisme (islamiste) est à l’œuvre mais que ce n’est que le dernier avatar d’autres formes de totalitarisme. Qu’il n’est pas consubstantiel à l’islam mais que celui-ci est parfois problématique à Cantepau ou ailleurs en France au dire de certains habitants. Il prend d’autres formes ailleurs dans le monde. Ce qui importe c’est la compréhension du mécanisme sous jacent à l’œuvre dans le rejet de l’autre. J’aime bien cette citation. « Pour soigner la haine, il n’existe qu’un seul remède : la fraternité. Mais pas n’importe quelle fraternité ! Surtout pas la fraternité des bons sentiments. La fraternité une disposition intérieure qui existent ou qui n’existe pas. voir les autres humains comme des frères, cela signifie seulement qui sont comme nous, capable de folie, de violence, de cruauté, de bêtise, d’aveuglement. Cela veut dire que nous devons éventuellement parfois combattre « ces frères en humanité », les empêcher de nous faire du mal. ». Et il faut accepter qu’il y ait un aspect sécuritaire dans les politiques publiques.

Traiter l’insécurité culturelle et les identités sociales

Ces questions essentielles ont fait l’objet de questionnement avec la théorie de l’identité sociale. On sait que la discrimination existe dans toutes les sociétés. Pas qu’en France. Sur la simple préférence d’un peintre, on a réussi à créer de la discrimination. Ca marche aussi avec chocolatine vs pain au chocolat ou avec foot vs rugby. Imaginez avec un mode de vie, une couleur de peau ou une religion. Lorsque la société va bien, les gens se parlent d’individus à individus et valorisent les comportements interpersonnels et un vivre-ensemble apaisé. Finalement on accepte la différence. Dès qu’une crise paraît, les gens retournent dans leur groupe culturel d’origine et commencent à établir des frontières de plus en plus visibles entre le « nous » et le « eux » ; la société se crispe et les différents groupes entrent en compétition les uns avec les autres et portent des revendications. Certaines légitimes, d’autres non. Les préjugés augmentent et il suffit d’une étincelle. Et la distance augmente encore entre les groupes. Or nous avons une crise sociale depuis des années car les rares accalmies n’ont pas profité aux quartiers. Ce phénomène explique une montée des communautarismes en France qui fait que les gens se croisent sans se mélanger et se défient. La volonté de séparatisme augmente la visibilité de la différence et la défiance et rend la possibilité de trouver un travail encore plus difficile. Mais comment blâmer ce réflexe inconscient chez un chef d’entreprise qui a déjà suffisamment de problèmes ? Les gens qui revendiquent leur différence doivent savoir que les gros, les bègues, les moches et tous ceux qui ont une différence visible voulue ou subie sont discriminés. Pas la peine de crier au loup en disant oui, mais pour moi c’est méchant ou raciste. Comme dit le sociologue Jean-François Amadieux, nous vivons dans la tyrannie des apparences. Si on en rajoute volontairement avec le voile par exemple, c’est qu’on est un peu masochiste.

 

Effets dévastateurs des identités qui s’exacerbent

C’est un cercle vicieux infernal et les mouvements qui revendiquent la différence accentuent le problème. Je pense au racialisme du PIR ou même au CCIF par exemple. Les préjugés étant en place, il suffit de paroles ou d’évènements pour que la situation s’aggrave et que le nous/eux s’accentue. Il y a aussi le problème du locus of control qu’on étudie en psychologie. Certaines personnes assument leurs actes on dit qu’ils sont “interne” pour le locus of control. D’autres sont “externes” et rejettent la faute sur les autres et sont incapables de prendre leurs responsabilité ou d’assumer quoi que ce soit. Des fois j’entends des gamins de la troisième génération qui me parlent encore de la colonisation. Eh oh les gars, on est en France, vous avez accès aux mêmes écoles que moi. L’Etat donne entre 7 000 € et 10 000 € par an pour que vous puissiez saisir votre chance et apprendre. Il faudrait peut-être la saisir au lieu de sécher puis vous plaindre ensuite. J’ai eu les même difficultés sociales mais, comme je l’ai dit, il y a une bibliothèque. Il est trop facile de se trouver systématiquement des excuses. Ce que nous vivons n’est pas spécifique à Cantepau. La crise culturelle et identitaire de sortie de la classe moyenne vers le bas est semblable à celle que l’on observe dans tous les pays occidentaux. Les « petits blancs » subissent aussi ces problèmes. Il souffrent aussi dans les campagnes et pourtant ils ne cassent pas tout. Dans les quartiers ils n’ont pas à être les laissés-pour-compte avec des situations invivables. Je pense qu’il faut accepter le rétablissement de l’ordre républicain et agir de concert sur les représentations sociales. Cela aura aussi pour conséquence de réduire les préjugés et de faciliter l’insertion professionnelle de tous ceux qui, dans ces quartiers, ont fait le choix de la république et qui paient cher le fait de ne pas être né au bon endroit et qui pâtissent de la mauvaise image renvoyée par la minorité malfaisante qu’on n’arrive pas à réguler.

Si des élus sont intéressés, je peux leur fournir le contact de tous les spécialistes.